L’individu hypermoderne

Nicole Aubert (Ouvrage collectif sous la direction de), Eres, 2004

ont participé à cet ouvrage : Robert Ascher, Paul Laurent Assoun, Nicole Aubert, Jacqueline Barus-Michel, Robert Castel, Jean Cournut, Bernard Cova et Véronique Cova, Eugène Enriquez, Marcel Gauchet, Vincent de Gaulejac, Claudine Haroche, Francis Jauréguiberry, Michel Maffesoli, Ezio Manzini et François Jégou, Max Pagés, Jacques Rhéaume, Bernard Stiegler, Elisabeth Tissier-Desbordes.

Denis Failly – « Nicole Aubert, pourriez vous nous dire ce que vous entendez par « hypermodernité » ?

Nicole Aubert medium_nicoleaubert.jpg« Jusqu’à maintenant, on parlait beaucoup de postmodernité. Cette notion, en vigueur depuis plusieurs décennies, était fondée sur le constat d’une rupture survenue avec les grandes idées qui sous-tendaient la modernité, notamment celles de raison et de progrès, censées représenter une émancipation pour l’humanité. C’est parce que cette notion ne paraît plus à même de rendre compte des bouleversements les plus récents de la société contemporaine que, avec d’autres collègues, nous avons proposé la notion d’hypermodernité qui semble mieux adaptée pour le faire. Hyper est une notion qui désigne le trop, l’excès, l’au-delà d’une norme ou d’un cadre. Elle implique une connotation d’excès et d’intensité, de dépassement constant, de maximum, de situation limite. Elle renvoie à l’idée d’une Modernité exacerbée, dont la complexité et la multiplicité de facettes définiraient des individus profondément différents de ceux qui les ont précédés : des individus fonctionnant plus selon des logiques de trop plein ou de vide que selon un équilibre harmonieux, tel qu’il était sous entendu, par exemple, dans le concept d’ « honnête homme », aujourd’hui pratiquement tombé en désuétude. »

Denis Failly – « Vous parlez de « l’individu hypermoderne » pourriez vous en dresser le portrait ?

Nicole Aubert Le type de personnalité que nous qualifions d’ « hypermoderne » émerge dans les années 70 en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Dans la société qui se dessine à partir de ces années là, société où l’hyperconsommation devient la règle, société flexible, sans frontières et sans limites, société fluide ou « liquide », pour reprendre l’expression de Zygmund Bauman, deux pôles extrêmes se dégagent, deux sortes d’idéaux-types. D’un côté, des individus qui vivent dans une sorte d’excès permanent -excès de consommation, mais aussi excès de pressions, de sollicitations, de stress- et qui, en quête de performances toujours plus grandes, se brûlent dans l’hyperactivité tout en se débattant dans un rapport au temps toujours plus contraignant. De l’autre, ceux qui n’ont pas pu accéder à l’autonomie, parce qu’ils ne bénéficiaient pas d’un socle de ressources économiques et sociales suffisant et que le sociologue Robert Castel appelle des individus « par défaut ». Ceux-là constituent la face négative de l’hypermodernité, parce que n’ayant jamais bénéficié de supports économiques ou leurs supports s’étant effondrés, ils ont connu un parcours d’exclusion ou d’échec. La vacuité de leur existence s’opposerait ainsi à l’intensité de celle des premiers, les individus « dans l’excès », les individus « par excès ».
Mais, même si ces deux « idéaux types » sont le produit de la société hypermoderne, ce sont néanmoins les premiers, les individus « par excès » ou « dans l’excès » qui la caractérisent au premier chef. Cette notion d’excès recouvre en effet deux idées : la première est celle de l’individu « par excès », en lien direct avec l’individualisme de marché et le triomphe de la société marchande. Elle met l’accent sur la surabondance de supports économiques dont jouit cet individu. La seconde, celle de l’individu « dans l’excès », a des liens évidents avec la première mais ne la recouvre pas totalement. Elle souligne surtout un comportement marqué par l’excès : d’une part un excès de sollicitations et de pressions, imposé par les exigences de performance économique qui pèsent sur l’individu et lui font vivre au quotidien les effets de la dictature de l’urgence généralisée qui sous-tend l’économie. D’autre part un excès de possibilités en tous genres –consommatoires, sexuelles ou autres- permises par l’éclatement de toutes les limites ayant jusqu’à là structuré la construction des identités individuelles. C’est la conjonction de ces deux types d’excès qui semble bien caractéristique et bien représentative de l’identité hypermoderne.



Denis Failly – « Au-delà du seul individu et au niveau de la société, quelles sont les caractéristiques de la société hypermoderne ?»

Nicole Aubert « La société hypermoderne est une société où tout est exacerbé, poussé à l’excès, à l’outrance même : la consommation (Gilles Lipovetsky parle d’hyperconsommation), la concurrence, le profit, la recherche de jouissance, la violence, le terrorisme (on parle d’hyperterrorisme), le capitalisme (Laurent Fabius parlait récemment d’ « hypercapitalisme »). Elle est le produit de la mondialisation de l’économie et de la flexibilité généralisée qu’elle entraîne, avec ses exigences de performance, d’adaptabilité et de réactivité toujours plus grandes, induisant une modification profonde de nos comportements, une impossibilité de vivre des valeurs de long terme. La révolution survenue dans les technologies de la communication y joue un rôle essentiel, impliquant une mutation de notre rapport au temps et une obligation de réagir dans l’immédiat. Enfin, c’est une sociét
é marquée par le triomphe de la logique marchande et par l’éclatement de toutes les limites ayant jusque-là structuré la construction des identités individuelles, une société où, apparemment, tout est possible mais qui rejette impitoyablement ceux qui ne parviennent plus à suivre le rythme de ses exigences. »


Denis Failly – « Quelles mutations cette vision du sujet hypermoderne implique t – elle dans notre rapport espace-temps et donc nos comportements ?»

Nicole Aubert – « Je crois que nous sommes passés d’une période où nous étions soumis au temps, nous nous insérions dans les contraintes du temps -mais sans violence- à une période où nous ne cessons de violenter le temps pour en tirer le maximum de profit et de plaisir. Jadis, nous nous coulions dans les rythmes du temps, qu’ils soient scandés par les cloches du couvent, à l’époque des travaux des champs, ou par celle des beffrois, au temps du négoce et des marchands, puis, plus tard, par celle des horloges pointeuses dans les usines. Le temps des individus était rythmé par les obligations de la vie sociale et du travail, c’était un temps contraint, partiellement, mais qui ne débordait pas les individus. Nous ne tentions pas de forcer le temps.
Notre rapport au temps est désormais sous-tendu par des exigences d’urgence, d’instantanéité, d’immédiateté, de réactivité constante, qui sont l’aboutissement de la logique d’accélération qui imprègne toute l’histoire du capitalisme et qui ont été induites par l’avènement des nouvelles technologies de la communication et par la dictature du temps immédiat qui sous-tend l’économie. Sur un plan économique et professionnel, nous sommes désormais soumis à une obligation de réactivité immédiate et nous devons répondre « dans l’instant » parce que la compétition économique a basculé dans le champ du temps. Ce n’est plus seulement par la conquête de nouveaux espaces que l’on conquiert de nouveaux marchés ; c’est en étant plus rapide que les autres, en gagnant du temps, aboutissement ultime de cette logique capitaliste pour laquelle « le temps, c’est de l’argent » et qui s’est traduite par une accélération de plus en plus forcenée..
Sur un plan plus personnel, la grande mutation qui s’est produite, c’est que désormais l’individu veut triompher du temps, il veut en être maître. Et les nouvelles technologies de la communication, en lui permettant d’émettre une demande et de recevoir la réponse dans l’instant, de pouvoir réaliser ses désirs sans délai, de jongler avec le temps, ou d’être joignable partout sans être localisable dans un endroit précis, lui donnent ce sentiment de pouvoir rentabiliser le temps au maximum et de parvenir à le dominer. »


Denis Failly – « Peut –on parler de mutation anthropologique de l’individu contemporain et, si c’est le cas, nos catégories et nos pratiques d’observation, d’analyse et d’appréhension de l’individu ne s’en trouvent -elles pas bouleversées, dans le domaine de la consommation je pense notamment aux pratiques publicitaires, marketing…

Nicole Aubert – « Il est indéniable que d’importantes mutations se sont produites sur des registres fondamentaux : nous avons parlé de notre rapport au temps, mais il y a aussi notre rapport au corps, notre rapport aux autres, notre rapport à la transcendance qui ont été profondément bouleversés en moins d’un demi-siècle … Ainsi, d’un corps dominé par la Nature au début du XXème siècle, nous sommes passés à un corps auto-façonné, tant dans son fonctionnement interne que dans son apparence, et bientôt à un corps auto-fabriqué, quand les techniques de clonage auront parachevé ce processus d’auto-engendrement. Sur le plan de la relation aux autres, les engagements durables et attachants ont été remplacés par des rencontres brèves, éphémères et interchangeables, des rencontres où les relations commencent aussi vite qu’elles cessent. Les liens sociaux sont plus nombreux qu’avant, plus faciles à établir plutôt, mais ils sont plus fragiles. Le bouleversement du marché amoureux par l’explosion des sites de rencontre sur Internet en est une illustration : de plus en plus de connections et de rencontres possibles, sans commune mesure avec le nombre de partenaires qu’un homme ou une femme pouvait, jusqu’il y a peu, rencontrer à l’échelle de toute sa vie. Sur le plan des croyances, ce n’est pas la vie éternelle ou le salut de son âme que l’individu hypermoderne recherche, c’est un mieux-être dans l’immédiat ou encore ce qu’on pourrait appeler une sorte de transcendance de soi, c’est-à-dire que la source de sens, c’est soi-même, en tant qu’on est capable de se porter à ses limites les plus extrêmes, à l’incandescence de soi-même, pourrait-on dire. Comme si le Dieu transcendant des religions traditionnelles avait laissé la place à un dieu intérieur, un dieu qu’on porte à l’intérieur de soi, une quête de soi-même en tant que Dieu.
Alors, peut-on conclure de tous ces bouleversements que l’on assiste à une mutation anthropologique ? L’idée d’une mutation anthropologique de l’individu, c’est l’idée que nous assisterions à une altération de la constitution même de l’invariant humain et qu’il existerait, dans une certaine mesure, des humanités successives, avec des différences profondes dans la manière de s’organiser et de se manifester du genre humain. Il est très difficile de répondre à cette question parce qu’il faudrait avoir des critères de seuil pour décider à partir de quel moment on peut parler de mutation anthropologique. Je ne crois pas néanmoins que nous assistions encore à une telle mutation, mais simplement au fait que l’environnement s’est modifié de façon tellement importante que l’expression actuelle de cet invariant humain diffère profondément de ses expressions antérieures. Plus qu’une mutation anthropologique, je crois malgré tout que c’est le même individu qui se manifeste et s’exprime autrement.
Alors, sur le lien que l’on peut établir avec le domaine de la consommation et des techniques publicitaires ou de marketing, je dirai simplement que le recours, dans la publicité, à tout un discours pseudo scientifique, réel ou inventé, est là pour conforter cette aspiration à l’auto- engendrement, à l’immortalité terrestre que j’évoquais tout à l’heure. Il s’agit d’avoir un corps de rêve, un corps « aux normes » et parfaitement maîtrisé qui puisse donner une impression de toute puissance à l’utilisateur des produits concernés. Dans sa volonté de maîtrise du monde, l’individu doit d’abord maîtriser son corps. L’achat de tel ou tel produit doit lui permettre de transformer son corps et sa vie et d’accéder à une forme d’immortalité confortée par la science.
Pa
reil pour les techniques de marketing publicitaire : elles ne sont plus collectives mais terriblement ciblées en fonction des caractéristiques spécifiques de chacun : âge, mode de vie, profession, etc…Vous êtes unique, nous sommes tous uniques… »

Denis Failly« Quel est votre regard de sociologue sur les technologies de l’information et de la communication qui actualisent les manières de faire lien aujourd’hui , via les tchat, blog, wiki… ? »

Nicole Aubert – « Elles résument tout ce que nous avons dit sur la mutation du rapport au temps et du rapport à soi : communication avec l’autre dans l’intensité du moment, sur le vif, sans le recul de la mise à distance et de la réflexion. Communication, exhibition presque, à la terre entière de mes petites pensées, mes petites impressions, mes petits sentiments que je consigne dans mon blog. Ce qui était autrefois du registre de l’intime, du secret (mon « Journal intime »), est aujourd’hui exhibé, proposé à tous, à la fois pour tenter de faire lien mais aussi pour parvenir à exister, à s’auto-engendrer dans et sous le regard des autres. »

Denis Failly« Nicole Aubert, je vous remercie« 

Bio : Nicole Aubert est sociologue, psychologue et professeur à l’Ecole Supèrieure de Commerce de Paris (ESCP-EAP), elle est par ailleurs l’auteurs d’autres articles et ouvrages dont :
– Le culte de l’urgence, la société malade du temps, Editions Flammarion, 2003
– L’individu hypermoderne : vers une mutation anthropologique ? », Sciences humaines n° 154, décembre 2004, p. 36-41. Repris dans l’ouvrage collectif « L’individu contemporain, Regards sociologiques », coordonné par Xavier Molénat, Editions Sciences Humaines, mai 2006.
– Les métamorphoses de l’individu », Sciences de l’homme et sociétés, n° 75, Mars 2005.


 


 

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