Comment les systèmes pondent, Une introduction à la mémétique

La bibliothèque NextModerne, Comment les systèmes pondent, Pascal Jouxtel interviewé par Denis Failly Pascal Jouxtel, Editions Le Pommier, Collection « Mélété » dirigée par Jean-Michel Besnier

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly - « Pascal Jouxtel, même si Richard Dawkins en parlait déjà dés 1976 dans « le Gène égoïste », pouvez – vous pour nos lecteurs qui seraient éventuellement béotiens, nous rappeler les deux ou trois fondamentaux sur les Mèmes et la Mémétique ?

Pascal Jouxtel La bibliothèque NextModerne, Pascal Jouxtel- « Dawkins a donné vie au concept, de mème mais la mémétique est née dans les années 88. il s’agit d’un parti pris de recherche qui consiste à étudier la reproduction des codes culturels en leur appliquant les lois de l’évolution darwinienne (variation, sélection, transmission).
Si vous deviez en retenir uniquement quelques messages-clés, ce serait :
– La mémétique est une intégration de la sphère culturelle (informationnelle, économique, psychologique et sociale) dans le règne du vivant, qui est du coup étendu au-delà du biologique.
– Les véhicules de l’évolution culturelle (rites, organisations, comportements, idées, langages, objets) se nourrissent et se reproduisent en utilisant le terrain humain comme habitat et notamment en exploitant les
facultés de notre cerveau, y compris sa capacité à opérer des choix. Nous ne sommes pas les créateurs de nos idées mais leur lieu d’habitation.
- L’évolution culturelle, dans le cadre Darwinien, est supportée par un code dit code mémétique, dont la représentation n’est pas encore accessible, mais dont les méméticiens s’emploient à cerner la « grammaire ».

Pascal Jouxtel - « Voilà, ça c’est notre travail. »

Denis Failly - « Pourquoi en dehors de quelques cénacles de spécialistes, la Mémétique est, semble t-il, si peu débattue ? Votre livre est unique actuellement en France, et semble combler un manque patent, comment expliquez vous cela ?

Pascal Jouxtel - Elle est peu débattue, et pourtant elle est étrangement populaire, féconde et suspecte à la fois. En apparence, elle est trop simple, voire simpliste aux yeux de ceux qui s’abîment dans la description instanciée des phénomènes.

Cependant, voyez comme elle rassemble des gens venus d’horizons aussi divers que l’art, la politique, les sciences cognitives, le bouddhisme, l’informatique, le marketing, la philosophie, l’enseignement, le conseil… Soyez patient ! Les français ont besoin de savoir qu’ils sont les inventeurs de la Mémétique pour l’aimer. C’est ce que je leur explique dans « Comment les systèmes pondent« . Jacques Monod avait eu la même intuition que Dawkins quelques années avant. René Thom et Joël de Rosnay auraient pu être des méméticiens. Michel Serres s’en rapproche. Teilhard de Chardin se serait bien assis autour de la table.
Vous savez, il faut être particulièrement indulgent avec les chercheurs, car leur vie est constamment sous contrainte, qu’elle soit de temps ou d’autorité sur le fond; ils n’ont pas forcément la liberté de penser qu’on leur prête.

Thomas Kuhn a joliment exprimé que les étudiants doivent d’abord faire allégeance aux paradigmes pour pouvoir s’intégrer à des communautés scientifiques.
Beaucoup de théories qui prétendent exclure la mémétique aujourd’hui défendent en réalité un territoire restreint où elles exercent la loi ; elles s’organisent autour de porte-voix qui les protègent en échange d’une révérence à laquelle il est bien difficile de résister !
La mémétique avance par paliers. Pour l’instant, on peut sans doute plus facilement obtenir des crédits de recherche pour effectuer un travail de mémétique si l’on ne dit pas que cela en est et qu’on le passe sous « anthropologie », « sciences cognitives » ou « modélisation sociale ».
Pour ma part, je suis consultant de métier et méméticien par passion.

Denis Failly - « Alors la mémétique ? L’ignorant ou le sceptique s’interrogera : effet de mode ? néologisme de plus ? habillage sémantique de la viralité dans la noosphère ? ou vrai corps de connaissances constituées en discipline, dotée d’une démarche épistémologique, de méthodes et d’outils d’observation et d’analyse…? »

Pascal Jouxtel - « Effet de mode ? Peut-être, mais pour un méméticien, tout est un effet de mode à plus ou moins long terme. La pollution et les attentats suicides sont des effets de mode qui j’espère ne dureront pas.
Néologisme de plus ? Parfaitement. C’est mal ? Le mot génétique date de 1911 selon le Robert. Le mot fractale date des années 1970. Ceux qui prétendent par exemple que le mot idée, ou d’autres mots aussi usés que celui-là, pourraient remplacer avantageusement le mot Mème, expriment simplement leur rejet, car cette confusion rendrait la théorie mémétique quasiment inopérable. Le mot idée semble faire l’affaire pour la partie mentale du cycle de vie des mémes, mais ne rend pas compte de leur aspect pratique, comme par exemple ceux qui traduisent des mouvements, des symboles, des dimensions ou des matières; de telles distinctions ne sont pas des idées au sens où je l’entends. Par ailleurs, je trouve le concept d’idée, porteur d’un « à priori » sur la séparation entre la pensée et la matière, qui ne tient plus vraiment à la lumière des sciences cognitives. Je lui préfère celui de « forme connaissable », qui est aussi plus proche de la théorie de l’esprit chez les bouddhistes Tibétains.

Cela étant, si l’on traite les idées comme des schémas culturels auto-réplicants, alors on fait tout simplement de la mémétique, où est le problème ? Je vous rappelle que le sous-titre de la revue anglophone « Journal of memetics » est tout simplement « Evolutionary models of information transmission ». Nous devons étudier, par exemple, les contraintes qui pèsent sur la reproduction des codes, tout ce qui peut entraver leur perception, leur mémorisation ou leur expression. Nous devons étudier aussi comment se déroule l’ontogenèse d’une solution instanciée à partir d’un souvenir que l’on partage dans une interaction sociale. Il y a du boulot !
Quand à la viralité de la noosphère, même si elle a opportunément servi d’exemple pour attirer l’attention du grand-public sur la possibilité d’une vie non-biologique, de nature plutôt informationnelle, elle me semble une vue très limitative, autant que pourrait l’être une vue qui limiterait le règne du vivant biologique aux bactéries et aux virus. Disons que c’est un cas particulier de mémétique intéressant et facile à décortiquer.

Denis Failly – « Pouvez vous nous dire quelques mots sur la Société Francophone de Mémétique (rôle, objectifs, moyens..) ?

La SFM (NDLR: Société Francophone de Mémétique) a trois objectifs que vous trouverez détaillés ici :
Objectif N°1 : Diffuser et approfondir la connaissance de la mémétique dans le monde francophone.
Les indicateurs de succès de notre action seront : le trafic enregistré sur le site, le nombre d’abonnés à la liste, la richesse des références et des liens fournis, le référencement dans les autres sites et dans les moteurs de recherche. « L’archi-indicateur » (NDLR « archi » = le chef en grec) serait l’ajout des mot « mèmes » et « mémétique » au dictionnaire de la langue française.

Objectif N°2 : Faire reconnaître la posture de méméticien par les disciplines connexes.
Les indicateurs de succès seront le nombre et la qualité des participants aux manifestations que nous pouvons organiser et le nombre de rencontres interdisciplinaires engagées. L’archi-indicateur serait la présence d’un méméticien dans les grands débats de société à la télévision ou à la radio.

Objectif N°3 : Produire et relayer des contributions originales.
Les principaux indicateurs de succès seraient : le nombre d’étudiants en mémétique et la qualité des contributions originales produites. L’archi-indicateur serait la création d’une chaire ou d’un département de mémétique à la Sorbonne ou au CNRS, et surtout la création d’un rayon mémétique dans les grandes librairies.

Pour ce qui est des moyens, pour le moment, ils se résument aux cotisations des quelques dizaines d’adhérents, à raison de 25€ annuels par tête, vous voyez c’est maigre, mais ce n’est que le début. Si vous connaissez des sponsors pour notre séminaire 2006, ils sont les bienvenus. On dit qu’à une époque, la marque Tampax était à la recherche d’événement culturels à sponsoriser, mais n’en trouvait pas… Pourquoi pas ? »

Denis Failly - « Merci Pascal »

Le blog consacré au livre

Le site de la Société Francophone de Mémétique

 

Bio : Pascal Jouxtel est ingénieur en aéronautique de formation, il a aussi étudié et même le théâtre pendant 4 ans. il s’est orienté ensuite vers le marketing et la sociologie des organisations. Actuellement, il est consultant dans un grand cabinet français dont une des spécialités est le levier comportemental de la performance durable des entreprises.
Il s’est depuis longtemps intéressé à la mémétique. Il est co-fondateur de la Société Française de Mémétique qui l’a élu président.