Saphia Richou – Vision 2007

« Le métier de prospectiviste demande de plus
en plus de compétences car les questionnements actuels nécessitent une transdisciplinarité complexe. Comment être sûr de ne pas avoir « loupé un éléphant dans le tapis. »
 
 
De quelle couleur fut votre 2006 dans votre dommaine de compétences ?
En tant qu’enseignante en prospective au CNAM, je dirais que le ROSE fut la couleur de l’année 2006:150 inscrits aux différentes unitSaphia Richoués de valeur enseignées à la chaire de prospective dont 53 inscrits à la promotion 2005-06 du Master en Sciences de Gestion, mention management, spécialité prospective, stratégie et organisation avec 34 reçus.Qui a dit que la prospective n’intéressait plus les décideurs ? En tous cas, la jeune génération à l’air d’y trouver son compte.


Comment voyez-vous 2007, évolutions majeures dans votre domaine ?

Le métier de prospectiviste demande de plus en plus de compétences car les questionnements actuels nécessitent une transdisciplinarité complexe. Comment être sûr de ne pas avoir « loupé un éléphant dans un magasin de porcelaine ». Comment savoir si l’on n’est pas passé à côté d’un pan de réflexion qui s’avérera incontournable demain. Autant dire qu’il faut beaucoup de modestie pour être prospectiviste aujourd’hui. L’expertise, puisque c’est le deuxième volet de votre question tombe à pic. Qui est expert et qui ne l’est pas? Je prends toujours de la distance par rapport aux dires d’experts : ils vivent en cercle clos et passent bien souvent leur temps à s’autovalider. Je suis plutôt à la recherche d’électrons libres, « experts » dans leur domaine, mais pas encore médiatisés pour être dépendant de leur statut d’expert. C’est là où se niche la juste expertise et ce n’est pas une mince affaire de la découvrir. Il faut du temps d’investigation pour accéder à ses pépites de la réflexion et du savoir. On les découvre par « hasard » car ils ne sont pas référencés dans les annuaires. Qu’en au marché de la prospective, il diffère en fonction de ceux qui la pratiquent. A vrai dire, tout dépend de celle ou de celui qui donnent l’impulsion d’une démarche de prospective et cela quelque soit la taille de la structure du commanditaire.


Les espoirs ? Les craintes pour 2007 ?

Mes espoirs sont de développer, au Cnam, au Cercle des Entrepreneurs du Futur, à Prospective Foresight Network, au Millennium Project, au Collège Européen de prospective territoriale de la DIACT, à Créa-Universités et au Club des Vigilants, une véritable collaboration d’échanges d’idées et de pratiques entre les prospectivistes européens et internationaux. Mes craintes seraient que les uns et les autres, nous n’en ayons pas le temps, rivés à nos obligations professionnelles prioritaires.


Avez-vous des projets ou des perspectives particulières dans votre domaine dont vous souhaitez dire quelques mots ?

Je travaille actuellement à la conception d’une méthode qui allie prospective et créativité à toutes les étapes de la démarche prospective. Son but est d’aider les décideurs à sortir des représentations classiques des objets étudiés pour mieux en anticiper les ruptures. Je vous en reparlerai bientôt.

 

Bio : Saphia Richou est Présidente de Prospective Foresight Network – Ingénieur d’études et de recherche, Enseignante en prospective stratégique à la Chaire de Prospective Industrielle du Conservatoire des Arts et Métiers – Auteur d’essais prospectifs, elle à contribuer à l’édition State of the future 2005

State of the future 2005

La bibliothèque NextModerne, State of the future 2005, Saphia Richou interviewé par Denis FaillyJerome C. Glenn, Theodore J. Gordon, American Council for the United Nations University
 

Quelques mots de Saphia Richou, Présidente de Prospective-Foresight Network,  qui représente en France (« french node ») le  Millennium Project

 

Denis Failly – « Saphia Richou, l’édition 2005 de State of the Future vient de paraître, dans le cadre du Millennium Project, pouvez-vous nous en dire plus sur l’organisation, les objectifs et les contributeurs à cette étude ?« 

Saphia Richou medium_saphiarichou.jpg » L’édition 2005 State of the Future est la neuvième édition du rapport annuel de State of the Future. Neuf ans de travaux prospectifs sur 15 questions clés pour l’avenir mondial, c’est avant tout une recherche sur les trajectoires d’évolution de notre planète, recherche menée en continu par plusieurs centaines de chercheurs publics ou privés de haut niveau, disséminés dans plus de cinquante pays et s’appuyant sur plus de trente « nœuds » ou représentants de recherche. Presque une décennie d’intelligence collective.

C’est aussi de très nombreuses études thématiques sur des questions aussi cruciales que l’éthique et les débats qui en découlent comme ceux sur les OGM ou les interventions internationales dans les affaires touchant à la souveraineté des nations ou encore les questions émergentes de sécurité environnementale ou celles sur l’énergie de demain. Né à Washington avec l’ambition de devenir un réseau planétaire, le Millennium Project a été lancé par le Conseil américain pour l’Université des Nations Unies (AC/UNU) en 1996. Ce Projet constitue aujourd’hui le premier réseau mondial de prospective et mobilise plusieurs centaines de chercheurs à travers le monde.

En Europe, les travaux du Millennium Project ont été à la fois nourris et diffusés par les « nœuds » de Berlin, d’Helsinki, de Londres, de Paris, de Prague, de Moscou, de Rome, ainsi que de l’Aire de Bruxelles, pilotée par l’Institut Jules-Destrée. Suscitée par l’actuel directeur du projet, Jerome Glenn, et décidée lors de la réunion du Comité d’Orientation tenue à San Francisco le 18 juillet 2003, l’Initiative des nœuds européens du Projet Millénium (European Millennium Project Initiative, EuMPI) est menée par les nœuds européens et a pour objectif de valoriser les spécificités de la prospective telle qu’elle est pratiquée en Europe, au sein de la dynamique du Millennium Project.

L’intérêt engendré par les travaux du Millennium Project en Europe – notamment lors de la Conférence internationale organisée à Louvain-la-Neuve les 13 et 14 avril 2005 et intitulée L’avenir des Européens dans la société mondiale de la Connaissance (The Futures of Europeans in the Global Knowledge Society) – a convaincu l’Institut Destrée de la nécessité de produire une version française du rapport annuel sur l’Etat du Futur. Qu’il en soit ici remercié car ce rapport nous permet enfin d’être lu et connu des pays francophones.

L’état du futur annuel est un document où chacun puise des informations et des idées qu’il adapte à ses besoins spécifiques. Il dépeint un paysage stratégique global que les décideurs du secteur public comme du secteur privé gagneront à utiliser car il améliorera leurs propres décisions stratégiques ainsi que leur compréhension globale du monde. Les chefs d’entreprise exploiteront les recherches décrites dans la mise en œuvre de leurs propres scénarios. Les professeurs d’université, les prospectivistes et autres consultants adapteront des informations utiles à leur enseignement et à leurs recherches. Le décideur comme le citoyen, en feront également bon usage. »

Denis Failly – « Quels sont les principaux axes prospectifs développés dans cette nouvelle édition ?« 

Saphia Richou  » Dans cette nouvelle édition, on découvre l’actualisation annuelle des quinze enjeux globaux identifiés sous la forme des questions clés :

1. Comment le développement durable peut-il être réalisé pour tous ?
2. Comment chacun peut-il disposer d’une eau propre en suffisance sans susciter de conflit ?
3. Comment équilibrer la croissance démographique et les ressources ?
4. Comment une véritable démocratie peut-elle naître des régimes autoritaires ?
5. Comment faire en sorte que l’élaboration des politiques publiques soit davantage sensibilisée aux perspectives globales à long terme ?
6. Comment la convergence globale des technologies de l’information et de la communication peut-elle fonctionner pour chacun ?
7. Comment des économies de marché éthiques peuvent-elles être incitées à réduire le fossé entre les riches et les pauvres ?
8. Comment peut-on réduire la menace que constituent les nouvelles maladies, les maladies résurgentes et les micro-organismes immunitaires ?
9. Comment peut-on améliorer la capacité de décision face aux changements de la nature du travail et des institutions ?
10. Comment les valeurs partagées et les nouvelles stratégies sécuritaires peuvent-elles réduire les conflits ethniques, le terrorisme et le recours aux armes de destruction massive ?
11. Comment l’évolution du statut des femmes peut-elle contribuer à améliorer la condition humaine ?
12. Comment empêcher les réseaux organisés de la criminalité transnationale de se transformer en des entreprises plus puissantes et sophistiquées au niveau mondial ?
13. Comment les demandes croissantes en énergie peuvent-elles être satisfaites sans risque et efficacement ?
14. Comment les percées scientifiques et technologiques peuvent-elles être accélérées afin d’améliorer la condition humaine ?
15. Comment les préoccupations éthiques peuvent-elles être plus naturellement intégrées aux décisions globales ?

On découvre aussi que les versions courtes et longues des défis globaux ont été mises à jour et que des mesures de succès y ont été ajoutées. Chaque enjeu en chapitre 1 du Cédérom possède cette année un lien hyper texte renvoyant à la table des matières pour une navigation plus facile à travers les presque 700 pages d’études.

Les données utilisées dans l’Etat du Futur index (l’Indicateur de l’Etat du futur) ont changé au cours d
es cinq dernières années, à l’instar du SOFI (NDLR : State of the Future Index) lui-même. Les raisons de ces changements ont été évaluées afin d’avoir un aperçu des principaux facteurs qui rendront les 10 prochaines années meilleures ou plus mauvaises. En effet, selon l’Index de l’Etat du Futur, on constate que les évolutions vont dans le sens d’un futur meilleur mais que cette progression s’avère très lente. L’analyse de ces changements est réalisée à partir d’un panneau global de surveillance dont le nombre de variables a été réduit à 20, en raison de la disponibilité de données fiables au cours des 20 dernières années.

Par ailleurs, les prospectives des questions d’éthique ont été identifiées et classées dans le cadre d’un Delphi mondial, à l’instar des mutations éventuelles au niveau de l’acceptation globale des valeurs.

L’impact environnemental et sanitaire éventuel de l’usage militaire et de tout autre utilisations agressives des nanotechnologies (avec comme priorité de recherche d’empêcher l’apparition de ces problèmes) a fait l’objet d’une évaluation lors d’un Delphi en deux cycles.

Des questions émergentes de sécurité environnementale avec leur lot d’implications sur les accords internationaux et d’implications militaires ont été évaluées.

Des améliorations ont été apportées à l’Indicateur de Développement Durable. La qualité et la pérennité des indicateurs de bien-être ont été introduites pour une utilisation nationale et régionale.

Environ 50 scénarios ont été ajoutés à la bibliographie analytique des scénarios figurant sur le Cédérom, pour un total plus de 600 scénarios ou ensembles de scénarios.

Le Cédérom inclut les détails et les recherches qui étayent la version imprimée. Il contient également l’intégralité du texte des précédents travaux du Millennium Project :

  • scénarios exploratoires, normatifs, et à long terme, avec une introduction à leur élaboration
  • trois scénarios de paix au Moyen Orient ainsi que l’étude triennale les étayant.
  • des scénarios en matière de science et de technologie ainsi que l’étude de deux ans les justifiant
  • une analyse des discours des dirigeants mondiaux prononcés lors du sommet du Millénaire de l’ONU dans 2000
  • des définitions de la sécurité environnementale, des menaces et les traités s’y afférents.
  • La doctrine militaire de l’ONU sur les problèmes environnementaux liées aux questions militaires, les éventuels crimes environnementaux militaires et la cour pénale internationale; la modification des exigences militaires en matière de sécurité environnementale en 2010-25 ainsi que les facteurs requis pour une mise en œuvre fructueuse des recherches prospectives en matière décisionnelle.
  • deux études visant à créer des indicateurs et des cartes sur la situation du développement durable ont été conduites par des participants du Millennium Project ainsi qu’un examen international du concept de création d’un  » Partenariat pour le développement durable « , une étude initiée par le « nœud » de l’Europe centrale.

Un rapport 2005 State of the Future très dense, vous en conviendrez. »


Denis Failly –  « Parmi les perspectives, scénarii, et autres émergences probables ou vraisemblables…y’en a-t-il une en particulier dont vous souhaiteriez nous tracer les contours ? »

Saphia Richou « L’étude sur les questions éthiques du futur est véritablement un sujet particulièrement important pour les vingt ans à venir. Les débats contemporains concernant l’éthique des questions liées aux aliments génétiquement modifiés, les interventions internationales dans les affaires d’une nation souveraine auraient pu être mieux appréhendés si les citoyens, les décideurs, avaient commencé à examiner ces sujets il y a trente ans.
Il semble aujourd’hui évident que la globalisation et les avancées en science et technologie conduiront à des questions éthiques du futur qui toucheront notre espèce dans son ensemble et il faudra de nombreuses années à l’humanité et à ses systèmes de gouvernance pour prendre des décisions éclairées à leur sujet.
C’est pour anticiper ces changements que le Millennium Project a réalisé une évaluation internationale visant à identifier les questions éthiques du futur les plus importantes qui risquent de se poser et à envisager la manière de les résoudre.
A partir d’un questionnaire Delphi en deux parties permettant de recueillir et d’évaluer les questions ainsi que les valeurs, on a pu se poser par exemple les interrogations suivantes : Quelle est la manière éthique d’intervenir dans les affaires d’un pays qui met en danger de manière significative ses ressortissants ou d’autres personnes ? Les religions devraient-elles renoncer à la prétention de certitude et/ou de supériorité afin de réduire les conflits de religion ? Avons-nous le droit de nous cloner ? ou encore Des parents ont-ils le droit de concevoir des « bébés sur mesure » génétiquement modifiés ?

Les résultats de cette enquête sont forts intéressants. On constate par exemple que 5 principes éthiques se retrouvent au fil des ans après relevé des valeurs ayant recueillies la plus large approbation pour 2005, 2015 et 2050 :

  • La survie de l’espèce est une priorité absolue,
  • Les personnes doivent être responsables de leurs actions ou inactions,
  • L’intolérance conduit à la haine et à la désintégration sociale,
  • La science et la technologie devraient servir la société plutôt que de constituer une simple recherche en soi
  • L’accès à l’éducation est un droit fondamental.

Je vous conseille de lire l’intégralité des résultats de cette étude si les questions d’éthique vous intéressent car en plus de poser les bonnes questions, elle propose des principes qui pourraient servir de référence dans la résolution de ces questions.

Denis Failly – « Saphia, quel regard portez-vous en tant que spécialiste sur la Prospective française, peut-on encore parler d’école française de prospective dans la tradition des fondateurs comme Gaston Berger et Bertrand de Jouvenel, et les outils du siècle dernier sont-ils toujours d’actualité ? « 

Saphia Richou « C’est un regard qui s’appuie sur la pratique, plus que sur la théorie et voit clairement que la prospective n’est pas exclusivement le fruit d’une construction intellectuelle mais plutôt d’un réseau d’expériences et d’informations à partir duquel l’attitude prospective permet de préparer l’avenir autrement pour agir face à la rapidité croissante de l’évolution du monde. Cette posture qui analyse les problèmes de manière transdisciplinaire fonde l’indiscipline intellectuelle qu’est la prospective et je revendique haut et fort l’état d’esprit critique et espiègle de ceux qui l’ont fait naître en France dans les années 50. C’est un regard qu
i tend à voire loin, large, analyser en profondeur, prendre des risques et penser à l’homme pour paraphraser la célèbre citation de Gaston Berger dans « L’attitude prospective1« .
L’Ecole française de prospective dont vous parlez et dont vous insinuez l’obsolescence date des années 60. L’époque est toute autre. Cela dit, nous en avons gardé les enseignements fondamentaux que sont la propension à savoir qui l’on est et d’où l’on vient, à bien poser le problème avant de trouver les solutions et, plus que tout, à combattre les idées reçues. Cette attitude me paraît fondamentale en prospective et devrait être enseignée dans toutes les formations en prospective. On retrouve cette attitude dans l’utilisation des méthodes du Lipsor qui ont été actualisées récemment et mises à la disposition du public gratuitement sur le site Internet du Laboratoire d’Investigation en Prospective, Stratégie et Organisation (Lipsor) à l’initiative de Michel Godet, leur créateur.

Néanmoins, la prospective sait qu’elle ne peut se contenter des outils existants et s’atèle aujourd’hui à en inventer de plus pertinents encore. Personnellement, le déficit de prise en compte des sciences humaines, de la psychanalyse et des méthodes de créativité me parait impacter la pertinence des démarches prospectives actuelles.Pour autant, jeter des outils qui ont fait leur preuve avec l’eau du bain serait une erreur car les méthodes que nous employons ont le mérite d’initier des démarches prospectives participatives permettant de se poser les bonnes questions et de créer un véritable langage commun entre les participants En tant qu’enseignante en prospective stratégique au Conservatoire National des Arts et Métiers, je peux vous assurer que les étudiants du Cnam qui sont, par ailleurs, des professionnels de leur secteur d’activité, les utilisent à bon escient et en mettent à profit les résultats en entreprise et dans les territoires. »

Denis Failly « Saphia, merci beaucoup « 

1 : L’encyclopédie française, 1959, repris dans Phénoménologie du temps et prospective, PUF, 1964, Paris, pp.270-275

Le site de State of the Future

Bio : Saphia Richou est Présidente de Prospective Foresight Network – Ingénieur d’études et de recherche, Enseignante en prospective stratégique à la Chaire de Prospective Industrielle du Conservatoire des Arts et Métiers – Auteur d’essais prospectifs


 

Demain est un autre jour, que sera l’Internet dans 10 ans

 

 la bibliothèque NextModerne, Demain est un autre jour

 Télécharger l’ouvrage en pdf  (460 ko, 81 pages)

 

 Extrait 

« Demain est un autre jour »

                                         Autrans 2006- 2016

 

 

“Internet sera devenu si familier que l’on ne le remarquera plus…Le téléphone, l’ordinateur et la télévision auront fusionnés… Nous serons connectés et joignables en permanence… Nos brosses à dents seront équipées de capteurs qui analyseront nos muqueuses… Des imprimantes 3D graveront nos objets quotidiens… Les assurances nous factureront nos excès de vie… L’Etat légiféra pour limiter le cyberinfidélité… Les technologies de surveillance permettront le maintien à domicile des personnes dépendantes… Notre livreur de pizza disposera d’informations sur notre santé et nos finances… Ledroit d’auteur et les copyrights industriels seront abolis… Les entreprises seront plus réactives et composeront avec les contraintes géographiques et temporelles… Le tourisme médical se développera…Les échanges de pair à pair seront encouragés… Les jeux seront utilisésdans le système de formation personnalisée… Les talents de chaque élève seront exploités et mis au service des communautés
d’apprenants… Nous n’habiterons, ni ne travaillerons plus en ville…La liste des compétences nécessaires à un emploi sera longue et rapidement obsolète… Nous emprunterons du temps de cerveau à notre voisin… Nous assisterons à un trafic d’identités numériques…Les débats démocratiques disciplinés bouleverseront la vie politique…Internet n’existera plus et nous irons à la plage…”

 

Robots extraordinaires

la bibliothèque NextModerne, Robots extraordinaires, Cyril Fievet interviewé par Denis Failly

Cyril Fiévet, Philippe Bultez-Adams et al., préface d’Axel Kahn
2006, Edition FYP Editions / Futuroscope

 

Denis Failly – « Cyril Fievet votre ouvrage « Robots Extraordinaires » arrive à un moment où l’on commence à entendre parler de plus en plus des robots,non plus comme seuls objets de fiction (Film, BD, littérature) mais comme quasi sujets agissants, proches de nous et peu ou prou anthropomorphes. Au-delà des démonstrations sur les salons high Tech japonais notamment, quelle est la réalité de la présence des robots dans notre quotidien, quelle est la typologie des usages envisagés (robots d’agréments, jouets, utilitaires, assistants… ?) »

Cyril Fievet la bibliothèque NextModerne, Cyril Fievet « Je me réjouis que les médias français traitent de ce sujet, car il est aussi important que méconnu. Il faut bien comprendre que pour des raisons inexplicables, le thème des robots est bien moins populaire ici en France qu’il ne l’est dans beaucoup d’autres pays. Par exemple, on compte quelques dizaines de livres en français sur la robotique, mais des centaines en anglais. Cela rejoint l’autre partie de votre question : les robots sont bel et bien une réalité d’aujourd’hui. Il y a quelques jours, la société iRobot a annoncé avoir franchi le seuil de 2 millions d’aspirateurs robotisés vendus. C’est assez spectaculaire, s’agissant d’une famille de produits trés nouveaux, basés sur l’intelligence artificielle. D’autres machines plus simples (type Robosapien) ont également été de gros succès commerciaux, et on constate que le secteur des jouets se « robotise ». Enfin, même si Sony a arrété la production de ses robots-chiens Aibo, elle en avait vendu 150 à 200 000, ce qui n’est pas si mal pour un produit plutôt cher et sans utilité réelle. Au total, on trouve aujourd’hui plusieurs dizaines de modèles de robots domestiques sur le marché alors qu’il n’en existait aucun ou presque il y a cinq ou six ans. Ceci dit, la robotique domestique est un marché naissant. Nous sommes aujourd’hui dans ce domaine, là ou était l’informatique personnelle au début des années 1980 : les Apple, IBM et Microsoft de la robotique personnelle sont en train d’apparaître, mais on ne sait pas encore les directions qui vont être prises…
Il est probable que ce marché se découpe en machines utilitaires (aspirateurs, tondeuses, robots de surveillance) et en « compagnons mécaniques », mais la frontière entre les deux types de robots pourrait devenir de plus en plus floue, beaucoup de machines sont pluri-fonctionnelles. »

Denis Failly – « En quoi les robots dont vous parlez dans votre ouvrage sont ils extra – ordinaires, est ce leur(s) technologie(s) ? leurs aptitude(s) à remplir des taches ? leur potentiel de convergence vers la cognition ou une certaine capacité d’auto -décision qui leur confèrerait un semblant d’humanité ? »

Cyril Fievet « Je trouve les robots fascinants pour plusieurs raisons, à commencer par leur caractère proteïforme. En ce moment même, des robots sont en train de parcourir le sol martien, en y faisant des prélèvements et en y prenant des photos ; d’autres sont en train de jouer avec leurs propriétaires ; d’autres encore surveillent, de façon autonome, des bâtiments, ou sont utilisés en Irak ou en Afghanistan, pour déminer ou observer des endroits difficiles d’accès. Dans tous les cas, ce sont les mêmes types de technologies qui sont utilisées. Le robot est donc un peu la machine « ultime » créée par l’humain. Elle peut servir à tout, être partout et se décliner en une palette d’usages infinie. Le robot est donc, en cela, proche de l’ordinateur, désormais omniprésent dans notre société. Mais le robot est un ordinateur mobile, et surtout, de plus en plus autonome au plan décisionnel, ce qui change beaucoup de choses.
Sinon, les robots sont égalemement extraordinaires – et même troublants – dés lors qu’ils commencent à nous ressembler. C’est d’ailleurs une partie de l’intérêt des robots humanoïdes, dont le but est autant de créer des machines que de comprendre le fonctionnement de l’humain. Les japonais vont très loin en la matière, par exemple avec des androïdes qui ressemblent à s’y méprendre à des humains. Deux questions importantes se posent alors :
1. Qu’est-ce qui fait que l’on peut encore déterminer avec certitude qu’il s’agit bien d’un robot et non d’un humain ;
2. Arrivera-t-il un jour où on ne pourra plus faire la différence ?
Ce qui est vrai de l’aspect l’est tout autant du comportement. Plusieurs prototypes de laboratoires parviennent à simuler des expressions et même des émotions de façon très convaincante. A partir de quand devra-t-on considérer qu’un robot éprouve des sentiments ?
Il me semble donc trés probable que des robots parviendront un jour à simuler le comportement humain de façon suffisamment fine pour que l’on considère, dans une certaine mesure, qu’ils ont une « personnalité ou même qu’ils sont « vivants ».

 

Denis Failly « On a souvent une vision anthropomorphe des robots qui de tout temps ont fascinés les hommes (Léonard de Vinci et son chevalier mécanique, le flûtise automate de Vaucansson en 1738, aujourd’hui le robot Asimo de Honda) n’est – ce pas une manière aussi, en les rapprochant de nous, de se rassurer et de se donner l’illusion qu’en les faisant à notre image, quelque part nous en gardons le contrôle d’où implicitement la conscience aigüe d’un risque de dérapage ? »

Cyril Fievet – « Je ne suis pas sûre que cela soit la motivation première. Construire un robot humanoïde bipède est compliqué (et coûteux). J’y vois plutôt une forme de pragmatisme : pour qu’un robot s’intégre parfaitement dans un environnement humain (et, surtout, qu’il y soit accepté) il est préférable qu’il ait une apparence humaine. Comme le soulignent volontiers les japonais, on comprend l’intérêt d’un robot bipède devant un escalier 😉 »

Denis Failly « La convergence entre biologie, électronique, mécanique qui confère à l’homme une capacité de se « réparer » et de créer des réalités  » augmentées « , ne nous annonce t-elle pas une société hybride, « post humaine » dans laquelle on ne sait plus trop qui est créateur, qui est créature ? »

Cyril Fievet « Oui, il me paraît probable que nous allions vers cela avec d’un côté le cyborg (mélange de l’humain et de composants mécaniques/électroniques) et de l’autre la génétique et ce qu’elle permet ou permettra. Mais je ne crois pas que le risque soit d’identifier créateur et créature. Je craindrais plutôt l’apparition d’une société encore bien plus inégale, partagée entre ceux qui ont accés à ces technologies (et peuvent « améliorer » leur corps, le réparer de façon efficace, etc.) et les autres. De ce point de vue, je pense qu’on se focalise beaucoup sur les aspects ethiques, en oubliant la composante politique du débat que vont susciter ces technologies. »

De
nis Failly « Lorsque l’on pense aux robots on pense souvent aux robots à l’échelle du visible, macroscopique, mais qu’en est –il aujourd’hui des « nano – robots » qui, bien que non anthropomorphes n’en sont pas moins les acteurs d’une véritable révolution en marche et bien réelle ? »

Cyril Fievet – « Il ne faut pas confondre les robots de petites tailles (au plus quelques centimètres carrés ce qui est peu pour des robots, mais énorme à l’échelle nanomètrique) et la perspective (controversé) de « machines moléculaires », fonctionnant comme des robots mais à une taille atomique. A ce jour, le concept de « nano-robots » n’a pas vraiment de réalité et on ne sait pas s’il en aura un jour. Surtout, cela ne doit pas masquer le fait que les nanotechnologies sont d’ores et déjà une réalité et, en effet, la source d’une probable révolution industrielle. En somme, s’il n’existe pas à ce jour de nanorobot, il existe en revanche des centaines de produits issus de la nanotechnologie, et des centaines de sociétés spécialisées dans ce domaine. C’est cette révolution qui est bien réelle 🙂 »

Denis Failly – » Cyril, je vous remercie »

Les blogs de Cyril :
PointBlog
NanoBlog
6711

Bio : Cyril Fievet est journaliste et auteur de quatre ouvrages et de plusieurs centaines d’articles. Il est spécialisé depuis une dizaine d’années dans les technologies émergentes et leur impact socio-culturel.  Il couvre l’innovation, la recherche scientifique et technique et les technologies numériques .

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Le bonheur paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation

                  La bibliothèque NextModerne, interview Gilles Lipovetsky par Denis Failly           Gilles Lipovetsky, Editions Gallimard, 2006

Une nouvelle modernité est née au cours de la seconde moitié du XXème siècle : la civilisation du désir, portée par les nouvelles orientations du capitalisme de consommation. Mais ces deux dernières décennies, un nouveau séisme est apparu qui a mis fin à la société de consommation, une nouvelle phase du capitalisme de consommation s’est mise en place : la société d’hyperconsommation.

Quelques mots de l’auteur, Gilles Lipovetsky

Denis Failly – Gilles Lypovetsky, Pourriez nous brièvement nous définir l’hypermodernité

Gilles Lypovetsky –medium_lipovetsky.jpg « La modernité s’est construite au 18ème siècle en mettant en place trois grands systèmes les droits de l’homme et la démocratie, le marché, et enfin la dynamique de la techno-science, le problème c’est que pendant deux siècles et demi ces 3 systèmes ont été fortement attaqués par des systèmes qui les rejetaient, par exemple le totalitarisme qui rejetait à la fois le marché et la démocratie. Aujourd’hui se fait sentir moins le besoin d’un contre modèle qu’une nouvelle régulation qui met au centre l’individu. »

Denis Failly – « En quoi le bonheur est – il paradoxal ?

Gilles Lypovetsky – L’hédonisme, la consommation promet des bonheurs, de l’évasion, c’est une société qui stimule une marche au bonheur dans ses référentiels, mais la réalité c’est que l’on voit la multiplicité des anxiètés, la morosité, l’inquiétude, le ras le bol, l’insatisfaction quotidienne. Donc voilà, l’idée de bonheur paradoxal est : que plus la société marche au bonheur plus montent les plaintes, les récriminations, les insatisfactions.

Denis Failly – Quelles sont les grandes tendances de la société que vous appelez «hyper consommative» dans votre ouvrage ?

Gilles Lypovetsky– L’équipement, non plus centré sur les biens mais sur les personnes, par exemple le téléphone avant c’était semi collectif, ou bien on avait une télé par ménage…
– les cultures de classes s’érodent, le fait d’appartenir à un groupe social ne détermine plus strictement les modes de consommation parce que les cultures de classes se sont effondrées, à cause de l’information, à cause de la pub, de la diffusion des valeurs hédonistes, à partir de là, le consommateur devient un hyper consommateur, c’est à dire volatile, infidèle, qui échappe au quadrillage de classe d’autrefois.
– Une consommation émotionnelle, une satisfaction pour soi ou ses proches, soit par ce que dans la consommation on cherche par exemple à fuir un malaise, c’est une sorte de thérapeutique, soit par ce que les gens ont envie de vivre des expériences nouvelles, dans le sport, le tourisme… pour connaître des sensations nouvelles, donc la consommation devient beaucoup plus émotionnelles ou expérientielles. – On a des consommations de plus en plus clivées entre le haut de gamme et le low cost, ce sont les deux segments de marchés qui se développent le plus, le moyen de gamme décline, les extrêmes se renforcent.

Denis Failly – Comment aujourd’hui les jeunes construisent leur identité à travers la consommation ?

Gilles Lypovetsky– Comme les jeunes sont aujourd’hui éduqués dans l’idée d’être eux mêmes, d’être plus autonomes, du coup ils cherchent au travers de la consommation ce qui leur permet d’afficher leur personnalité même si c’est en copiant le modèle de leur camarade, donc au travers du conformisme, du culte des marques, ils construisent leur identité.

Denis Failly Que vous inspirent Internet comme nouvelles manières de faire lien ?

Gilles Lypovetsky– Oui avec Internet beaucoup de choses sont liées à la consommation on entre dans l’hyperconsommation puisqu’il n’y a pas plus de limites, il n’y a plus de barrières spatio – temporelles. Il y a une information beaucoup plus ample avec un consommateur plus reflexif qui est capable de comparer de juger les offres…Internet favorise le low cost, départ dernière minute…tarifs préférentiels.
Le succès des blogs, c’est une certaine défiance envers les médias traditionnels au profit de l’expression des individus qui montrent qu’il y a une limite à la consommation et que les gens ont envie aussi de devenir acteur, de s’exprimer, de passer à côté des circuits ou des réseaux tradiitionnels.
C’est sympa comme phénomène mais il peut y avoir des dérives du n’importe quoi, il n’y a plus de filtrage, c’est un peu comme les cafés philos c’est parfois un peu de la bouillie pour le dire simplement.

Denis Failly – Par rapport à certains sociologues qui postulent l’existence de tribus, de communautés…est ce que l’hyperconsommateur est un hyper – individualiste et en quoi les deux s’opposent ?

Gilles Lypovetsky – C’est une question en fait conceptuelle, empiriquement les tribus existent mais c’est purement descriptif maintenant il faut les penser et c’est là ou la notion de tribu ne va pas, car la tribu c’est clos c’est fermée, hors, ce qui caractèrise le moment, c’est que les gens changent et à part les adolescents les gens sont dans une tribu, dans une autre… et ils peuvent mélanger, ils ne sont pas fait d’une pièce, les punks ou les goths c’est un tout petit monde mais ça représente pas le monde des adultes. Pour définir un adulte qu’elle est sa tribu exact, il peut aller faire du camping, faire de la musique classique etc, alors à quelle tribu appartient-il ? si il n’y plus d’homogéneïté c’est difficile. Ce sont des tribus tellement perméables tellement fugitives que la notion de tribu ne me paraît pas correcte, la tribu, on peut l’observer à des signes, mais on ne peut pas la penser parce que ce qui pense le tribalisme d’aujourd’hui c’est l’hyper-individualisme justement, les individus ne sont plus incrustés, incorporés dans quoi que ce soit puisque ce qui les caractérise c’est leur labilité, leur capacité à ne pas être intégrés, mais de choisir leur groupe d’appartenance.

Denis Failly – Gilles Lypovetsky, Vous sortez un nouvel ouvrage en septembre, pouvez-vous nous en dire plus ?

Gilles Lypovetsky – Oui, ca va s’appeler la « société de déception », j’essaie de voir comment l’expèrience de la déception fait partie de la condition humaine, les hommes sont déçus car ils ont des désirs et les désirs correspondent rarement à ce que l’on a, mais la modernité lui donne un poids, une surface beaucoup plus importante qu’autrefois. On le voit dés le 19ème siècle avec Durkheim, Tocqueville notamment. La notion d’égalité fait monter les aspiration
s, avant nous étions enfermés dans notre monde aujourd’hui c’est ouvert. Le livre monte que ce phénomène n’a fait que s’exacerber, avec le recul du religieux qui n’encadre plus les comportements, avec l’école qui ne répond plus aux promesses d’ascenseur sociale, avec la fin de la croyance dans le progrès, les gens sont méfiants envers la technique, ils ont peur des OGM, ils ont peur du réchauffement de la planète.. La technique déçoit, l’école déçoit, la politique déçoit on est dans une période de désillusion…

Denis Failly – Gilles Lypovetsky, je vous remercie


NB :  cette interview de Gilles Lipovetsky a été réalisée par téléphone

 
Bio : Gilles Lipovetsky est Professeur agrégé de philosophie à l’université de Grenoble, Membre du Conseil d’analyse de la société (sous l’autorité du Premier Ministre), Membre du Conseil national des programmes (Ministère de l’Education Nationale), Consultant à l’Association Progrès du Management. il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages :
L’Empire de l’éphémère, Le Crépuscule du devoir, La Troisième femme, édition Gallimard, L’Ere du vide, La société de déception, Métamorphoses de la culture libérale, Le luxe éternel, Les temps hypermodernes,

 

Le nouveau pouvoir des internautes

la bibliothèque NextModerne, Le nouveau pouvoir des internautes,François Xavier Hussherr interviewé par Denis Failly

Quelques mots d’un des auteurs

Denis Failly – Francois Xavier Hussherr, en tant que professionnel de l’étude des comportements des Internautes, pouvez – vous nous rappeler brièvement les grandes caractéristiques (profil, usages…) de l’Internaute d’aujourd’hui ?

Francois Xavier Hussherr – la bibliothèque NextModerne, François Xavier Hussherr« Aujourd’hui un français sur deux de 11 ans et plus est internaute, c’est à dire plus de 26 millions. L’internaute français n’est plus seulement un passionné d’informatique mais il est de plus en plus un français comme les autres. Le profil de l’internaute moyen se rapproche du profil du français en général notamment grâce au développement de l’ADSL depuis 2003. Ainsi, on note en 2005 une progression de l’accès à Internet chez les CSP- et les femmes qui rejoignent de plus en plus les CSP+ et les hommes, jusque là plus avancés sur le sujet. Aujourd’hui, 84% des internautes depuis le domicile sont connectés en haut débit. Mais la fracture numérique demeure puisque seulement 38% des foyers français avaient accès à Internet fin 2005 et que l’on sait que tous les individus d’un foyer équipé d’Internet ne se servent pas des outils à leur disposition. C’est pour cela que les droits d’auteurs du livre « Le Nouveau Pouvoir des Internautes » écrit avec Cécile Hussherr et Marie-Estelle Carrasco iront à des associations travaillant sur le sujet. »

Denis Failly – «  De ce nouveau pouvoir des Internautes , objet de votre ouvrage, quels sont les éléments les plus remarquables ? »

Francois Xavier Hussherr – « Ce qui est le plus marquant, je pense, c’est la formidable capacité des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) à rassembler plus de personnes et à les fédérer plus rapidement autour d’un projet commun, qu’il soit personnel ou social. Nous avons commencé cet ouvrage en faisant le constat, lucide, de la sinistrose actuelle. Mais, dès la seconde partie, nous avons tenu à livrer au lecteur une sélection des nombreux exemples de création de chaleur et de valeur permis par les NTIC que nous voyons chaque jour en tant qu’Internautes et que professionnels du numérique. Le plus remarquable a été pour nous la facilité à trouver des exemples et ce dans de nombreux domaines (santé, éducation, etc.). Il était important pour nous de rappeler que sans un retour à des valeurs plus positives comme l’espérance et la confiance, nous ne pourront pas aborder les changements inéluctables qui se préparent en France. »

Denis Failly – « Croyez – vous au « point de bascule » apte a bouleverser en profondeur et durablement les fondements (modèles ?) des grands systèmes actuels (Média, Producteur, Distributeur, Politique…) ? »

Francois Xavier Hussherr – « Je ne crois pas en une rupture brusque. Dans l’Histoire le changement est une constante, il a toujours existé. Pensons aux changements fondamentaux qui ont suivi les découvertes de Copernic ou Newton … . La seule différence actuellement c’est la vitesse avec laquelle le changement arrive. On contaste une accélération prodigieuse du changement voire proprement vertigineuse, même pour ceux qui comme moi travaillent dans les nouvelles technologies depuis plus de 10 ans. Je me rappelle encore des tous premiers modems à 28 kb/s.

Tous les modèles que nous connaissons vont donc être amenés à changer. Mais là encore, il faut savoir prendre du recul. Pour passer à une massification de l’accès Internet en haut-débit il a fallu 6 ans. Tout n’est donc pas pour demain. En revanche il est clair que sur un horizon de 5 à 10 ans les modèles vont être amenés se transformer en profondeur. Cela est vrai dans les NTIC avec le développement des offres quadruple play, dans le domaine du logiciel libre où une économie est en train de naître avec des acteurs comme Redhat qui a maintenant un business model reconnu. Des modèles économiques se créent, d’autres se transforment ce n’est parce le logiciel libre se développe que Microsoft va disparaître. Les acteurs en place changent aussi leur modèle pour s’adapter. Pour reprendre notre exemple précédent, Microsoft ouvre depuis peu une partie d’une partie de ses codes source (API). Au final, les modèles de Redhat et Microsoft vont peut-être converger à horizon 5 ans.

Nos institutions vont pouvoir aussi se renouveler avec Internet. La démocratie va par exemple pouvoir devenir plus participative avec le développement de l’Internet 2.0. Des collectifs d’internautes se sont ainsi créés fin 2005 et début 2006 pour envoyer des propositions d’amendements dans les boites mail de nos députés, c’est une première. Les français internautes vont sans doute être de plus en plus consultés également. »

Denis Failly – « La création et le partage abondant de connaissances, de ressources…, la volonté de faire liens, l’envie d’une d’Intelligence collective / connective, la quête de modèle alternatifs plus humanisants (auto / co – production, système de troc, open money…) ne renverse t-il pas et jusqu’où, certaines perspectives du modèle capitaliste fondées notamment sur la rareté… ? »

Francois Xavier Hussherr – « Non je suis économiste de formation et je constate que le capitalisme a toujours su d’adapter au différentes étapes de l’histoire humaine. En revanche, l’ultralibéralisme que l’on connaît dans tous les pays actuellement va sans doute disparaître dans 5 à 10 ans pour laisser place à un capitalisme numérique. Certaines ressources vont rester rares (comme le pétrole ;:)) ) par exemple; d’autres ne le seront plus. Mais ce n’est pas parce les codes source d’une application sont d’un accès gratuit qu’il ne faudra pas payer Redhat ou Capgemini (cf leur récent contrat avec le ministère des finances) pour maintenir des systèmes informatiques. Je suis d’accord avec vous que le capitalisme qui va émerger sera, il me semble, plus humaniste. La logique de toujours plus de profit n’est pas tenable sur le long terme. Lorsque une entreprise aura atteint 7% de rentabilité, puis 10% puis 15%, il y a un moment où elle va atteindre un seuil où pour ce maintenir elle aura besoin d’investir dans l’humain et dans les compétences.« 

Denis Failly – « Francois Xavier Hussherr, je vous remercie »

Le site du livre

 

Bio : Agrégé en économie et en gestion puis docteur en marketing, François-Xavier Hussherr travaille depuis plus de dix ans dans le secteur des nouvelles technologies. Tour à tour chercheur à l’université du MIT (de 1996 à 1998), responsable des études et de la recherche chez Voila, puis directeur adjoint du pôle business de Wanadoo Portails, il est actuellement directeur général de l’activité Internet et Nouveaux Médias de Médiamétrie, spécialiste de la mesure d’audience.

Innover en Marketing, 15 tendances en mouvement

La bibliothèque NextModerne, Innover en Marketing, Bernard Cova interviewé par Denis Failly Bernard Cova, Marie-Claude Louyot-Gallicher, Myriam Louis Louisy

Denis Failly – « L’exposé dans votre ouvrage d’une généalogie du Marketing et ce titre « Innover en Marketing… » semblent participer d’un véritable appel au changement face à une rhétorique Marketing que certains jugeront un peu répétitive voire parfois poussiéreuse, qu’en pensez vous ? ».

 

 

Bernard Cova – « La bibliothèque NextModerne, Bernard CovaJe pense que nous sommes rentrés depuis les années 80 dans ce que certains chercheurs comme Wilkie et Moore ont qualifié de « quatrième ère du marketing », celle de la fragmentation du marketing, de sa pensée, de ses thèmes de recherche comme de ses implications managériales. Moins qu’un appel au changement, cet ouvrage veut ainsi rendre compte de la fragmentation de cette discipline qui n’a plus réellement de logique dominante depuis l’effondrement du marketing dit kotlérien. Fragmentation qui conduit à voir quasiment apparaître une nouvelle « panacée marketing » chaque mois : nous avons ainsi recensé une centaine de ces panacées qui vont du guerrilla marketing au viral marketing en passant par l’expeditionary marketing et bien sur le marketing relationnel ; nous les avons ensuite catégorisées et réorganisées dans la généalogie présentée pour essayer de donner un sens à cet ensemble fragmenté qu’est le marketing aujourd’hui. »

 

Denis Failly – « Parmi les 15 grandes tendances du Marketing que vous exposez dans votre ouvrage y’en a t-il une qui vous semble plus durablement prégnante, ou avons nous à faire un magma en fusion, une émergence composite qui trouvera naturellement sa voie ? »

Bernard Cova – « Oui, je crois beaucoup au développement du Knowledge marketing et de ses dérivés. Il obligera le marketing à une véritable révolution, et j’espère pour une fois ne pas galvauder ce mot, si souvent utilisé pour des changements insignifiants en marketing. Alors que l’idée de connaissance du consommateur est centrale au marketing, elle n’est souvent comprise par les marketers que dans un sens restreint et manipulateur, selon moi : tout connaître sur le consommateur pour le satisfaire et ainsi le fidéliser. Rarement, l’idée que le consommateur ait des connaissances qui puissent être intéressantes pour l’entreprise est mise en avant. C’est pourtant de cela qu’il s’agit : le marketing, en quittant une position ‘fondamentaliste’ vis-à-vis du consommateur, devra prendre en compte l’Autre, le consommateur, non en apprenant sur lui mais en apprenant de lui, de son expertise, de ses expériences… en mettant ainsi en jeu un type de pensée plus méditerranéenne qu’atlantique. D’où l’idée intéressante du Knowledge Marketing proposé récemment par Oleg Curbatov qui consiste à mobiliser et développer, à la fois, les compétences des consommateurs et des collaborateurs de l’entreprise impliqués dans le processus organisationnel de création conjointe des connaissances et qui rejoint ainsi les approches anglo-saxonnes dites de customer empowerment. »

Denis Failly – « Au vu de la complexité croissante des acteurs, des marchés, des comportements et de l’importance du champs social et relationnel (le lien plus que le bien, l’éthique, etc…) la discipline ne doit-elle pas se re-visiter, ré interroger ses fondements, bref développer une véritable démarche épistémologique hors les murs de revues Marketing circonscrites à quelques chercheurs ou universitaires ? »

Bernard Cova – « Oui. Elle a d’ailleurs récemment essayé de le faire à la suite de l’article de Vargo et Lusch paru fin 2004 dans le Journal of Marketing. Cela a accouché d’une nouvelle définition du marketing proposé par l’AMA et de nombreuses discussions dans des journaux académiques qui se poursuivent encore ; le débat n’est pas clos. Je vous rappelle la nouvelle définition du marketing : « le marketing est une fonction organisationnelle et un ensemble de processus visant à créer, à communiquer et à fournir une valeur destinée à des clients, de même qu’à gérer les relations avec ceux-ci de façon rentable pour l’entreprise et ses partie prenantes ». Si cette définition apporte une évolution certaine par rapport à la précédente datant des années 70, en misant davantage sur la relation client à long terme, en introduisant l’idée de valeur et en ajoutant une notion de rentabilité pour l’entreprise, elle reste cependant très frileuse quand au rôle du consommateur : ce dernier est toujours cantonné à un rôle de récipiendaire de l’offre et de la communication de l’entreprise. Nulle part ne transpire la possibilité que le consommateur ait des compétences, des connaissances ou une expertise à partager avec l’entreprise pour co-construire de la valeur pour les deux parties ! Nulle part n’apparaît la possibilité d’un rôle actif du consommateur, d’une interaction créatrice entre lui, d’autre consommateurs et l’entreprise pour produire l’expérience de consommation qu’il va vivre ! Toutes les innovations du courant hédoniste sont ainsi passées sous silence par cette nouvelle définition de l’AMA : expérience, communauté, compétences, rites, etc., sont des mots encore très éloignés de ses préoccupations alors qu’ils sont déjà les mots d’ordre de nombreuses entreprises et surtout de nombreux consommateurs de par le monde. Une vision relativement unique et rationaliste de la consommation comme du marketing semble donc toujours dominer mais, comme je vous l’ai dit précédemment, le débat n’est pas clos au niveau académique car la communauté des marketers n’est plus la seule concernée : les consommateurs (voir par exemple le blog de Kathy Sierra), les chercheurs en sciences humaines dans leur ensemble, les acteurs sociaux sont aussi parties prenantes dans ce débat.

 

Denis Failly – » De mémoire, il y a quelques années vous parliez de Marketing sociétal, de « Societing », la période n’est t-elle pas propice et féconde pour réenchanter le Marketing par le Societing ? »

Si l’on s’intéresse à toutes les innovations ou panacées marketing produites aujourd’hui, tout cela avec un œil extérieur à la discipline, on peut trouver un coté presque indécent à vouloir à tout prix accoler certains termes totalement extérieurs au marché au mot marketing. Cela ressemble à un ensemble de tentatives pour maintenir le marketing sous perfusion de sang frais provenant de champs extérieurs au marché : l’accouplement métaphorique du marketing avec un terme laissant alors supposer que le marketing est capable de s’en emparer sans forcément en épouser les valeurs qui lui sont sous-jacentes. Ces tentatives semblent aller de pair avec la marchandisation de biens et valeurs demeurés jusque-là hors de la sphère marchande : le capitalisme pour se régénérer doit, en effet, puiser à l’extérieur de la sphère marchande ce que l’on peut appeler des gisements d’authenticité dans la société. Le cas de l’eco-marketing et de la marchandisation des produits issus de l’agriculture écologique est un bon exemple de ce fonctionnement en binôme marketing/capitalisme. Malheureusement, comme l’ont montré Boltanski et Chiapello (1), cela conduit à un seul et même résultat : un soupçon toujours plus étendu envers le marketing et le capitalisme. Le lot même de marché accouplé à une idée, un bien, une valeur… a ainsi pour effet de jeter un doute sur ces panacées marketing. Se repose alors non seulement le problème du changement de logique dominante de la discipline mais surtout celui de sa dénomination : pouvons-nous toujours parler de marketing quand l’action (ing) recherchée se déroule dans la société et non seulement dans le marché. Le terme de ‘societing’ proposé il y a déjà plus d’une douzaine d’années par Olivier Badot, Ampelio Bucci et moi-même ne parait-il pas alors plus adapté ?

Denis Failly – « Au vu du bouillonnement actuel dans les TIC, du contexte incertain et flou possiblement impactant sur le Marketing (acteurs, méthodes, pratiques…) quels vont être ou devraient être les contours du Marketer de ce début de 21ème siècle ? ».

Bernard Cova – Je vous répondrai en continuant sur le societing. Qu’est-ce que le societing ? Un terme introduit par des chercheurs latins au croisement du marketing et de la sociologie, qui a engendré une revue du même nom (Societing) et qui signifie selon les auteurs soit ‘mise en société’, pour les marketeurs, soit ‘faire société’, pour les sociologues. Ce terme disparaît puis réapparaît de manière régulière dans la littérature européenne en marketing et sociologie depuis une décennie. Dans une démarche de societing, l’entreprise n’est pas un simple acteur économique qui s’adapte au marché, mais un acteur social enchâssé dans le contexte sociétal. Il s’agit donc pour l’entreprise, selon Francesco Morace, tout à la fois de « mettre en marché » et « de mettre en société » un produit, un service, une marque, une expérience… Moins que d’un changement d’un paradigme marketing à un autre du type passage de la transaction à la relation, du produit au service, du produit/service à l’expérience, du produit/service à la solution, de la création à la co-création, de l’individu à la ‘tribu’, du marché au réseau, du client au stakeholder…, ce que l’adoption du terme societing permettrai en ce début du 21ème siècle, c’est une prise en compte globale de tous ces basculements de manière responsable : notre champ d’action n’est plus le marché mais la société avec toutes les conséquences que cela comporte.

Denis Failly – « Merci Bernard »

(1) Boltanski (Luc), Chiapello (Eve), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

Bio :  Bernard Cova est Directeur du Laboratoire Savoir Sud et Professeur ESCP-EAP, il enseigne ou a enseigné aussi à l’universite L.Bocconi de Milan, l’EAP Paris… les thèmes de ses écrits et Recherches gravitent notamment autour de l’Ethnosociologie de la consommation, les Comportements collectifs (communautés, tribus) la Régression et la quête d’authenticité, la Pensée méridienne appliquée au management

Le peuple des connecteurs : Ils ne votent pas, ils n’étudient pas, ils ne travaillent pas… mais ils changent le monde

La bibliothèque NextModerne, Le peuple des connecteurs, Thierry Crouzet interviwé par Denis FaillyThierry Crouzet, Bourin Editeur, 2006

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Thierry Crouzet, ils ne votent pas, n’étudient pas, ne travaillent pas et en plus ils changent le monde, pourquoi cette présentation des connecteurs par ce qu’ils ne sont ou ne font pas plutôt que l’inverse? Peut-on les définir ou sont-ils symptomatiques du caractère mouvant, multidimensionnel, voire insaisissable ou flou du « monde qui vient « ?

Thierry Crouzet La bibliothèque NextModerne, Thierry Crouzet
Comment parler des connecteurs aux gens qui ne sont pas connecteurs ? Je ne pouvais pas titrer : les connecteurs s’auto-organisent, ils engendrent des structures émergentes et jouent avec les états critiques. J’ai un passé de journaliste, j’aime les formules chocs. Pour me faire comprendre, j’ai donc choisi de me référer à ce que tout le monde connaît et j’ai essayé de montrer que les connecteurs remettent tout cela en question. Quand je dis « Ne pas voter », il faut entendre « Ne pas voter comme nous avons l’habitude de le faire ». Et ainsi de suite. Dans le livre, j’espère être beaucoup plus positif. Les connecteurs changent les règles du jeu chacun dans leur coin, mais ces coins se rejoignent peu à peu et engendrent une nouvelle société. Quant à définir les connecteurs, c’est assez difficile. Je m’y suis essayé plusieurs fois, dans le livre, puis sur mon blog. Le post http://blog.tcrouzet.com/?l=35474 me convient pour le moment. Les connecteurs sont des gens de tout âge, de tout horizon, qui ont pris conscience que notre société était en train d’atteindre une complexité qui rend les anciens modes de Management inopérants. Bien sûr, grâce aux nouveaux outils de communication, les connecteurs contribuent grandement à la complexification de la société. Ils la transforment en un réseau hautement interconnecté. J’en reviens alors à Ne pas voter. Pourquoi mettre au pouvoir des gens qui ne peuvent contrôler la complexité ? Et ils ne le peuvent pas parce que la complexité n’est pas contrôlable. J’aime comparer la société à un tas de sable qui a atteint un état critique. À ce moment, quand vous lâchez un grain de sable sur le tas, vous êtes incapable de prévoir ce qui va se produire : rien, une petite avalanche, un cataclysme… Si notre société est dans un état critique, ce qui est très probable, elle est ingouvernable. Par chance, nous savons que cette situation ne mène pas au chaos. Il y a une voie de sortie, adoptée d’ailleurs par la nature : l’auto-organisation. Les décisions prises au niveau local remontent peu à peu. C’est exactement de cette façon qu’Internet s’est construit et continue de se développer. Je crois que l’ensemble de la société humaine, sous l’impulsion des connecteurs, prendra le même chemin. Être connecteur, c’est donc croire que nous pouvons nous auto-organiser. On peut être connecteur sans jamais avoir utilisé Internet. Voilà pourquoi mon livre parle de découvertes scientifiques tout autant que d’Internet.

Denis Failly -« A la lecture de l’ouvrage, j’ai eu de suite le sentiment de me reconnaître dans le portrait des connecteurs, et je me suis demandé si « peuple de connecteurs et peuple du Web 2.0 égale même combat »; A la condition peut-être de ne pas réduire le Web 2.0 à des outils et des fonctionnalités, n’y a t-il pas des dimensions supplémentaires à développer pour être un connecteur (transversalité, élasticité cognitive,…) ?

Thierry Crouzet – J’ai collaboré à Europe Online en 1996, j’ai écrit mon premier livre au sujet d’Internet en 1997, j’ai créé bonWeb.com en 1998 et je ne sais pas ce que c’est le Web 2.0. Et le Web 1.0 ? C’est quoi ? Techniquement, j’ai une vague idée, le Web 2.0 c’est une tentative de normalisation. Je crois qu’il ne peut rien arriver de pire au Web. Certains sites en sont encore au HTML des origines, d’autres ne jurent que par XML ou AJAX. Tout cela cohabite. Des gens innovent, certaines innovations retiennent l’attention et elles se généralisent parfois. Le Web est une sorte d’organisme vivant, plutôt une biosphère où l’évolution se jouerait à une vitesse démente. Des morceaux du Web en sont déjà à la version 3.0, d’autres à la version 1.0. Le Web ne ressemble pas à un logiciel mais à un être vivant. On ne peut pas lui appliquer de version. Ça c’est bon pour les produits pensés de haut en bas, méthodiquement, archaïquement. Au contraire, le Web pousse comme une plante. Personne ne le dirige, personne n’en fixe les spécifications. Il en ira de même pour la société des connecteurs. Elle n’est pas dirigée d’en haut mais par sa base qui en constitue la totalité. Je sais qu’on peut présenter le Web 2.0 moins techniquement. Même si je désapprouve totalement ce nom de Web 2.0, j’ai ma petite idée à son sujet. Je le vois comme une troisième couche. Il y a le réseau Internet, l’infrastructure qui dessine un réseau en étoile hautement décentralisé. Au-dessus, sans que personne ne l’ait prémédité, s’est créé le Web et, lui aussi, il a dessiné le même type de réseau, mais avec une plus grande densité de liens. Maintenant apparaît un nouveau réseau. Il ne lie plus des pages Web mais des informations. Et ces liens ne sont pas unidirectionnels comme les liens hypertextes traditionnels. Ils vont dans les deux sens (le fameux trackbacks des blogs, et ce n’est qu’un début). Ce réseau ressemble de plus en plus à celui des neurones de notre cerveau. Grâce au tracback, le réseau deviendra capable d’apprendre (les connexions vont se renforcer). Peut-être que la première IA (NDLR : Intelligence artificielle) ne va pas tarder à naître, si elle n’est pas déjà née. Les connecteurs participent à l’émergence de ce nouveau réseau. En termes de complexité, une étape décisive est en train d’être franchie, sans doute celle qui nous permettra de nous auto-organiser avec une grande facilité. Le Web 2.0 serait cet espace propice à l’auto-organisation, ce monde à travers lequel les connecteurs vont interagir. Il reste à lui trouver un véritable nom.

Denis Failly – « Créatifs Culturels » pour les uns (Paul H.Ray), « Coopérateurs ludiques » pour d’autres (Patrick Viveret), une majorité silencieuse (au sens : moins officielle ou non médiatique) de connecteurs n’est-elle pas en train de travailler souterrainement la société parallèlement aux acteurs en place (politique, médiatique, économique…), qui eux ne semblent pas avoir encore compris les changements de paradigmes en cours… à quand le « point de bascule »?

Thierry Crouzet – Tous les entrepreneurs du Web, tous les bloggeurs, vous, moi, nous tous qui interagissons sur le Web ne respectons plus vraiment les anciennes règles du jeu. Nous avons court-circuité les chemins de communication traditionnels. Pour me contacter, il vous a suffit d’ouvrir mon livre, d’y voir l’adresse de mon site, d’y trouver mon mail. Vous n’ave
z eu besoin de personne d’autre, surtout pas de mon éditeur. Peut-être Google vous a même mené directement à moi. Le réseau des connecteurs diminue les intermédiaires, voire les supprime. Nous communiquons d’égal à égal. Cette nouvelle société hautement interconnectée ne peut plus fonctionner comme l’ancienne. Elle obéit à de nouveaux principes, par nécessité logique. Nous autres connecteurs n’agissons pas dans la clandestinité, encore moins souterrainement, la volonté de transparence nous anime. Malheureusement, nous allons rencontrer de farouches ennemis. Le pouvoir installé va-t-il accepter de disparaître ? Les hommes politiques vont-ils quitter leurs sièges ? Les journalistes des grands médias vont-ils continuer de s’émerveiller des blogs ? Je ne le sais pas. Je pense déjà que les meilleurs journalistes d’aujourd’hui sont les bloggeurs. Lemeur dit tout le temps qu’il n’est pas journaliste. Il se trompe : il est en train d’inventer le journalisme de demain. Les hommes politiques courent chez lui parce qu’ils l’ont compris. Mais vont-ils pousser le raisonnement jusqu’à ses conséquences ultimes ? Je crois qu’ils vont finir par freiner des quatre fers. Nous le voyons bien avec leurs tentatives de légiférer le P2P. Ils ne pensent qu’en termes de contrôle. Ils sont incapables de pousser vers la décentralisation qui, peu à peu, les priverait de pouvoir. Ils ne scieront pas facilement la branche sur laquelle ils sont assis. Mais ils ne pourront pas résister éternellement. La complexité de la société des connecteurs finira par les submerger. Quand ? Je crois que personne ne peut le savoir. Mais peut-être plus vite que la plupart des gens ne le pense. Dix ans, quinze ans tout au plus. À moins que la voie répressive adoptée par la Chine ne prenne le dessus. Je ne veux même pas envisager cette possibilité.

Denis Failly -« Dans la description de cette intelligence « connective » en gestation via les connecteurs, vous semblez vous inscrire dans la rhétorique d’Edgar Morin, Jean Louis Le Moigne ou Joël de Rosnay… qui nous invitent à « penser la pensée complexe », à relier les connaissances et les êtres, à intégrer la logique systémique et organique dans l’observation des faits humains. Ces auteurs vous ont-ils inspirés ou tout cela a t-il germé en vous comme une évidence ?

Thierry Crouzet – Je crois que je n’ai jamais lu un livre de sociologie. Je suis un scientifique, mes sources sont scientifiques, voire philosophiques ou artistiques. En plus, j’ai la fâcheuse habitude de ne lire presque que des auteurs anglo-saxons. Des auteurs comme Strogatz, Barabási ou Wolfram ne sont pas traduits en français alors qu’ils pensent la modernité. Tout au long de mon livre, je me suis appuyé sur des découvertes objectives : auto-organisation, état critique, intelligence en essaim, topologie des réseaux… J’ai raisonné comme un scientifique jusqu’au moment où j’extrapole certains résultats. Mais c’est encore une position scientifique car mes extrapolations peuvent être infirmées. Ça me fait plaisir de rejoindre les auteurs que vous citez et que je n’ai pas lus. Ça m’enthousiasme même ! Nous avons pris des chemins opposés et pourtant nous sommes en accord. C’est bien la preuve qu’il se passe quelque chose, qu’un mouvement de fond est en train de naître. Nous escaladons tous la même montagne mais pas par la même face. Nous nous rejoindrons au sommet.

Denis Failly – Thierry je vous remercie

 
 
Bio : Ingénieur de formation, journaliste, ancien rédacteur en chef et fondateur des magazines PC Direct et PC Expert, Thierry Crouzet à publié d’autres ouvrages chez MicrosoftPress puis chez First. Il est également éditeur de bonWeb.com, version électronique de son « Guide des meilleurs sites Web ».
 

Comment changer le monde : Les entrepreneurs sociaux et le pouvoir des idées nouvelles



Oxford University Press, 2004

Denis Failly – « David Bornstein, may you talk to us about the birth of your book ? »

David Bornstein – « My interest in social entrepreneurs began with Mohammed Yunus of the Grameen Bank, who was the subject of my first book, “The Price of a Dream”. I realized that there was a whole world of amazing and innovative agents of social change out there, unreported and unknown. I was lucky to be introduced to Bill Drayton in 1996 – the social entrepreneur who founded the organization Ashoka, that identifies and channels support to social entrepreneurs globally – and thus “How to Change the World: Social Entrepreneurs and the Power of New Ideas” was born. »

Denis Failly – « Which are the common points between social entrepreneurs ? »

Peter Drucker said, “Whenever anything is being accomplished, it is being done…by a monomaniac with a mission.” Social entrepreneurs have unceasing drive, energy and focus to implement their vision of wide systemic change in society, and will not rest until they have achieved it. They are innovative and willing to break out from established structures, adaptable in their environment, have an ability to bring people on board and a strong ethical fiber. Unlike business entrepreneurs, their success is measured not in money, but in social impact. »


Denis Failly – « Do you think that just an idea can change the world and which are the main conditions of achievement ? »

« The idea is a comparably small part of systemic social change, and the idea itself may be fluid and subject to many mutations as it is implemented. Achievement really begins with a single entrepreneurial author: one obsessive individual who sees a problem and envisions a new solution, who gathers resources and builds organizations to protect and market that vision, who provides the energy and sustained focus to overcome the inevitable resistance, and who – decade after decade – keeps improving, strengthening, and broadening that vision until what was once a marginal idea has become a new norm. »

Denis Failly – « Facing governments’ inability to change deeply the world don’t we go towards a progressive transfer of initiatives, competences, from politics to people, don’t you think a reverse sovereignty (people empowerment) is emerging ? »

Citizens are increasingly empowered by society-wide recognition that they can create and implement more effective, innovative programs for their communities than the government. This in turn, results in a movement towards empowerment of the individuals or groups they serve.

This recognition, however, needs to be broadened and acted-upon by all sectors of society in collaboration. The increasingly powerful private sector and multi-national corporations need to realign their vision and ethics with the communities they do business in, the government still has an important place in society and needs to continue to push towards finding and rewarding innovative, effective programs, and academia needs to actively participate and ensure that the next generation of leaders are educated with a bigger-picture perception of social change and responsibility, entrepreneurial spirit and cross-sector partnerships. Collaboration and understanding between leaders and people from the public, private, academic and citizen sectors needs to occur for true empowerment of the people to emerge.

Denis Failly – « Thank you David »