INNOVATION, MANAGEMENT DES PROCESSUS ET CRÉATION DE VALEUR

medium_Innovation.jpgINNOVATION, MANAGEMENT DES PROCESSUS ET CRÉATION DE VALEUR
Sous la direction de Smaïl Aït-El-Hadj et Olivier Brette
Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

D’après vous, comment naissent les idées ? Peut-on parler d’un processus rationnel ?

La créativité est, par nature, une activité complexe et incertaine. Elle l’est d’autant plus qu’elle met en jeu un nombre important d’éléments et de principes en interdépendances, à tel point qu’il devient impossible de prédire le cheminement et a fortiori l’issue du processus de créativité. Cette double contrainte de complexité et d’incertitude exclut généralement la possibilité d’optimiser la génération d’idées, en termes de résultats.
Cependant, affirmer cela n’implique nullement une représentation de la créativité comme un processus entièrement spontané, fortuit, voire irrationnel. La génération d’idées est une activité rationnelle, sinon susceptible de rationalisation, au sens où il est possible de mettre en œuvre des dispositifs organisationnels et techniques permettant de stimuler et d’orienter l’émergence de nouvelles idées. Cela passe généralement par la réunion de différentes compétences internes à l’entreprise, voire issues d’autres organisations (autres entreprises, clients, centres de recherche publics, etc.), sur un thème ou un projet transverse.

La Recherche & Développement, dans les grandes institutions et entreprises notamment,  est-elle éloignée de la réalité du marché ?

En général oui.
Dans le cas de la recherche fondamentale cet éloignement n’est pas dommageable puisqu’il s’agit alors de produire des connaissances ouvertes, proches de la science, susceptibles d’alimenter le mouvement technologique ultérieur et qui doivent beaucoup à la dynamique et à la créativité d’une communauté scientifique.
Dans le cas de la recherche appliquée et du développement de produit, leur éloignement relatif du marché est compensé par les relais internes à l’entreprise, directions commerciale, marketing, voire industrielle qui font remonter les informations notamment de l’après vente. C’est la richesse et la qualité de cette relation entre notamment les services de recherche appliquée et de développement et les services opérationnels de l’entreprise qui vont faire la puissance d’une R&D en terme de son apport à la valeur de l’entreprise.
Des méthodes concrètes sont mises en place depuis plusieurs années pour favoriser cet échange permanent de la R&D avec les opérateurs de l’entreprise représentant le marché ou la vie industrielle d’une manière générale : il s’agit de la forme d’organisation qu’on a appelé « l’ingénierie concourante ». Celle-ci consiste à faire travailler ensemble en permanence et en groupe les opérateurs de la R&D avec les autres acteurs de l’entreprise, parties prenantes d’un projet de développement, notamment marketing, commercial, direction industrielle. Cette forme d’organisation est aujourd’hui amplifiée dans son efficacité par les nouvelles technologies notamment de réseau et de génération d’image qui concrétisent l’objet à développer et font de cette ingénierie concourante ce que l’on appelle aujourd’hui « l’ingénierie collaborative ».

Cette nouvelle ingénierie collaborative permet-elle également de faciliter le passage d’une idée à sa mise en œuvre et de dépasser le cloisonnement entre « Recherche » et « Développement » que l’on observe parfois ?

Cet impératif [de décloisonnement] a pesé depuis longtemps sur les entreprises particulièrement dans la nécessité de conserver une continuité et une cohérence de la prise en compte du besoin client, quel que soit le client externe ou interne.
C’est, en fait, la préoccupation de bien cerner le besoin du client et d’en suivre la prise en compte cohérente au niveau des solutions produites qui permet de dépasser ce cloisonnement. Cela a été initialisé par la mise au point de méthodes particulières telles que les méthodes de spécification, d’analyse fonctionnelle ou de la valeur. Ensuite devant l’ampleur de certains projets et de la complexité qui en découle s’est formée une démarche intégrée de développement que l’on appelle « l’ingénierie système ».
Celle-ci va assurer à la fois la cohérence de la chaîne de prise en compte des besoins que l’on va appeler alors les « exigences », et la cohérence de la chaîne des réponses et solutions que l’on va examiner dans ses architectures et que l’on pourra, enfin, valider par rapport aux besoins initiaux exprimés.
Ainsi ce type de démarche assure non seulement une cohérence entre les différents services de l’entreprise partie prenante d’un projet de R&D, mais aussi une cohérence temporelle dans ce que l’on appelle aujourd’hui la « traçabilité » du processus de développement.

Depuis 2004, les pôles de compétitivité concrétisent l’action publique et l’implication de l’Etat dans le domaine de la Recherche ; D’après vous, quelles stimulations les pôles de compétitivité apportent-ils aux partenaires impliqués ?

Le dispositif des pôles de compétitivité, que le Gouvernement français a mis en œuvre à l’automne 2004, a pour objectif principal de promouvoir le développement de partenariats entre des firmes, des établissements d’enseignement supérieur et des unités de recherche, implantées sur un même périmètre géographique (généralement régional) autour de projets innovants. Cette initiative est porteuse, au moins dans ses intentions, d’une nouvelle conception de la politique d’innovation et de recherche.
Les moyens mobilisés par les pouvoirs publics dans le cadre de ce dispositif sont de deux ordres : d’une part, un abondement financier significatif aux projets d’innovation présentés par les pôles ayant été labellisés (au moins 1,5 milliards d’euros sur 3 ans) et d’autre part, une incitation et un appui régionaux à la mise en réseau et aux interactions au sein des pôles.
On peut attendre de ce dispositif un certain nombre d’effets positifs à moyen et long termes, même s’il est encore trop tôt pour en mesurer l’importance. En premier lieu, on peut penser qu’il permettra d’améliorer la valorisation industrielle de la recherche publique, tout en échappant aux inefficiences du modèle strictement marchand fondé sur une relation bilatérale entre une entreprise et un laboratoire de recherche public. En deuxième lieu, la démarche des pôles de compétitivité fournit une incitation au développement de relations collaboratives entre entreprises, fussent-elles par ailleurs concurrentes, dans le cadre de projets d’innovation plus ambitieux que ceux menés isolément. Enfin, le cadre multilatéral que promeut le dispositif des pôles de compétitivité est susceptible d’améliorer l’implication des Petites et Moyennes Entreprises dans la dynamique de la production et des transferts de connaissances qui sous-tend le processus d’innovation.

Les auteurs :

Smaïl AIT-El-Hadj est professeur associé, Directeur de l’Unité Innovation-Conception-Développement (ICOD) du Centre de Recherche Magellan de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de l’Université Jean Moulin Lyon III.

Olivier Brette est enseignant, responsable de
recherche au sein de l’Unité ICOD du Centre de recherche Magellan de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de l’Université Jean Moulin Lyon III.

 

Smaïl AIT-EL-HADJ, Adel ALOUI, Jean-Claude BOEHM, Vincent BOLY, OLIVER BRETTE, Yves CHAPPOZ, Héla CHEBBI, Pierre DEVALAN, François ECOTO, Joëlle FOREST, Jean-Louis JOYEUX, Pierre KRAWTCHENKO, Laure MOREL-GUIMARAES, André-Yves PORTNOFF, Jérôme RIVE, François ROMON, Benoît ROUSSEL, Pierre SOUCHON, Nadine STOELTZLEN