Internet, tome 2 : « services et usages de demain »

La bibliothèque NextModerne, Internet services et usages de demain, Jean Michel Cornu interviwé par Denis Failly Jean-Michel Cornu, 2003, FING

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Interview de l’auteur

 

Denis Failly – « Jean Michel Cornu, dans votre ouvrage « Internet, services et usages de demain » vous exposiez les deux visions (côté utilisateurs et côté fournisseurs), pour ce qui est des usages de l’Internet; Deux ans après, quelle(s) appréciation(s) portez – vous , quant à la rencontre des deux visions ? »

La bibliothèque NextModerne, Jean Michel CornuJean Michel Cornu « On retrouve toujours ces deux visions des produits et services et ce n’est pas prêt de changer… tout simplement parce qu’il s’agit de deux facettes complémentaires, un peu comme les deux cotés – pile et face – d’une pièce :
– Le fournisseur va pouvoir à l’aide de technologies, proposer un ensemble de fonctionnalités intégrées dans les produits et services qu’il propose.
– L’utilisateur va faire un ensemble d’usages (chez lui, au travail, en déplacement…) du produit ou service en fonction de ses besoins propres.
Ces deux visions ne se recouvrent pas totalement. Je ne connais personne qui utilise l’ensemble des fonctionnalités disponible par exemple dans un simple traitement de texte. A l’inverse, le même traitement de texte sert à pas mal de choses que le fournisseur n’a pas imaginé (par exemple : faire des tableaux avec des lettres ou… écrire du mal sur le fournisseur).

Ce qui est intéressant est que l’on voit de plus en plus de personnes qui sont capables d’avoir ces deux visions apparemment antagonistes : fonctionnalités et usages. Cela nécessite d’avoir une certaine souplesse d’esprit pour « tourner autour » des produits et services. Les gagnants de demain seront certainement ceux qui sauront proposer des produits et services avec pas simplement une « vision de l’utilisateur et de ses besoins », mais plutôt une « vision utilisateur du produit ou service ». Pour être plus juste, il faudrait parler d’un maximum de « visions utilisateurs ». Je pense même que les meilleurs produits et services sont ceux qui, s’ils proposent quelques idées d’usages au départ, offrent le maximum de possibilités d’en inventer de nouveaux qui n’ont pas été imaginés par les concepteurs. Le meilleur exemple que je connaisse est certainement l’Internet. Comme Vint Cerf me l’a confirmé, ses créateurs n’imaginaient pas qu’il servirait à faire du client serveur (le Web), du téléphone, de la radio, de la télévision ou même du commerce… »

Denis Failly -« Du modèle Web axé sur la rareté (dialectique du capitalisme), au modéle axé sur l’abondance et la gratuité (dialogique du don / contre don) lequel vous semble susceptible de s’ancrer durablement ? »

Jean Michel Cornu « Je vais faire une réponse dialectique 😉 : les deux.
Je ne crois pas que l’un ou l’autre de ces modèles va disparaitre ou alors ce serait une formidable régression.

  • Le modèle de la plannification est particulièrement bien adapté à gérer des choses rares mais prévisibles
  • Le modèle de l’économie est particulièrement bien adapté à gérer des choses imprévisibles et rares
  • Le modèle la coopération pour sa part gère très bien l’imprévisible par l’abondance

Pour paraphraser une histoire drôle : le paradis serait un endroit où les innovateurs utilisent la coopération, les industriels qui dupliquent à partir de ressources rares utilisent la plannification et les vendeurs qui diffusent des biens rares utilisent l’économie – l’enfer… c’est l’inverse !

Le problème est que dans la vie réelle beaucoup de choses peuvent être vues comme rares ou abondantes suivant le point de vue. Une fois que la musique se sépare de sa galette de plastique pour devenir un simple fichier aisément duplicable que peut-on en dire : les bons artistes sont-ils rares ou abondants ?

  • On peut dire qu’ils sont rares et qu’il faut les protéger, et même les « planifier »
  • On peut aussi dire que de très nombreux artistes extraordinaires sont aujourd’hui inconnus et qu’il faut pourvoir les identifier

La difficulté consiste à passer d’un modèle à l’autre un peu comme nous proposions dans la question précédente de « tourner » autour de la pièce de monnaie.

Mais quelle peut être par exemple le modèle économique d’un modèle coopératif ? La réponse n’est pas simple. Elle fait souvent appel à des mécanismes à deux niveaux (le générique est libre et le spécifique est commercialisé classiquement, certaines musiques sont libres pour favoriser la vente de place de concerts…) Il existe de très nombreux exemples qui ne s’adaptent pas à tous les cas de figure mais qui peuvent donner des idées pour trouver celui qui peut convenir. On trouve ce genre de réflexions dans le monde du logiciel libre qui fait vivre pas mal de personnes ou dans celui des contenus culturel comme nous avons pu le voir dans une étude pour Patrimoine Canadien.
Pour résumer, plutôt que de chercher à imposer un modèle ou un autre (chacun n’étant adapté qu’à certaines circonstances), il me semble urgent de comprendre les interfaces entre ces modèles apparemment incompatibles. Quand Hegel parle de dialectique, plutôt que de choisir entre deux solutions opposées, il se sert de l’apparente contradiction pour faire un « saut qualitatif ». C’est probablement ce dont nous avons le plus besoin… »

Denis Failly – « Plus largement comment envisagez-vous l’avenir à court et moyen terme,
pour les Tic tant en termes de modéles, d’usages, d’applications voire de cibles utilisatrices…? »

Jean Michel Cornu « Vaste question ! Ce qui me semble révélateur est qu’un certain nombre de frontières s’estompent : entre le gratuit et le payant, entre le virtuel et le réel ou même entre l’électronique et l’organique. Il devient de plus en plus difficile de faire des catégories séparées pour classer chaque chose (ordinateur, pda, téléphone, bouilloire…).
Du coup l’internet déborde de l’écran de l’ordinateur pour envahir notre vie de tous les jours – pas simplement avec des objets techniques comme des robots ou des lapins en plastique – mais dans tous les domaines : Au Mali, de nombreuses personnes qui n’utilisent jamais l’internet bloguent sur le site de l’ANPE et d’autres encore le consulteront dans les prochaines semaines… par radio locale grâce à un système qui amène les annonces en pdf et en MP3 dans les radios qui n’ont pas accès à l’internet (à l’aide d’un satellite de radio numérique Wordspace).
Progressivement, au fur et à mesure qu’une technologie devient mature, elle devient plus invisible. Cela facilite le développement d’usages et son insertion dans l’environnement de l’utilisateur mais dans le même temps il est toujours dangereux de ne pas tout voir (je ne fais pas attention à la qualité des avions dans lequel je monte, je m’en remet au fabriquant et aux compagnie. Mais la question des listes noires de compagnie aérienne s’est pourtant posé pour savoir quand je pouvais prendre un vol « les yeux fermés »). Finalement, l’évolution des produits et services et les usages que l’on en fait, c’est un peu comme la langue d’Esope : la meilleur et la pire des choses. Il n’y a pas de déterminisme technologique. A nous de choisir ce dont nous ne voulons plus nous soucier, ce dont nous voulons garder le contrôle et ce que nous ne voulons pas.

Denis Failly – « Merci Jean Michel »

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Le blog de Jean Michel Cornu

Bio : Jean Michel Cornu est expert international sur la société et les technologies de l’information, directeur scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing)