Le futur de la Fabrique du futur

medium_tables_rondes_200x600.jpgUne fois n’est pas coutume, nous parlons aujourd’hui d’un livre à venir. « Fabriquer le Futur » en est à son deuxième tome, et son lancement a coïncidé avec celui de l’association « La Fabrique du Futur », qui sera sans aucun doute le berceau du tome 3, dont nous avons dès maintenant voulu parler avec Eric Seulliet, co-auteur et coordinateur des premiers tomes et président de l’association.

Le propos central de ce livre est d’expliquer et de décrire la dernière révolution à l’œuvre dans le domaine de l’innovation et du marketing : la co-création de produits et services par les consommateurs eux-mêmes. Interview par Marc de Fouchécour, nextmodernity.

– Comment concilier le partenariat lead-users / entreprise et la liberté de ton (voire l’infidélité) nécessaire des lead-users avec la marque ?

Eric Seulliet : Toute la difficulté est là ! Je ne suis pas sûr qu’il faille instaurer un partenariat au sens classique (juridique) du terme ce qui ne ferait que rebuter les lead users. On est dans quelque chose de plus subtil, du type échange gagnant/gagnant. En effet, les consommateurs sont méfiants par rapport aux marques. Ils sont donc naturellement réticents à être mis à contribution par les services marketing des entreprises car ils redoutent avant tout d’être récupérés. Dans le même temps, ils ont évidemment envie d’être séduits et écoutés. Il faut donc d’abord les observer, puis tisser des relations de confiance avec eux. Plutôt que de chercher à aboutir à la fidélisation de leurs consommateurs, les marques devraient se demander si ce n’est pas d’abord à elles d’être fidèles à leurs clients !

– La « marque » est à la fois vecteur et attracteur de l’adhésion des clients, mais à qui « appartient » la marque, à la fin de ce type de processus ?

Eric Seulliet : Si on poussait la logique, la marque devrait appartenir à la communauté des utilisateurs (they are the market !… comme dirait mon ami François Laurent). C’est aussi ce que défend le courant du Pinko marketing… http://pinkomarketing.pbwiki.com/

– Quand le « consommateur » est une entreprise, comment décliner le concept d’innovation ascendante ?

Eric Seulliet : Là on ne parle plus d’innovation ascendante, mais du concept voisin d’ « open innovation ». Cette innovation ouverte consiste pour les entreprises à aller chercher partout des pistes nouvelles d’innovation : en interne, pratiquer l’innovation participative avec l’ensemble des collaborateurs. Il s’agit de les inviter à être des contributeurs, à proposer leurs idées et solutions …en leur donnant bien évidemment les moyens de le faire. Mais, au delà, ces pratiques d’innovation ouverte doivent associer tous les acteurs de l’écosystème de l’entreprise : collaborateurs internes bien sûr, mais aussi fournisseurs, actionnaires, distributeurs, partenaires, centres de recherches externes, etc. C’est un peu l’esprit qui est censé présider à celui des pôles de compétitivité…

– Comment aborder l’innovation ascendante dans la production d’usages nouveaux (qui impliquent davantage le marketing et la relation client que la R&D)

Eric Seulliet : Effectivement, si les entreprises étaient davantage attentives à l’expression de réels besoins, elles s’apercevraient souvent que les aspirations des consommateurs concernent généralement de nouveaux usages, une nouvelle ergonomie dans les interfaces, etc. Cela devrait donc impliquer bien évidemment le marketing (Concept de laboratoire d’usages, recours aux sciences humaines). Ce qui se pratique surtout aujourd’hui, c’est de demander aux consommateurs de tester des usages prédéterminés, avec par exemple le recours à des tests, à des études d’ergonomie. La vraie innovation ascendante doit faire émerger des usages auxquels on n’avait pas forcément pensé… C’est l’exemple des SMS : personne n’avait prévu l’explosion de l’usage qui en a été fait par le grand public dans la mesure où ils avaient été conçus comme moyen de communication technique entre opérateurs.

– A propos des « entreprises citoyennes » : l’innovation ascendante peut aussi être vue comme un nouveau moyen de « presser le citron » consommateur, ou de le caresser dans le sens du poil : qu’en pensez-vous ?

Eric Seulliet : L’innovation ascendante (IA) ne devrait pas impliquer que l’entreprise abdique tout rôle dans une démarche démagogique et suiviste. L’IA ne doit déjà pas impliquer la masse des consommateurs mais seulement la frange des plus avant-gardistes d’entre eux. Ceux-ci au demeurant ne donneront pas l’intégralité de la solution mais induiront des pistes d’innovation. A l‘entreprise de jouer son rôle, de transformer ces pistes en concepts viables, à les faire valider par les consommateurs. L’IA implique des interactions et des itérations entre l’entreprise et les consommateurs. Une spirale vertueuse en quelque sorte !

– Comment se positionne la « Fabrique du Futur » par rapport à ces enjeux de société ?

Eric Seulliet : La FDF a été créée essentiellement pour s’inscrire dans ces enjeux. C’est la raison pour laquelle nous la qualifions de dispositif citoyen ! Tous nos projets tournent autour de l’IA : laboratoire d’usages, mise sur pied de « panels » de consommateurs avant-gardistes, recours à des outils technologiques comme la 3D pour détecter des germes du futur, etc. !

Nous avons d’ailleurs le plaisir de vous annoncer qu’à l’occasion de la présentation publique de la Fabrique du Futur, nous organisons nos premières « Tables rondes du Futur » sur le thème : « De nouvelles voies pour l’innovation : de l’imaginaire à la co-création« , le 25 mai 2007 de 8h30 à 14h00 (déjeuner-buffet inclus), à la Bourse de Commerce de Paris ; vous trouverez ci-joint le programme de cet événement. L’information est aussi sur notre site, avec formulaire d’inscription en ligne : www.lafabriquedufutur.org/news000102c1.html

Nous serons heureux de vous y retrouver.

INNOVATION, MANAGEMENT DES PROCESSUS ET CRÉATION DE VALEUR

medium_Innovation.jpgINNOVATION, MANAGEMENT DES PROCESSUS ET CRÉATION DE VALEUR
Sous la direction de Smaïl Aït-El-Hadj et Olivier Brette
Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

D’après vous, comment naissent les idées ? Peut-on parler d’un processus rationnel ?

La créativité est, par nature, une activité complexe et incertaine. Elle l’est d’autant plus qu’elle met en jeu un nombre important d’éléments et de principes en interdépendances, à tel point qu’il devient impossible de prédire le cheminement et a fortiori l’issue du processus de créativité. Cette double contrainte de complexité et d’incertitude exclut généralement la possibilité d’optimiser la génération d’idées, en termes de résultats.
Cependant, affirmer cela n’implique nullement une représentation de la créativité comme un processus entièrement spontané, fortuit, voire irrationnel. La génération d’idées est une activité rationnelle, sinon susceptible de rationalisation, au sens où il est possible de mettre en œuvre des dispositifs organisationnels et techniques permettant de stimuler et d’orienter l’émergence de nouvelles idées. Cela passe généralement par la réunion de différentes compétences internes à l’entreprise, voire issues d’autres organisations (autres entreprises, clients, centres de recherche publics, etc.), sur un thème ou un projet transverse.

La Recherche & Développement, dans les grandes institutions et entreprises notamment,  est-elle éloignée de la réalité du marché ?

En général oui.
Dans le cas de la recherche fondamentale cet éloignement n’est pas dommageable puisqu’il s’agit alors de produire des connaissances ouvertes, proches de la science, susceptibles d’alimenter le mouvement technologique ultérieur et qui doivent beaucoup à la dynamique et à la créativité d’une communauté scientifique.
Dans le cas de la recherche appliquée et du développement de produit, leur éloignement relatif du marché est compensé par les relais internes à l’entreprise, directions commerciale, marketing, voire industrielle qui font remonter les informations notamment de l’après vente. C’est la richesse et la qualité de cette relation entre notamment les services de recherche appliquée et de développement et les services opérationnels de l’entreprise qui vont faire la puissance d’une R&D en terme de son apport à la valeur de l’entreprise.
Des méthodes concrètes sont mises en place depuis plusieurs années pour favoriser cet échange permanent de la R&D avec les opérateurs de l’entreprise représentant le marché ou la vie industrielle d’une manière générale : il s’agit de la forme d’organisation qu’on a appelé « l’ingénierie concourante ». Celle-ci consiste à faire travailler ensemble en permanence et en groupe les opérateurs de la R&D avec les autres acteurs de l’entreprise, parties prenantes d’un projet de développement, notamment marketing, commercial, direction industrielle. Cette forme d’organisation est aujourd’hui amplifiée dans son efficacité par les nouvelles technologies notamment de réseau et de génération d’image qui concrétisent l’objet à développer et font de cette ingénierie concourante ce que l’on appelle aujourd’hui « l’ingénierie collaborative ».

Cette nouvelle ingénierie collaborative permet-elle également de faciliter le passage d’une idée à sa mise en œuvre et de dépasser le cloisonnement entre « Recherche » et « Développement » que l’on observe parfois ?

Cet impératif [de décloisonnement] a pesé depuis longtemps sur les entreprises particulièrement dans la nécessité de conserver une continuité et une cohérence de la prise en compte du besoin client, quel que soit le client externe ou interne.
C’est, en fait, la préoccupation de bien cerner le besoin du client et d’en suivre la prise en compte cohérente au niveau des solutions produites qui permet de dépasser ce cloisonnement. Cela a été initialisé par la mise au point de méthodes particulières telles que les méthodes de spécification, d’analyse fonctionnelle ou de la valeur. Ensuite devant l’ampleur de certains projets et de la complexité qui en découle s’est formée une démarche intégrée de développement que l’on appelle « l’ingénierie système ».
Celle-ci va assurer à la fois la cohérence de la chaîne de prise en compte des besoins que l’on va appeler alors les « exigences », et la cohérence de la chaîne des réponses et solutions que l’on va examiner dans ses architectures et que l’on pourra, enfin, valider par rapport aux besoins initiaux exprimés.
Ainsi ce type de démarche assure non seulement une cohérence entre les différents services de l’entreprise partie prenante d’un projet de R&D, mais aussi une cohérence temporelle dans ce que l’on appelle aujourd’hui la « traçabilité » du processus de développement.

Depuis 2004, les pôles de compétitivité concrétisent l’action publique et l’implication de l’Etat dans le domaine de la Recherche ; D’après vous, quelles stimulations les pôles de compétitivité apportent-ils aux partenaires impliqués ?

Le dispositif des pôles de compétitivité, que le Gouvernement français a mis en œuvre à l’automne 2004, a pour objectif principal de promouvoir le développement de partenariats entre des firmes, des établissements d’enseignement supérieur et des unités de recherche, implantées sur un même périmètre géographique (généralement régional) autour de projets innovants. Cette initiative est porteuse, au moins dans ses intentions, d’une nouvelle conception de la politique d’innovation et de recherche.
Les moyens mobilisés par les pouvoirs publics dans le cadre de ce dispositif sont de deux ordres : d’une part, un abondement financier significatif aux projets d’innovation présentés par les pôles ayant été labellisés (au moins 1,5 milliards d’euros sur 3 ans) et d’autre part, une incitation et un appui régionaux à la mise en réseau et aux interactions au sein des pôles.
On peut attendre de ce dispositif un certain nombre d’effets positifs à moyen et long termes, même s’il est encore trop tôt pour en mesurer l’importance. En premier lieu, on peut penser qu’il permettra d’améliorer la valorisation industrielle de la recherche publique, tout en échappant aux inefficiences du modèle strictement marchand fondé sur une relation bilatérale entre une entreprise et un laboratoire de recherche public. En deuxième lieu, la démarche des pôles de compétitivité fournit une incitation au développement de relations collaboratives entre entreprises, fussent-elles par ailleurs concurrentes, dans le cadre de projets d’innovation plus ambitieux que ceux menés isolément. Enfin, le cadre multilatéral que promeut le dispositif des pôles de compétitivité est susceptible d’améliorer l’implication des Petites et Moyennes Entreprises dans la dynamique de la production et des transferts de connaissances qui sous-tend le processus d’innovation.

Les auteurs :

Smaïl AIT-El-Hadj est professeur associé, Directeur de l’Unité Innovation-Conception-Développement (ICOD) du Centre de Recherche Magellan de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de l’Université Jean Moulin Lyon III.

Olivier Brette est enseignant, responsable de
recherche au sein de l’Unité ICOD du Centre de recherche Magellan de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de l’Université Jean Moulin Lyon III.

 

Smaïl AIT-EL-HADJ, Adel ALOUI, Jean-Claude BOEHM, Vincent BOLY, OLIVER BRETTE, Yves CHAPPOZ, Héla CHEBBI, Pierre DEVALAN, François ECOTO, Joëlle FOREST, Jean-Louis JOYEUX, Pierre KRAWTCHENKO, Laure MOREL-GUIMARAES, André-Yves PORTNOFF, Jérôme RIVE, François ROMON, Benoît ROUSSEL, Pierre SOUCHON, Nadine STOELTZLEN

Innovation et Coopération interentreprises

medium_photo_livre_BS.2.jpgInnovation et coopération interentreprises

Comment gérer les partenariats d’exploration ?

Blanche Segrestin

Centre de Gestion Scientifique, École des Mines de Paris

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

De nos jours, l’innovation peut-elle se concevoir sans partenariat  interentreprises ?

Dans une économie tirée par l’innovation intensive et répétée, les entreprises sont de plus en plus sommées d’explorer de nouveaux espaces d’action, de partir en reconnaissance de nouvelles opportunités (Le Masson et al., 2006). Très souvent, ces espaces d’innovation se situent à la croisée de différents secteurs et mobilisent des expertises variées. Du coup, on assiste à un foisonnement des coopérations entre entreprises au niveau des activités de R&D et d’innovation, alors que ces activités stratégique étaient jusqu’à récemment conservées dans le giron de l’entreprise (Hagedoorn, 2002). L’interfirme est désormais perçu comme le lieu de l’innovation par excellence (Powell et al., 1996). Cependant, il faut souligner l’extraordinaire difficulté que les entreprises rencontrent dans ces collaborations. Bien qu’ils constituent un axe majeur de la stratégie des entreprises, les partenariats d’innovation se révèlent extrêmement précaires, avec des taux d’échecs importants et des ruptures prématurées (Barringer and Harrison, 2000)

Qu’est ce qui distingue un contrat de recherche d’une alliance stratégique ou d’un simple accord ?
L’explosion quantitative des accords s’accompagne dans les faits d’une multiplication des formes prises par les collaborations. La diversification des contrats de coopération est tout à fait remarquable depuis quelques années, avec des accords de licence, des contrats de sous-traitance, des projets de recherche conjoints, des entreprises communes comme les Joint Ventures… Les joint ventures  peuvent ainsi renvoyer à des « equity Joint venture » (entreprise commune dont les capitaux sont partagés) ou à de simples accords contractuels.

Plus généralement, de nombreuses statistiques montrent que les parties optent de plus en plus fréquemment pour de simples arrangements contractuels, dont font partie les alliances, plutôt que pour des structures formelles de société. La notion d’alliance recouvre ainsi des réalités très différentes, dans la mesure où les parties choisissent de définir leur accord elles-mêmes, avec des dispositifs dont le statut n’est pas toujours clair juridiquement. Certains juristes insistent sur le fait que dans le silence ou dans l’imprécision des accords, les parties d’une alliance stratégique s’exposent à l’application des règles prévalant (dans le droit anglo-saxon) pour les partnerships, ou pour les corporations. Du coup, les acteurs (et surtout les plus faibles !) sont rendus plus vulnérables lorsqu’ils s’engagent dans de telles coopérations. 

 

Selon vous, quelles sont les difficultés majeures auxquelles se heurtent les partenariats d’exploration ?

Nos recherches nous ont conduits à étudier de nombreux cas empiriques de partenariats innovants. Nous avons par exemple accompagné le développement de la première plate-forme commune entre Renault et Nissan :, l’Alliance conclue entre Renault et Nissan en mars 1999 visait non seulement à bénéficier de synergies industrielles, mais aussi à renforcer les capacités d’innovation de chaque marque. Cependant, en 2000, l’incertitude était grande sur la pérennité de l’Alliance, les objectifs communs réalisables et les moyens à mettre en oeuvre. Au cours de ces recherches, nous avons mis en évidence une catégorie particulière de partenariats qui devient centrale dans une économie de l’innovation : il s’agit des partenariats d’exploration qui visent à partir en reconnaissance de nouveaux champs d’innovation.

Cette activité d’exploration se distingue nettement des activités traditionnelles de l’entreprise et des transactions usuelles entre entreprises : elle a pour vocation d’identifier et de construire à la fois les objets de recherche et de développement, et les groupes ou les collectifs qui y travailleront. En ce sens, elle pose un défi radical aux modèles classiques de gestion dans la mesure où les opérations à mener, les apprentissages à conduire et les critères d’efficacité restent à concevoir. En fonction des résultats de l’exploration, chaque partenaire peut alors choisir de poursuivre ses travaux (avec ou sans les mêmes acteurs), de réorienter son exploration ou d’abandonner des pistes trop risquées ou insuffisamment prometteuses. Ces partenariats se caractérisent donc par une double précarité très difficile à gérer : précarité des objets d’une part et des actions à mener, et précarité des intérêts et des relations d’autre part, avec des règles qui sont en pratique relativement peu déterminées. Piloter l’exploration collective suppose alors non seulement de coordonner les acteurs et leurs apprentissages, mais aussi de gérer leur cohésion, c’est-à-dire de réunir les conditions qui permettent d’engager l’action malgré l’incertitude. L’ouvrage analyse les dynamiques de coopération et explique, grâce à un modèle de l’exploration collective, les difficultés rencontrées par les entreprises. Il indique ainsi de nouveaux outils de gestion pour piloter les coopérations innovantes.

Vous évoquez d’ailleurs  une augmentation des conflits, une déstabilisation du droit, une recherche de flexibilité se traduisant par un libéralisme accru, pourtant, d’après vous, ce ne sont pas les partenari
ats dans leur finalité qui sont en cause mais plutôt leur mode de gouvernance. Quelle seraient les caractéristiques d’un pilotage ou d’une gouvernance plus adaptée?

Face aux caractéristiques des partenariats d’exploration, on constate que les acteurs sont souvent démunis pour organiser des structures de gouvernance adaptées. D’où les crises très fréquentes que rencontrent ces partenariats. Le droit apparaît souvent trop technicisé et inadapté aux problèmes de la vie économique. Le recours au droit alors considéré comme l’ultime alternative, et l’on préfère souvent des procédures informelles ou des contrats ad’hoc. Cependant, dans le même temps, le droit constitue une donnée désormais incontournable de la vie des affaires. D’ailleurs, de nombreuses innovations juridiques témoignent des efforts des juristes pour adapter le droit à la rationalité économique, notamment en étudiant les dysfonctionnements occasionnés par le droit, qui devient trop technique, trop rigide ou trop coûteux à mettre en place. Si le droit a assurément gagné en flexibilité ces dernières années, a-t-il pour autant contribué à expliciter la situation des partenariats d’exploration et leurs enjeux spécifiques ? Dans les situations d’exploration collective, la préférence pour les contrats ad’hoc et la réduction des dimensions impératives et normatives du droit peut contribuer à rendre le droit imprévisible. En outre, si la liberté contractuelle laisse les acteurs libres de s’organiser comme ils l’entendent, le droit leur fournit-il les catégories nécessaires à l’action collective ? On peut craindre en fait qu’en laissant aux acteurs le soin de définir eux-mêmes leur cadre de cohésion, ceux-ci aient du mal à faire face aux situations d’exploration. Si quelques acteurs, plus téméraires ou moins vulnérables, parviennent à générer des cadres de cohésion minimaux, les autres ne seront-ils pas victimes de l’indétermination ? Notre analyse de cas concrets montre que la nature de la coopération en situation innovante requiert des règles spécifiques dont il ne faut pas sous-estimer l’originalité. Au-delà des outils de gestion qu’il développe, l’ouvrage explore donc l’hypothèse d’un nouveau type de contrat – le « contrat spécial d’exploration » -; il ouvre ainsi de nouvelles perspectives entre  spécialistes du droit et gestionnaires en restaurant la nature des activités innovantes au sein même des contrats et de la gouvernance interentreprises. Nous avons proposé les principes d’un cadre spécial d’exploration qui doivent permettre aux partenaires d’engager l’action sans s’engager et leur assurer une certaine récursivité des choix. Il s’agit en particulier de proposer des procédures qui permettent de réviser les engagements mutuels en fonction des transformations des projets et des intérêts mutuels.

 

 

BARRINGER, B. R. & HARRISON, J. S. (2000) Walking a Tightrope: creating Value through Interorganizational Relationships. Journal of Management, vol. 26, pp. 367-403. HAGEDOORN, J. (2002) Inter-Firm R&D Partnerships, an overview of major trends and patterns since 1960. Research Policy, vol. 31, pp. 477-493. LE MASSON, P., WEIL, B. & HATCHUEL, A. (2006) Les processus d’innovation. Conception innovante et croissance des entreprises, Paris, Hermès. POWELL, W. W., KOPUT, K. W. & SMITH-DOERR, L. (1996) Interorganizational collaboration and the locus of innovation. Adminsitrative Science Quaterly, vol. 41, pp. 116-145.

Blanche Segrestin Blanche Segrestin, docteur en sciences de gestion, est chargée de recherches au Centre de gestion scientifique (CGS) de l’Ecole des mines de Paris.

Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction

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Paranofictions

Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction
Ariel Kyrou

Interview en forme de conversation entre deux amis qui explore depuis toujours les nouveaux territoires de la connaissance et des technologies, Ariel Kyrou qui vient de publier , Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats (2007) et Richard Collin, Directeur associé de Nextmodernirty.

Richard Collin : Paranofictions se veut un « traité de savoir-vivre pour une époque de science-fiction », un traité pour un temps où, selon vous, les frontières entre le réel et le virtuel, la réalité et la fiction tendent à se fondre… Pourquoi donc avoir écrit ce livre ?
Ariel Kyrou : Trop souvent, nous analysons le monde selon des catégories classiques sans chercher à les réactualiser. Or, telles quelles, ces catégories fonctionnent de moins en moins bien. L’idée d’une réalité objective, clairement séparée des fictions qui naissent de notre imaginaire, me semble tout particulièrement dépassée. Plus encore qu’un roman, qu’un film ou qu’une œuvre d’art, les jeux vidéo et surtout les mondes virtuels au sein desquels nous passons de plus en plus de temps ne sont pas de purs fantasmes. Ce sont des peurs et des rêves qui se concrétisent au cœur même de notre réel. Au sens littéral, ils prennent forme, même si cette forme est de nature numérique. L’immatériel de nos pensées devient visible au travers de nos écrans. Avec un ordinateur ou pour être plus futuriste des capteurs en tous genres, l’humain agit directement sur ces matérialisations de nos fantasmes. Il vit non seulement avec, mais au dedans même de ces nouveaux territoires nés de nos cerveaux, à la façon des internautes qui peuplent Second Life de leurs avatars. Plus largement, à l’ère des médias, ladite réalité n’a jamais été autant qu’aujourd’hui pénétrée, imbibée, perfusée de fictions. L’exemple est bien connu, mais je reste sidéré par l’idée que l’État le plus peuplé des USA, la Californie, est gouverné par Terminator, ou si vous préférez par le héros du film Total Recall… et que Schwarzenegger a été élu, justement, par une procédure qu’on appelle le « recall », c’est-à-dire la destitution du précédent gouverneur… Sur un autre registre, la technoscience a désormais le pouvoir de créer des chimères, des hybrides hommes machines par exemple, qui n’auraient pu exister il y a des siècles que sous la forme de mythes. Pour toutes ces raisons et bien d’autres, il me semble urgent de repenser notre vision de la réalité. Sauf à perdre l’esprit, il nous faut réinventer des repères à la place de nos anciennes références collectives, désormais caduques. Nous devons façonner les bouées intellectuelles qui vont nous permettre de nous y retrouver dans ce nouvel océan de données, de personnages fictionnels et d’objets fantasmatiques.


Mais pourquoi ce terme, « Traité de savoir vivre », pour un livre qui navigue entre l’essai philosophique et le récit personnel, voire parfois le pamphlet ?

D’abord, l’expression est un clin d’œil à l’ancien Situationniste Raoul Vaneigem et à son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de 1967. D’où, sans doute, la manière dont parfois je m’enflamme, sans masquer mes sentiments. Ensuite, je crois à la valeur d’une philosophie en actes, s’incarnant dans des choix de vie. Vous l’aurez peut-être remarqué : je n’ai pas mis de trait d’union entre « savoir » et « vivre ». Enfin, vous avez raison : je réfléchis à partir de mes propres références, de mon histoire, de mes désespoirs et coups de gueule. Acteur des médias depuis plus de vingt ans, et du Net depuis plus de dix ans comme vous le savez, j’espère que bien des internautes, et pas seulement les gens connectés, se retrouveront peu ou prou dans mes interrogations, mes analyses mais aussi mes colères et mes espoirs.


Vous illustrez votre vision par des histoires et anecdotes très révélatrices de la puissance des médias, de la publicité, mais aussi des univers qui naissent des nouvelles technologies. Sous ce regard, Paranofictions est une fresque parfois effrayante de la paranoïa et plus encore des « crevasses schizophréniques » où nous risquons sans  cesse de tomber. N’y a-t-il pas chez vous la recherche presque désespérée d’une vérité adaptée à cette nouvelle donne ?

Bernard Stiegler, dans l’un de ses livres, explique que la montée en puissance de la technoscience suppose désormais de savoir « distinguer les bonnes et les mauvaises fictions, et d’apprendre à penser une vérité qui ne serait pas l’opposé de la fiction, mais composée de fictions. » Ce propos lumineux, non seulement je l’adopte, mais j’en élargis le champ à toute notre vie urbaine… et connectée ! Sans tomber dans la leçon de morale, je suis persuadé qu’il existe de bonnes fictions, qui laissent la liberté, favorisent l’ouverture et l’interprétation, et de mauvaises fictions, univoques même quand elles se prétendent interactives, qui ne laissent aucun choix, emprisonnent, appauvrissent l’esprit. Nous avons besoin de mots, de sons ou d’images d’hier, d’aujourd’hui et de demain contre la misère spirituelle des fictions imposées, notamment par la télévision. C’est tout l’enjeu d’œuvres d’artistes du numérique comme Kolkoz ou Ultralab, et c’est aussi pourquoi j’aime à relire les livres et nouvelles visionnaires de grands de la science-fiction comme J.G. Ballard ou Philip K. Dick. Il y a des œuvres qui, par leur lucidité parfois jubilatoire, libèrent de la Machine à décerveler et à atrophier nos affects. Qu’elles s’incarnent dans des livres, des blogs ou des expositions d’art contemporain, ce sont des fictions consistantes, souvent nourries de vies bien réelles,. Sous ce regard, et c’est là où je rejoins la notion de vérité à laquelle vous faites allusion, toutes les fictions ne se valent pas. Si la croyance en une unique Vérité avec un grand V aboutit à différentes formes de totalitarisme politique, religieux ou même culturel, le relativisme absolu est le degré zéro de la pensée. Je suis né sous le signe de ce relativisme-là, et j’essaye de m’en échapper pour trouver une vérité qui ne puisse être réduite au dogme de quelque ayatollah.


Sur le versant philosophique, vous citez non seulement Stiegler, mais aussi Virilio ou Baudrillard, qui sont comme le pendant « réel » des auteurs de science-fiction dont les romans ou nouvelles vous servent à éclairer notre présent… Pourquoi cette double présence ?

Quelqu’un comme Jean Baudrillard, dont le décès le 6 mars dernier m’a beaucoup touché, a toujours assumé l’influence de Dick ou de Ballard, notamment dans son œuvre prémonitoire de 1981 : Simulacres et simulation. Il y a quelque chose de l’ordre de la littérature d’anticipation dans ses textes comme dans ceux de Paul Virilio. Car ils extrapolent à partir de ce qu’ils voient et entendent… Ils exagèrent tout comme George Orwell, Aldous Huxley, William Gibson, Philip K. Dick ou J.G. Ballard
ont toujours utilisé le ressort de l’exagération pour dessiner à partir de leur réalité telle ou telle vision d’un futur plus proche qu’on ne l’imagine. Tandis que ces penseurs auscultent un réel devenu selon leurs lubies une sorte de science-fiction, les auteurs de science-fiction se coltinent le réel pour mieux anticiper le futur qu’ils mettent en scène. Et au final, tous nous parlent de notre présent et de notre avenir immédiat.


Mais alors, qu’apportez-vous de plus que Virilio ou Baudrillard ?

Tous deux m’ont beaucoup apporté, mais je crois que leur message ne passe plus auprès des générations qui ont grandi avec Internet et les jeux vidéos. Aussi pertinentes et impertinentes qu’aient été leurs analyses, ils ont critiqué ce monde numérique depuis une position extérieure, comme s’il n’était constitué que d’un bloc. Comme s’il n’avait pas ses bugs ou ses pirates, capables de creuser des trous dans le mur de la « réalité intégrale ». Je crois à la nécessité d’un travail critique sur notre aujourd’hui, mais je pense qu’il nous manque pour ce faire des penseurs connaissant de l’intérieur ces univers numériques. Autrement dit : jamais Virilio ou Baudrillard ne toucheront mon fils aîné, qui passe trop de temps entre MSN et surtout World of Warcraft. Ou en tout cas, ils n’arriveront jamais à lui directement. Ce que j’ai essayé de réaliser, c’est donc une critique en empathie avec les univers de mon grand garçon, qui sont en partie également les miens. Mon espoir, c’est que de telles démarches se multiplient dans les arts, prenant acte de ces nouveaux mondes issus du numérique pour mieux en expliquer les limites, et donner envie de les détourner, d’y creuser des failles !


Certes, mais l’ambiance générale de votre ouvrage reste tout de même assez pessimiste, y compris lorsque vous affirmez de fort belle façon que, « dans les mondes virtuels, la guérilla pour le réel ne fait que commencer ». L’irréalité humaine, les machines vivantes, les apocalypses mentales, les simulacres ou les réalités inventées que vous décrivez ont de quoi inquiéter, non ?

Ce pessimisme que vous ressentez vient peut-être de l’usage que je fais des anticipations les plus paranoïaques de mes auteurs de science-fiction fétiches. Leurs fictions me permettent en effet de décrypter l’horreur d’idées comme la guerre préventive de Bush ou les dangers d’une fuite totale dans des mondes de pure virtualité. Mais il ne s’agit par pour autant de pessimisme, et bien moins encore, évidemment, d’optimisme. Pour moi qui suis né dans un environnement marqué par Dada et le surréalisme, l’idée d’une vérité qui serait composée de fictions n’a rien d’effrayant. Cela remet en cause notre appréhension classique de la réalité, certes, mais pourquoi serions-nous incapable de transformer notre appréhension de la réalité ? Pourquoi ne serait-il pas possible de réinventer une vérité sans absolutisme ? La lucidité peut être jubilatoire, à condition bien sûr qu’elle se marie à l’action créatrice. C’est tout le sens de l’expression que vous citez quant à la guérilla pour le réel dans les mondes virtuels, véritable appel au détournement et à la création de liens nouveaux entre réalité et fiction.


En conclusion, après avoir éclairé d’un coté « la nouvelle religion de l’information et des flux numériques » et de l’autre « le réveil du crétinisme religieux sous ses formes les plus absolutistes », vous donnez quelques pistes pour avancer dans ce monde « où l’on navigue au risque de la folie afin de se vacciner, de s’immuniser contre le grand nihil planétaire ». Quelles sont ces voies d’espoir ?

Elles vivent d’abord dans la façon dont des artistes et performeurs réussissent aujourd’hui à retourner la réalité vérolée que nous imposent les pouvoirs ou la « bien pensance ». Je pense par exemple aux impostures des Yes Men, ou encore à des œuvres d’artistes vidéo peu connus comme Mounir Fatmi, qui, dans un film comme Dieu me pardonne, rejette les deux pestes de l’imaginaire que vous décrivez, à savoir la machine à décerveler occidentale et son pendant religieux tel qu’il se réveille du côté de l’Orient… Car, au-delà du rejet, se dessine là les contours d’une spiritualité, d’une intelligence nouvelle, enfin débarrassées des oukases du marché dévorant comme des institutions fatiguées. Autre chemin, que j’ai développé dans mon ouvrage sur l’histoire des musiques électroniques, Techno Rebelle : l’apparition d’une nouvelle éthique du détournement et du travail collectif, avec les démarches du logiciel libre et des licences de propriété intellectuelle comme Creative Commons ou Copyleft. J’y reviendrai dans un prochain livre. Ce ne sont pour l’instant que des démarches isolées, mais j’espère qu’elles vont maintenant se consolider les unes les autres. Elles ouvrent un autre champ de possibilités, qu’il nous appartient de saisir, à nous qui sauront nous débarrasser de notre peau de « consommateur » pour devenir ou redevenir de vrais amateurs au sens d’aimer. Toute l’œuvre de Philip K. Dick tourne autour de ça : pour résister à notre devenir machine, il n’y a que l’amour, l’empathie… y compris vis-à-vis de nos machines les plus inutiles, qui sont tout de même bien plus extraordinaires que nos trop rentables mécaniques, non ?

 


Ariel Kyrou, Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats (2007). Ariel Kyrou est selon les moments professeur d’histoire critique des cultures actuelles, arts et nouvelles technologies, conseiller à la rédaction du mensuel Chronic’art ou directeur associé de l’entreprise qu’il a montée en 1987 avec Henry-Hubert Godfroy et qui lui a permis de créer dès 1995 quelques-uns des premiers sites Web culturels en France (notamment le Virgin Megaweb) : Moderne Multimédias. Outre Paranofictions, il a écrit notamment Techno Rebelle, Un siècle de musiques électroniques  (Denoël, 2002).

Émergence des valeurs féminines dans l’entreprise – Une révolution en marche

medium_valeursfeminines.jpgÉmergence des valeurs féminines dans l’entreprise
Une révolution en marche

Mike Burke & Pierre Sarda

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

N’y a-t-il pas une provocation à parler de valeurs féminines dans le monde du travail ?
Mike Burke : Si une révolution dans les façons de gérer l’entreprise est une provocation pour certains, oui c’en est une !
Mais si on se tourne aujourd’hui vers les valeurs féminines c’est parce que les entreprises ont elles mêmes changées radicalement, structurellement et fonctionnellement. Le recul de l’économie industrielle (charbon,acier, textiles, ..) incarnée par les entreprises comme Le Creusot, Berliet, Boussac etc. et la montée inexorable de l ‘économie de services (informatique, télécommunications, tourisme) représentée par des entreprises comme Google, Amazon, E-Bay, etc… ont non seulement transformé les façons dont les entreprises vivent,agissent et gagnent leur vie mais aussi tend à  convertir les valeurs d’autrefois qui dominaient, en celles plus adaptées aux nouveaux environnements de travail. Produire des choses quantitativement requiert d’autres valeurs que celles qui géraient la satisfaction des individus-clients. C’est évident.

Quels sont, d’après vous,  les mythes ou malentendus associés aux valeurs féminines ?
Mike Burke : Les valeurs féminines ne sont pas l’antithèse des valeurs masculines mais simplement différentes. Cependant, puisque les valeurs masculines tendent vers le binaire (noir ou blanc; vrai ou faux) une opposition s’est créée, et comme les deuxièmes dominaient nos sociétés, les premières, dans ce système, étaient dépréciées. Les valeurs féminines étaient ainsi souvent dépréciées pour les mêmes raisons (balourdes) que les femmes elles-mêmes ; la  compassion critiquable devant la faiblesse ; l’incompétence par rapport aux conflits ; une sensibilité qui freine l’action ; la complexité opposé au simple. Penelope par rapport à Agamemnon !

L’entreprise en réseau conduit-t-elle à modifier nos systèmes de valeur ?
Mike Burke : L’entreprise en réseau est par définition hétérogène, composée d’unités à caractère disparates réunies par des objectivés différentes, partenaires mais indépendants. Cette union offre des
avantages de grande flexibilité, rapidité de réactions, des larges réservoirs de compétences pour mieux affronter des environnements professionnels imprévisibles, mais à grand potentiel de profit. Cependant les organisations qui composent le réseau n’ont souvent rien en commun, par métier où par culture, avec les autres partenaires sauf un projet qui les lient. Ainsi, donner des ordres aux autres qui ne sont même pas dans la même entreprise est moins constructif que des valeurs de persuasion ,séduction ou influence oblique, toutes plus féminines qu’un ordre hiérarchique, clairement
plus masculin. Dans un réseau, les valeurs psychologiques sont nettement plus efficaces que les valeurs de volonté têtue, intransigeance sur les règles et attitudes dominatrices.
Les valeurs féminines peuvent être décisives dans leurs  compétences face à  l’ambigu, aux  paradoxes, dans leurs manières à faire face à l’imprévisible. C’est clair.

Beaucoup de personnalités de premier plan, citées dans votre ouvrage,  témoignent de l’intégration de valeurs féminines dans leur mode de management quotidien ; est-ce que cela veut dire que les valeurs féminines sont finalement beaucoup mieux intégrées qu’on ne le pense ?
Mike Burke : Parmi les interviews que nous avons menés pour le livre, certains comme Antoine de Broglie, président du STAM (SCC Transinvest Asset Management) estiment que les valeurs féminines sont utiles seulement en doses homéopathiques ; d’autres, comme Maurice Lippens président du Groupe belge Fortis explique qu’il a basé en grande partie sa stratégie d’acquisition et intégration sur ces valeurs. Notre Ministre du Commerce Extérieur, Christine Lagarde  nous a confirmé qu’elle pensait que les nouveaux environnements de l’entreprise exigent, de plus en plus, une approche qui privilégie les valeurs féminines. Comme on peut le constater, le niveau d’intégration des valeurs féminines dépend largement  du métier que l’on exerce et du degré d’instabilité de l’environnement  professionnel ; plus celui-ci est mouvant,  plus on fait appel aux valeurs féminines.  Ma conclusion est que la résistance des valeurs masculines dans nos entreprises ne doit pas être sous-estimée, mais  pour les entreprises organisées en réseau, depuis quelques années dèja, on a dû appliquer, comme Monsieur Jourdain, les valeurs féminines, sans le  savoir, parce que c’était, empiriquement, ce qui marchait le mieux…

Pouvez-vous expliquer ce que, d’après vous, on entend par « Intelligence émotionnelle » et en quoi celle-ci se distingue des valeurs féminines ?
Mike Burke : L’intelligence émotionnelle comme toutes autres formes d’intelligence (intelligence mathématique, mécanique, linguistique etc.) est un talent  que posséde un individu, une donnée intrinsèque et spécifique à cette personne, une compétence singulière à réussir dans un domaine. On
l’a, ou on ne l’a pas.Si on l’a, on peut la développer comme un talent, mais si on ne  l’a pas, il n’y a rien à faire.
En revanche, les valeurs sont, en quelque sorte, des règles que la société nous apprend comme étant un comportement ou attitude convenable ou pas. En général, des valeurs représentent un consensus  adopté par une une majorité de la population et signifiant que « ceci est bien, ça ce n’est pas bien ». Les valeurs servent à  harmoniser les comportements. Sans  valeurs, une société n’existe pas car elle se trouve en état d’anarchie. Les valeurs féminines sont donc ce que notre société nous enseigne comme  étant un « comportement féminin  » parce que un consensus commun dans le passé pensait ainsi. Et comme les valeurs masculines étaient  dominantes, et depuis longtemps, les valeurs féminines étaient laissées en friche pour tout ce qui concerne les manettes du pouvoir et la gestion des entreprises.
Le problème des valeurs est que la société qui les créent évolue, se transforme par l’économie, la technologie, par l’innovation sociale et par le simple passage du temps. Le corollaire de ceci est évident, et le changement semble être en cours.

Ont notamment participé à cet ouvrage : Peter Brabeck-Letmathe, administrateur délégué de Nestlé S.A (Suisse), Etienne Davignon, ministre d’État, vice-président de Suez-Tractebel (Belgique), Maurice Lévy, président du directoire de Publicis Groupe (France), Maurice Lippens, président de Fortis (Belgique), Dominique Reiniche, présidente de Coca-Cola Enterprises – Groupe Europe -, Juan Antonio Samaranch Torelló, président du Comité international olympique (CIO), président honoraire de La Caixa (Espagne).  

Mike Burke
Cofondateur du Centre de Communication Avancée, le CCA, qui est, au sein du groupe Havas, la cellule de prospective et de stratégie. On compte notammen
t à son actif les premières analyses de « Styles de vie » en France et en Europe, ainsi que l’établissement de « FORSEEN », un observatoire axé sur l’évolution des tendances sociales et de leur influence sur le marketing, le management et la politique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de management dont Les Styles de pouvoir, À chacun son style d’Entreprise, Valeurs féminines, le pouvoir demain…

Pierre Sarda
Pierre Sarda, consultant en France et à l’international, est spécialisé dans le conseil stratégique aux dirigeants d’entreprises. Il intervient notamment dans le montage de projets industriels internationaux qui font appel à différentes cultures d’entreprise. Dans ce cadre, il a accumulé une expérience des cultures d’industrie ainsi que de la sociologie et de la psychologie du management.

L’urgence de la métamorphose

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Laurence Baranski
Jacques Robin

Editions Des idées et des Hommes
Collection Convictions Croisées – 2007

A qui s’adresse votre livre en priorité ?
Nous avons voulu nous adresser au plus grand nombre de citoyens, à toutes celles et ceux que les dérives du monde actuel inquiètent, et qui se demandent de quelle façon nous pouvons agir pour redresser la barre, s’il en est encore temps.


Va-t-on devoir, pour changer les choses, renoncer comme vous le dites à l’économie de marché ?

L’économie de marché est devenue un poison mortel, l’arme par laquelle nous nous auto-détruisons. Orientée vers la recherche d’une Croissance exclusivement quantitative (mesurée par le PIB), elle développe le culte de l’argent-roi. Pour elle, seule compte la réalisation de profits financiers immédiats. Au nom de cet objectif – parfois déguisé en intentions louables – elle asservit toutes les autres activités humaines, politiques, sociales et culturelles. Au moins deux raisons vont nous obliger à y renoncer :
– la première raison est notre responsabilité écologique : plus la recherche de la croissance quantitative contamine les différents pays du monde, plus les transformations climatiques et les pollutions globales se multiplient et empoisonnent l’atmosphère. L’économie de marché est une incroyable et inacceptable pollueuse. Parce qu’elle s’inscrit dans une logique de court terme, elle est incompatible avec la logique du « développement écologique et humain durable » qui, elle, se situe sur le long terme.
– la deuxième raison relève de notre compréhension lucide de la trajectoire des sociétés humaines : nous proposons de décoder l’évolution de l’humain à l’aide de à la grille de lecture des trois ères. Pendant la première ère dite de la survie et de l’adaptation  (300 000 à 500 000 ans) l’Homo Sapiens apprend à s’adapter à un environnement souvent difficile. Puis s’ouvre l’ère de l’énergie, il y a environ 12 000 ans : nos ancêtres développent progressivement leurs capacités à maîtriser ce même environnement par la maîtrise des énergies (charbon, électricité, plus récemment nucléaire). L’économie de marché est née au cours de cette ère, à une époque où les biens et les richesses étaient difficilement reproductibles, et où leur possession et ce qu’on a nommé « le capital » ont structuré l’organisation sociale, à grand renfort de hiérarchies pyramidales. Or nous commençons à faire nos premiers pas dans l’ère de l’information. Nous vivons aujourd’hui à l’heure du numérique, des nano et des bio-technologies… Ce qu’il faut comprendre c’est que notre capacité à capter l’information, à l’utiliser, la computer, transforme radicalement nos possibilités de production des biens et des richesses, de leur diffusion, de leur redistribution. A l’aube de cette nouvelle ère, c’est donc tous nos systèmes d’économie et de gestion qu’il faut remettre à plat.


La pauvreté en France et dans les pays dit « développés » est-elle devenue un sujet tabou ?

Cette question reste liée à celle de l’incompatibilité entre la société de marché et l’ère de l’information. A titre d’exemple : ce que nous sommes capables de faire grâce à notre maîtrise de l’information, c’est créer des logiciels dits « libres », aussi performants que ceux produits et commercialisés par des multinationales puissantes cotées en bourse. La production et la diffusion de ces logiciels échappent totalement aux logiques marchandes. Ils se créent, se perfectionnent et se diffusent grâce à la mise en interactions d’intelligences individuelles d’informaticiens passionnés, grâce à l’émulation, dans une logique de réciprocité et de gratuité. Ces nouveaux modes de partage et d’intelligence collective pourraient, s’il y avait une véritable volonté politique, être étendus à de nombreux autres domaines, que ce soit la santé, l’éducation, la culture.  On entre là, et c’est à portée de nos mains, dans une société de la gratuité, du don, voire de l’abondance. Car il y a abondance d’intelligence dans nos sociétés. Il faut la réveiller, la laisser s’exprimer.
Or, que voyons-nous aujourd’hui ? L’économie de marché ne cesse de créer de la rareté. Elle nous pousse dans une course toujours insatisfaite au « toujours plus ». A l’échelle planétaire cela provoque les déséquilibres Nord/Sud que l’on sait. En Occident, en France, c’est la précarité et la pauvreté qui augmentent. Mais il n’est pas de bon ton, au sein de l’intelligentsia  politique, de mettre en avant ce type de discours et de vision. De fait, c’est toutes les structures actuelles du pouvoir qui se trouveraient ainsi mises en porte-à-faux, qui devraient être remises en question. Car la société de l’information est celle du réseau, de l’animation plus que de l’ordre, de la confiance plus que du contrôle. Tout le monde n’a pas envie de favoriser ces nouvelles dynamiques. Alors, on s’entête à préserver l’ancien système. Et on cache ou maquille la pauvreté plutôt que d’affronter les grandes transformations sociétales qui se profilent. Et nous-mêmes, les citoyens, nous nous laissons anesthésier. .

Mais que pourrait signifier le verbe « entreprendre » dans une économie de la gratuité ?
Il existe des mots pièges, des mots qui se chargent d’un sens ambigu. C’est selon nous le cas du mot entreprendre, tellement il s’est fondu dans l’économie de marché. Nous proposons de le revitaliser en lui donnant la définition suivante : « entreprendre, c’est mettre notre curiosité en action. » L’entreprise de demain, dans une économie de la gratuité telle que nous venons de l’évoquer, devient un système de régulation du pouvoir et des connaissances. Un système qui permet de tirer le meilleur de cette curiosité agissante, et de la créativité des humains. De nombreuses approches, aujourd’hui en phase de conceptualisation ou d’expérimentation, en signent les prémices : l’intelligence collective et sociale, l’organisation apprenante, les échanges réciproques de savoir, les scop en tant que tentative de démocratisation de la gouvernance entrepreneriale…
Mais ces approches ne peuvent pas se généraliser dans l’environnement ultra-compétitif d’aujourd’hui. Elles se heurtent à un mur. La transformation de l’entreprise ne pourra pas se faire sans une transformation radicale de nos systèmes économiques et de notre conception de la richesse. C’est là un grand chantier, à la fois politique, économique et anthropologique. Qu’est-ce qu’une entreprise dans une société qui se caractérise par une culture de l’émulation et de la coopération ? Que signifie « entreprendre » à l’heure où l’information est elle-même démultiplicatrice de richesses ? Comment utiliser ces richesses alors que de moins en moins de travail humain est nécessaire pour les produire et que nous allons disposer de plus en plus de temps libre ?  Que signifie « entreprendre » dans une société où le lien devient plus important que le bien, l’être que l’avoir ?
Tant que les questions ne seront pas posées en ces termes, notre capacité véritable d’entreprendre restera bloquée.

Pou
vez-vous donner quelques pistes pour réussir cette transformation ?

Nous sommes optimistes, et convaincus que nous parviendrons à développer un nouvel art de vivre ensemble sur cette Planète. De nombreux courants transformateurs allant dans ce sens sont déjà à l’œuvre. Mais transformer radicalement l’organisation des sociétés et des rapports humains au service d’un tel projet, d’une écologie politique et humaine, ne se fera pas simplement et facilement. La première étape de cette transformation est « la transition ». Elle doit être réaliste mais ne permettre aucun retour en arrière.
Concrètement, nous proposons au niveau économique – et ce n’est pas une utopie – de renoncer à l’économie de marché pour nous engager vers une économie plurielle mise au service de l’humain et non l’inverse. Cela passe prioritairement par l’intégration dans nos comptabilités nationales et locales d’indicateurs qualitatifs liées à la santé, l’éducation, l’environnement, la qualité de vie… ; cela nécessite parallèlement la création de monnaies de proximité ou de monnaies affectées à des activités spécifiques.
Cette « autre » économie peut s’appuyer dès maintenant sur les multiples expériences alternatives tentées partout sur le Globe (le micro-crédit, le commerce équitable, les monnaies locales…) et sur les nombreuses réflexions en cours (revenu citoyen minimum, revenus maximums, décroissance sélective, démocratie participative, réflexion sur ce qu’est « la richesse »…). Il faut creuser, relier, promouvoir ces pistes de renouveau, les dégager du piège de l’actuel fondamentalisme marchand qui les bloque, puis de leur donner les moyens de prendre leur « envol ».
D’un point de vue culturel, il s’agit de créer les conditions d’une culture du respect, de l’altérité, du brassage et du métissage en lieu et place de celle de la compétition : respect des humains les uns à l’égard des autres, à l’égard des autres cultures, de la nature, pour fonder une solidarité vivante entre les vivants. Etre meilleurs « avec » les autres, pas « contre ».
Enfin, nous avons à déployer de nouvelles formes de gouvernance, locales et planétaires.

Qu’entendez-vous par « métamorphose » ?
La définition que propose Edgar Morin -qui nous a fait l’amitié d’écrire la postface de notre ouvrage-  fait apparaître le caractère vivant de ce processus : « La métamorphose unit l’idée de conservation et celle de révolution. Effectivement il faut une révolution pour conserver (sauver) l’humanité, mais ce serait une révolution qui se révolutionnerait elle-même… ».
La métamorphose dans laquelle nous avons à nous engager concerne les différents domaines de la gestion des sociétés. Mais elle nous concerne avant tout nous, les humains. Nous avons à modifier nos manières de penser, à transformer le regard que nous portons sur nous-même et sur la vie, à nous réapproprier la question de la finalité de nos sociétés : que voulons-nous, individuellement et collectivement, pour notre vie ? Tout cela en développant la conscience que :
– nous sommes parties prenantes de l’aventure de l’univers  et de ses mille milliards de galaxies,
– nous sommes des êtres « de » et « dans » la nature et qu’il est suicidaire de tenter d’aller à l’encontre de cette réalité,
– notre raison, que nous pensons trop souvent infaillible, est très relative au regard du système complexe d’émotions, de sentiments et de souvenirs à partir duquel elle émerge,
– ce que nous appelons notre conscience est un territoire encore inconnu dont l’exploration, à partir d’approches qui devront être transdisciplinaires, nous promet certainement bien des surprises.
Nous devons intégrer ces différentes réalités avec lucidité et humilité. Cette métamorphose anthropologique est première. Elle engage notre responsabilité. Nous en saisir est le premier défi à relever.

Interview : Catherine Fournier Montgieux, Nextmodernity

Jacques Robin : Médecin, puis directeur général d’un groupe industriel, Jacques Robin a animé à partir de 1966 Le Groupe des Dix. En 1981, il a mis en place le CESTA (Centre d’Étude des Systèmes et des Technologies Avancées) puis a créé la revue Transversales Science Culture (http://www.grit-transversales.org/). Il est l’auteur de Changer d’ère, au Seuil en 1989.

Laurence Baranski : Consultante auprès de responsables d’entreprises et d’institutions, Laurence Baranski a initié en 2001 le projet Interactions Transformation Personnelle – Transformation Sociale (http://www.interactions-tpts.net/), au sein du réseau Transversales Science Culture. Elle a publié Le manager éclairé. Comment piloter le changement, aux Éditions d’Organisation en 2001 (http://www.slbconseil.com/)

Une brève histoire de l’avenir – Jacques Attali

Jacques Attali nous reçoit  ce lundi, pour un entretien autour de son dernier ouvrage : « une brève histoire de l’avenir » (éditions Fayard)

Merci encore à Luc Legay qui a filmé l’interview (retrouvez son blog ici)

Bio : Essayiste, Economiste , ancien conseiller spécial de François Mitterand, Jacques Attali a occupé de multiples responsabilités (voir ici)
il  préside aujourdhui PlanetFinance association internationale qu’il a crée en 1998 et qui est spécialisée dans le microcrédit.
Enfin Jacques Attali est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrage dont le dernier est donc une « brève histoire de l’avenir »

Le cinquième pouvoir. Comment Internet bouleverse la politique


Présentation de l’éditeur
Les Français auraient déserté la politique. La démocratie serait en crise. Les intellectuels n’auraient plus d’impact. Le cinquième pouvoir va à l’encontre de ces idées reçues. Grâce à internet, il devient possible de faire de la politique autrement. Après la révolte citoyenne lors du référendum européen de 2005, nos personnalités politiques l’ont compris. Sans son site Désirs d’avenir, Ségolène Royal n’aurait jamais emporté les primaires socialistes en novembre 2006. Internet a joué un rôle clé dans la campagne pour la présidentielle 2007. Et ce n’est qu’un début. Après les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et médiatique, les citoyens fédérés grâce aux technologies de communication récentes forment un nouveau pouvoir : le cinquième pouvoir. Alors que les pessimistes se plaignent que rien ne change, ce sont les fondements de notre société eux-mêmes qui sont réinventés, à commencer par les règles qui régissent nos démocraties.

Dédicace et extraits de la présentation par l’auteur Thierry Crouzet

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Bio: Auteur du « peuple des connecteurs » Thierry Crouzet est Ingénieur de formation, journaliste, ancien rédacteur en chef et fondateur des magazines PC Direct et PC Expert, il à publié d’autres ouvrages chez MicrosoftPress puis chez First. Il est également éditeur de bonWeb.com, version électronique de son « Guide des meilleurs sites Web ».


Génération Participation

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 Thierry Maillet, M2 Editions, 2006

Denis Failly«Thierry Maillet, pourriez-vous nous dresser les contours clés de cette génération Participation (émergence, développement, devenir) ? »
 

Thierry Maillet –
« La Génération Participation est issue d’un double phénomène : un constat et un vecteur.medium_Thierry_maillet.jpg

1. Le constat est la prise en compte d’une lassitude à l’égard de la société de consommation elle-même nourrie par les phénomènes de saturation des marchés et de banalisation des produits. La société de consommation formatée depuis les années d’après-guerre et notre modèle de société apporte tout sauf l’essentiel, le bonheur comme le rappelait si bien The Economist dans son numéro double de fin d’année et justement titré : Happiness. Cet hebdomadaire, peu suspect de gauchisme énonce : « Capitalism can make a society rich and keep it free. Don’t ask it to make you happy as well ».Si le capitalisme ne peut rendre heureux alors tâchons d’y arriver par nous-même nous disent les membres de cette Génération Participation.

2. Les nouvelles technologies sont le vecteur de cette mobilisation en réseau qui viendrait conforter les hypothèses les plus rebelles des années 60/70 avec ce titre emblématique de Fred Turner, Professeur à Stanford, “From Counter-Culture to Cyber-Culture”.

3. Le développement de cette nouvelle Génération, qui est une classe  de valeurs et non pas une classe d’âge est d’autant plus important (et souhaitable) que son alternative est ce que J Attali intitule dans son dernier livre, Une brève histoire de l’avenir, l’hyperempire et que j’appelle la privatisation des flux d’information. Si ce vivre ensemble ne s’imposait pas grâce à cette heureuse combinaison des nouvelles technologies avec les attentes différenciées des populations des pays développés, la déconstruction pourrait se poursuivre et les prochains sur la liste, deviendraient les classes moyennes. Attention danger alors. »

    Denis Failly – « En terme d’impact sur les acteurs et les process du réel (citoyen, entreprises /marques, Politiques…), jusqu’où pensez-vous que cette génération peut influer ? »

    Thierry Maillet –«  La Génération Participation a vocation à prendre le pouvoir, comme sa prédécesseur de mai 68. Encore ne faudrait-il pas qu’une fois arrivée au pouvoir, son embourgeoisement ne la détourne de ses origines pour inventer un nouveau luxe par exemple.
    L’impact de cette nouvelle Génération sur la société est déjà sensible et ne fait que croître :

    • les nouvelles technologies ne sont déjà plus nouvelles mais font évidence :

    • Selon médiamétrie, 80% des 13-24 ans ont un ordinateur et 81% sont connectés à Internet. Ces générations sont également totalement à l’aise avec le téléphone portable. Plus on est jeune, plus on utilise tous les usages du mobile. Ainsi 75% des 12-24 ans, soit six sur dix, s’en servent pour prendre des photos contre un sur dix pour les plus de 40 ans». (in Zoom sur les Générations Internet/ http://www.liberation.fr/actualite/economie/227801.FR.php)

    • Les entreprises ont déjà commencé à adopter de nouvelles méthodes de travail :

      1. vis à vis de l’externe : la communication (Cadillac, Gillette), le marketing (Lego Factory, Danone, Liebig)

      2. vis à vis de l’interne : l’emploi des wikis va profondément modifier la structure des entreprises en continuant une démarche engagée avec l’introduction de l’informatique (A Toffler, Le Choc du Futur et A Touraine, La société post-industrielle) :

        1. Une récente étude de Forrester propose : Wikis Change The Meaning Of « Groupthink »

      http://www.forrester.com/Research/Document/Excerpt/0,7211,40964,00.html

    Je citerai dès lors volontiers Véronique Richebois qui dans son article des Echos, “La Génération Participation au pouvoir”, évoque une nouvelle classe dominante. http://www.lesechos.fr/info/metiers/4519069.htm

    « La limite de son influence réside dans le maintien des équilibres actuels. Si la paix et la prospérité restent assurées aux classes moyennes des pays développés, la Génération Participation prendra effectivement le pouvoir.
    A défaut et j’y reviens, un risque de délitement n’est pas impossible et la question sera de savoir si la Génération Participation a suffisamment conscience de sa dominance pour refuser cet éclatement des classes moyennes et la privatisation des flux.
    Un excellent exemple est l’éventualité d’une privatisation/nationalisation d’internet à laquelle il faut opposer l’intérêt général. »


    Denis Failly – « Si le Web 2.0 , est un terrain privilégié d’observation et d’action de cette Génération P il existe probablement un point de bascule où les comportements, les démarches, l’état d’esprit… impulsée sur la toile tels des « Mêmes » impactent sur la vie réelle tel une vie 2.0 en quelque sorte. »
     
    Thierry Maillet – « C’est une excellente question car le risque est réel d’une privatisation d’internet.
    Je vous cite Philippe Lemoine qui a eu la gentillesse de bien vouloir préfacer mon livre :

    Plusieurs pistes sont imaginables, en arrière plan de ce constat. Dans le livre Génération P, au moins trois sont ouvertes. La première est de s’intéresser à des démarches non-programmatrices, ouvertes aux autres, comme l’illustrerait la montée de la valeur féminine dans l’analyse d’Alain Touraine à laquelle se réfère l’auteur. La seconde piste est de se détourner définitivement d’une notion de finalité et de s’inscrire ainsi inexorablement dans les dangers de ce que Friedrich Nietzsche appelait la « volonté de puissance ». C’est ce qu’évoque le livre en mentionnant cette nouvelle science passerelle qu’est la mémétique, nouvelle façon d’imaginer le vivre ensemble de demain. Approche dont un brillant livre de Jean-Michel Truong avait montré que, conjuguée à l’intelligence artificielle, elle déboucherait sur une conception de l’avenir « totalement inhumaine ». La troisième piste esquissée dans Génération P consiste à imiter le comportement modeste dont les entreprises citoyennes s’inspireront de plus en plus et à se détourner de ces enjeux du futur trop globaux et trop angoissants, pour revenir cultiver son jardin secret. C’est un peu la leçon que nous propose sans doute Thierry Maillet ….”

    La question posée ici est de savoir écarter le risque évoquer par Jean-Michel Truong et que nous renvoie clairement Second Life aujourd’hui.
    Formidable expérience comme le propose Christophe Nonnenmacher sur l’excellent blog, europeus.org ( http://www.europeus.org/archive/2007/01/11/second-life-ou-la-vraie-rupture-tranquille.html) ou premier avatar d’une privatisation accrue d’un monde virtuel qui ne sera peut-être plus celui de tous les possibles mais seulement de tous les moyens en réintroduisant une notion oubliée et pourtant essentielle qui est le risque de fracture numérique.
    Pour être franc et si vous le voulez bien je réserve ma réponse à propos de Second Life. »

     
    Denis Failly – « Génération Participation, 5ème pouvoir, Connecteurs, Bionneers, Créatifs Culturels, etc ne sont ce pas les acteurs  d’une même réalité décrite selon des dimensions ou des saillances différentes avec en commun, et à minima effectivement le facteur P (Participation) ? »
     
    Thierry Maillet –
    Vous avez tout à fait raison et je vous remercie pour votre question qui m’incite à vous proposer une analyse peut-être osée dans le temps long et que je vous demanderais de bien vouloir contredire :

    1. Le Nouveau est apparu à la fin du XIX° siècle car come le précise l’historien François Caron dans Les deux révolutions industrielles du XX° siècle  : « les années 1880 – 1914 ont fondé le XX° siècle. L’ensemble du système technique a basculé vers un nouveau modèle d’organisation de la recherche et des entreprises …. Le dynamisme de l’industrie américaine entre 1870 et 1929 était le résultat de la multiplication et de la diversification des produits offerts au consommateur final.

    2. Le Moderne succède au Nouveau et je ne peux résister à citer un auteur qui vous est cher, Edgar Morin dans l’Esprit du Temps (1962, Grasset) :
      « La culture de masse, dès les années 1920 et 1930, a fonctionné comme agent d’accélération dans le dépérissement des valeurs traditionalistes et rigoristes, elle a désagrégé les formes de comportement héritées du passé en proposant de nouveaux idéaux, de nouveaux styles de vie fondés sur l’accomplissement intime, le divertissement, la consommation, l’amour. Au travers  des stars et de l’érotisme, des sports et de la presse féminine, des jeux et des variétés, la culture de masse a exalté la vie de loisir, le bonheur et le bien-être individuels, elle a promu une éthique ludique et consommative de la vie».


    3. La Technocratie a commencé après-guerre (James Burnham), L’ère des organisateurs (1947, Calmann-Lévy) et dont Alvin Toffler envisageait l’épuisement dès 1970 :
      “Le prospectiviste américain évoquait l’épuisement du modèle technocratique : (il) se cache l’idée que les ambitions nationales concernant l’avenir de la société doivent être formulées au sommet. Ce postulat technocratique reflète à merveille les vieilles formes d’organisation bureaucratique qui séparaient dirigeants et exécutants et répartissaient en deux groupes au sein d’une hiérarchie rigide et antidémocratique, gouvernants et gouvernés, administrateurs et administrés, planificateurs et victimes de la planification. Pourtant les objectifs réels d’une société en marche vers le super-individualisme, (…) sont déjà trop éphémères et trop liés pour qu’on puisse les isoler et les définir aisément. (…) Il nous faut affronter ce problème dans une perspective nouvelle et révolutionnaire ».


    4. L’Individualisme des années 80 serait peut-être aussi en voie d’épuisement comme je le suggère à travers l’idée d’un Hypermonde qui n’est peut-être rien d’autre qu’”une difficulté à penser demain autrement que comme un prolongement extrême et dramatique du monde actuel”. (p.105)

      “La situation postérieure à la guerre froide est celle des « temps hypermodernes »[1]. Cette période a ouvert la voie à l’hyper-puissance[2] américaine dénommée aussi hyper-empire par J Attali  et qui a consolidé un hyper-capitalisme[3], peuplé d’hyper-salariés[4] et qui est le théâtre d’une hyper-compétitivité[5]. L’individu hypermoderne[6]  de cette période devint un hyper-consommateur[7] sollicité par l’hyper-choix. Cet hyperactif soumis à une obligation d’hyper-contacts[8] est maintenant menacé par l’hyper-terrorisme[9] ou l’hyperconflit selon J Attali et qui pourrait causer rien de moins que la fin de l’Occident [sic]. Et quand Galliano passe dans l’hyper-Dior à l’occasion des collections Haute Couture Automne Hiver 2006-2007[10] , il est temps de se demander si nous ne serons pas tous « hyper quelque chose » prochainement”.

      [1]  Gilles Lipovetsky, Les Temps hyper-modernes, Paris, Grasset, 2004.
      [2]  Hubert Védrine, Face à l’hyperpuissance : textes et discours, 1995 – 2003, Fayard, Paris, 2003.
      [3]  André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, op.cit.
      [4]  Jean-Pierre de La Roque et Sylvie Hattemer-Lefèvre « Les super-profits font les super-salariés », Challenges, 23 février 2006.
      [5]  Jean-François Rischard, op.cit.
      [6] Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Paris, Éditions Érès, 2004.
      [7]  Gilles Lipovetsky Le Bonheur paradoxal, op.cit.
      [8] Marcel Rufo, Détache-moi, Paris, Anne Carrière, 2005.
      [9]  François Heisbourg, La fin de l’Occident, Paris, Odile Jacob, 2005.
      [10] « Galliano passe dans l’hyper-Dior », Libération, 6 juillet 2006. »

    5. La Génération Internet (la génération participation)
      ( p. 222) “La perspective nouvelle envisagée par Alvin Toffler en 1970 pourrait-elle être le cinquième pouvoir suggéré par Thierry Crouzet en 2006. « Le cinquième pouvoir, c’est nous, les citoyens fédérés par les nouvelles technologies. Nous sommes en train de réinventer la démocratie et je veux savoir ce qu’en pensent les politiciens. À leurs yeux, le cinquième pouvoir existe-t-il ? Va-t-il peser dans la vie politique ? N’est-il pas une chimère né dans la tête de quelques technophiles … ?[2] »

      [1] Alvin Toffler, Le Choc du futur, op.cit, p. 529.
      [2] http://blog.tcrouzet.com/2006/09/28/pourquoi-bayrou-est-il-venu/

    Denis Failly – «Quels sont où pourraient être les modèles (économiques pour les uns et sociétaux pour d’autres) qui émergent où pourraient émerger d’une part et lesquels vous semblent les plus viables à terme ? »

    Thierry Maillet – « Je crois que deux modèles de société s’affrontent actuellement :

    1. Le modèle de la maximisation des ressources disponibles et que d’aucuns appellent (ultra-libéralisme, modèle égoïsto-individualisme) et qui est représenté par les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et dans une moindre mesure l’Espagne.

    2. Le modèle de croissance intelligente et que d’aucuns appellent (social-démocratie) et qui est représenté par les trois pays scandinaves plus peut-être la Suisse.

    3. La France, l’Allemagne, l’Italie et dans la foulée le Bénélux hésitent, au même titre que la Corée du Sud et le Japon, sur le modèle à suivre.

    4. Parmi les pays développés, la Russie est attirée par le modèle américain, quand bien même elle s

    Vision 2007 – Christian Marcon

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    La montée en puissance des diplômés en intelligence économique qui entrent dans les entreprises et les collectivités me donne à espérer que l’intelligence économique ramifiera de plus en plus largement, sous son nom ou par ses réflexes, ses pratiques, ses outils – ce qui est aussi important.


     Christian marcon
    « De quelle couleur fut votre 2006 dans votre domaine de compétences ? »
    Dans le domaine de l’intelligence économique, 2007 a été une année de couleur changeante. L’état s’est emparé du thème de l’intelligence territoriale et de l’intelligence économique. Les productions intellectuelles ont été abondantes, tant sous forme de colloques, d’articles que d’ouvrages. Les blogs ont fait une percée dans le domaine de l’intelligence économique. Et pourtant, les associations de professionnels sont restées encore en retrait, le thème de la défense économique a submergé l’espace médiatique, les pôles de compétitivité tardent un peu à faire leurs preuves. Une année de joies et de regrets, donc.« Comment voyez vous 2007 , quelle évolutions majeures sont à attendre dans votre domaine ? »
    2007 verra sans doute une clarification du paysage des associations de professionnels. On peut parier encore que les auteurs apporteront de nouvelles ressources dans lesquels jeunes en formation et professionnels trouveront matière à penser et mettre en place leur intelligence économique. Mais quelles seront les conséquences des élections sur la dynamique d’intelligence économique au niveau de l’Etat ? Mystère.

    « Quelles sont vos espoirs et vos craintes pour l’année qui vient ? »
    Mes espoirs sont de moyen terme. La montée en puissance des diplômés en intelligence économique qui entrent dans les entreprises et les collectivités me donne à espérer que l’intelligence économique ramifiera de plus en plus largement, sous son nom ou par ses réflexes, ses pratiques, ses outils – ce qui est aussi important.
    Mes craintes ? Que nos vieux réflexes de ligne Maginot paralysent cette dynamique. Protection des pouvoirs en place, des méthodes en place, crainte des mots, dédain à l’égard des « petits jeunes »… Un catalogue bien connu, hélas.

    « Avez-vous des projets ou des perspectives particulières dans votre domaine dont vous souhaiteriez nous dire quelques mots ?»
    L’année 2007 verra paraître la deuxième édition, revue et corrigée, de l’ouvrage « Développez et activez vos réseaux », écrit avec Nicolas Moinet. Que l’éditeur le relance indique qu’il y a une demande constante sur le thème. C’est un bon signe, celui de l’apprivoisement de la problématique par un plus grand nombre de professionnels, par des cadres, des jeunes… Les logiques de réseau commencent à être mieux comprises. Les éclairages multiples proposés par les parutions diverses sur le sujet sont roboratifs. Le fait que l’ouvrage soit réédité est aussi, naturellement, une reconnaissance pour nous. Et nous travaillons, toujours avec Nicolas Moinet, sur un nouveau projet d’ouvrage. Car la diffusion de la connaissance est au cœur de notre mission d’universitaires.

    Bio : Christian Marcon est Maître de conférence à l’université de Poitiers et chercheurs sur les problématiques liées aux réseaux et à l’Intelligence économique, il est l’auteur d’un ouvrage paru récemmentl « Intelligence Economique »