Robots extraordinaires

la bibliothèque NextModerne, Robots extraordinaires, Cyril Fievet interviewé par Denis Failly

Cyril Fiévet, Philippe Bultez-Adams et al., préface d’Axel Kahn
2006, Edition FYP Editions / Futuroscope

 

Denis Failly – « Cyril Fievet votre ouvrage « Robots Extraordinaires » arrive à un moment où l’on commence à entendre parler de plus en plus des robots,non plus comme seuls objets de fiction (Film, BD, littérature) mais comme quasi sujets agissants, proches de nous et peu ou prou anthropomorphes. Au-delà des démonstrations sur les salons high Tech japonais notamment, quelle est la réalité de la présence des robots dans notre quotidien, quelle est la typologie des usages envisagés (robots d’agréments, jouets, utilitaires, assistants… ?) »

Cyril Fievet la bibliothèque NextModerne, Cyril Fievet « Je me réjouis que les médias français traitent de ce sujet, car il est aussi important que méconnu. Il faut bien comprendre que pour des raisons inexplicables, le thème des robots est bien moins populaire ici en France qu’il ne l’est dans beaucoup d’autres pays. Par exemple, on compte quelques dizaines de livres en français sur la robotique, mais des centaines en anglais. Cela rejoint l’autre partie de votre question : les robots sont bel et bien une réalité d’aujourd’hui. Il y a quelques jours, la société iRobot a annoncé avoir franchi le seuil de 2 millions d’aspirateurs robotisés vendus. C’est assez spectaculaire, s’agissant d’une famille de produits trés nouveaux, basés sur l’intelligence artificielle. D’autres machines plus simples (type Robosapien) ont également été de gros succès commerciaux, et on constate que le secteur des jouets se « robotise ». Enfin, même si Sony a arrété la production de ses robots-chiens Aibo, elle en avait vendu 150 à 200 000, ce qui n’est pas si mal pour un produit plutôt cher et sans utilité réelle. Au total, on trouve aujourd’hui plusieurs dizaines de modèles de robots domestiques sur le marché alors qu’il n’en existait aucun ou presque il y a cinq ou six ans. Ceci dit, la robotique domestique est un marché naissant. Nous sommes aujourd’hui dans ce domaine, là ou était l’informatique personnelle au début des années 1980 : les Apple, IBM et Microsoft de la robotique personnelle sont en train d’apparaître, mais on ne sait pas encore les directions qui vont être prises…
Il est probable que ce marché se découpe en machines utilitaires (aspirateurs, tondeuses, robots de surveillance) et en « compagnons mécaniques », mais la frontière entre les deux types de robots pourrait devenir de plus en plus floue, beaucoup de machines sont pluri-fonctionnelles. »

Denis Failly – « En quoi les robots dont vous parlez dans votre ouvrage sont ils extra – ordinaires, est ce leur(s) technologie(s) ? leurs aptitude(s) à remplir des taches ? leur potentiel de convergence vers la cognition ou une certaine capacité d’auto -décision qui leur confèrerait un semblant d’humanité ? »

Cyril Fievet « Je trouve les robots fascinants pour plusieurs raisons, à commencer par leur caractère proteïforme. En ce moment même, des robots sont en train de parcourir le sol martien, en y faisant des prélèvements et en y prenant des photos ; d’autres sont en train de jouer avec leurs propriétaires ; d’autres encore surveillent, de façon autonome, des bâtiments, ou sont utilisés en Irak ou en Afghanistan, pour déminer ou observer des endroits difficiles d’accès. Dans tous les cas, ce sont les mêmes types de technologies qui sont utilisées. Le robot est donc un peu la machine « ultime » créée par l’humain. Elle peut servir à tout, être partout et se décliner en une palette d’usages infinie. Le robot est donc, en cela, proche de l’ordinateur, désormais omniprésent dans notre société. Mais le robot est un ordinateur mobile, et surtout, de plus en plus autonome au plan décisionnel, ce qui change beaucoup de choses.
Sinon, les robots sont égalemement extraordinaires – et même troublants – dés lors qu’ils commencent à nous ressembler. C’est d’ailleurs une partie de l’intérêt des robots humanoïdes, dont le but est autant de créer des machines que de comprendre le fonctionnement de l’humain. Les japonais vont très loin en la matière, par exemple avec des androïdes qui ressemblent à s’y méprendre à des humains. Deux questions importantes se posent alors :
1. Qu’est-ce qui fait que l’on peut encore déterminer avec certitude qu’il s’agit bien d’un robot et non d’un humain ;
2. Arrivera-t-il un jour où on ne pourra plus faire la différence ?
Ce qui est vrai de l’aspect l’est tout autant du comportement. Plusieurs prototypes de laboratoires parviennent à simuler des expressions et même des émotions de façon très convaincante. A partir de quand devra-t-on considérer qu’un robot éprouve des sentiments ?
Il me semble donc trés probable que des robots parviendront un jour à simuler le comportement humain de façon suffisamment fine pour que l’on considère, dans une certaine mesure, qu’ils ont une « personnalité ou même qu’ils sont « vivants ».

 

Denis Failly « On a souvent une vision anthropomorphe des robots qui de tout temps ont fascinés les hommes (Léonard de Vinci et son chevalier mécanique, le flûtise automate de Vaucansson en 1738, aujourd’hui le robot Asimo de Honda) n’est – ce pas une manière aussi, en les rapprochant de nous, de se rassurer et de se donner l’illusion qu’en les faisant à notre image, quelque part nous en gardons le contrôle d’où implicitement la conscience aigüe d’un risque de dérapage ? »

Cyril Fievet – « Je ne suis pas sûre que cela soit la motivation première. Construire un robot humanoïde bipède est compliqué (et coûteux). J’y vois plutôt une forme de pragmatisme : pour qu’un robot s’intégre parfaitement dans un environnement humain (et, surtout, qu’il y soit accepté) il est préférable qu’il ait une apparence humaine. Comme le soulignent volontiers les japonais, on comprend l’intérêt d’un robot bipède devant un escalier 😉 »

Denis Failly « La convergence entre biologie, électronique, mécanique qui confère à l’homme une capacité de se « réparer » et de créer des réalités  » augmentées « , ne nous annonce t-elle pas une société hybride, « post humaine » dans laquelle on ne sait plus trop qui est créateur, qui est créature ? »

Cyril Fievet « Oui, il me paraît probable que nous allions vers cela avec d’un côté le cyborg (mélange de l’humain et de composants mécaniques/électroniques) et de l’autre la génétique et ce qu’elle permet ou permettra. Mais je ne crois pas que le risque soit d’identifier créateur et créature. Je craindrais plutôt l’apparition d’une société encore bien plus inégale, partagée entre ceux qui ont accés à ces technologies (et peuvent « améliorer » leur corps, le réparer de façon efficace, etc.) et les autres. De ce point de vue, je pense qu’on se focalise beaucoup sur les aspects ethiques, en oubliant la composante politique du débat que vont susciter ces technologies. »

De
nis Failly « Lorsque l’on pense aux robots on pense souvent aux robots à l’échelle du visible, macroscopique, mais qu’en est –il aujourd’hui des « nano – robots » qui, bien que non anthropomorphes n’en sont pas moins les acteurs d’une véritable révolution en marche et bien réelle ? »

Cyril Fievet – « Il ne faut pas confondre les robots de petites tailles (au plus quelques centimètres carrés ce qui est peu pour des robots, mais énorme à l’échelle nanomètrique) et la perspective (controversé) de « machines moléculaires », fonctionnant comme des robots mais à une taille atomique. A ce jour, le concept de « nano-robots » n’a pas vraiment de réalité et on ne sait pas s’il en aura un jour. Surtout, cela ne doit pas masquer le fait que les nanotechnologies sont d’ores et déjà une réalité et, en effet, la source d’une probable révolution industrielle. En somme, s’il n’existe pas à ce jour de nanorobot, il existe en revanche des centaines de produits issus de la nanotechnologie, et des centaines de sociétés spécialisées dans ce domaine. C’est cette révolution qui est bien réelle 🙂 »

Denis Failly – » Cyril, je vous remercie »

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Bio : Cyril Fievet est journaliste et auteur de quatre ouvrages et de plusieurs centaines d’articles. Il est spécialisé depuis une dizaine d’années dans les technologies émergentes et leur impact socio-culturel.  Il couvre l’innovation, la recherche scientifique et technique et les technologies numériques .

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