Pierre Levy – Vision 2007

medium_cubepetit.jpg« … La blogosphère, les wikis, le P2P, les jeux collaboratifs multi-joueurs en ligne et autres logiciels sociaux ont donné à des millions de gens un avant-goût de l’intelligence collective dans le cyberespace. »

« De quelle  couleur fut votre 2006 dans votre domaine de compétences ?»
1) Le principal événement dans mon activité a été la conception, la réalisation (avec plusieurs intervenants) et la mise en ligne du site www.ieml.org, qui contient notamment une première version, hautement hypertextuelle, du dictionnaire IEML ainsi que la première version d’un éditeur de graphes IEML. Plusieurs publications spécialisées m’ont également permis d’annoncer le projet à la communauté scientifique. 2006 est donc l’année de naissance d’IEML, après une quinzaine d’années de gestation.

2) En 2006, le WWW consortium a, lui aussi, lancé l’idée d’un « Common Web Language » pour résoudre le problème de l’interopérabilité sémantique, que les outils actuels du dit « Web sémantique » (XML, RDF, OWL) ne permettent pas de résoudre. Malheureusement, le groupe qui traite le dossier du common web language est fermé et son président ne répond pas aux mails. Cette opacité ne présage rien de bon :  elle suggère que le WWW consortium est en fait un groupe d’intérêts privés et qu’il ne pratique pas la transparence propre à la communauté scientifique, ce qui est particulièrement grave vu l’importance de l’enjeu. Mais j’espère me tromper sur ce point!

3) Finalement j’ai eu le plaisir d’assister à la création d’un centre de recherche sur l’intelligence collective au MIT. Bien que je n’aie pas décelé d’idées très originales dans leur site, l’événement est d’importance parce qu’il officialise et légitime à l’échelle internationale un champ de recherche orienté vers l’augmentation des capacité cognitives des groupes humains par un usage judicieux des ordinateurs en réseau. Par ailleurs, je vois avec plaisir se multiplier les propos, groupes de travail (dont celui de la FING), publications, blogs, centres de recherches et programmes d’enseignement consacrés directement ou indirectement à l’intelligence collective.  Je rappelle que mon ouvrage « L’intelligence collective » date de 1994, l’année où le Web venait juste de poindre son nez, et que cette expression – tout comme la philosophie sous-jacente – avaient été fortement critiqués à l’époque et dans les années qui ont suivi… Douze ans plus tard, l’intelligence collective commence à devenir une évidence, à la fois conceptuelle et pratique (le web 2.0).
 

«Comment voyez vous 2007, quelles évolutions majeures sont à attendre dans votre domaine (métier, expertise, marché…) ? »
Si mon domaine est le développement des connaissances théoriques et pratiques sur l’intelligence collective, les choses bougent à une échelle qui n’est pas celle de l’année mais plutôt celle de la décénnie. La blogosphère, les wikis, le P2P, les jeux collaboratifs multi-joueurs en ligne et autres logiciels sociaux ont donné à des millions de gens un avant-goût de l’intelligence collective dans le cyberespace. Tout cela exploite les possibilités d’Internet (interconnexion entre ordinateurs) et du web (interconnexion entre pages). Il faudra sans doute encore plusieurs années avant que l’on se décide à passer à l’étape suivante, celle d’un adressage des concepts, au-dessus de l’adressage des ordinateurs (TCP-IP) et de l’adressage des pages et des liens (HTTP). En effet, ce n’est qu’à partir d’un adressage mathématique des concepts qu’il deviendra possible d’exploiter pleinement l’unification en cours de la mémoire humaine dans le cyberespace, d’observer de manière mesurable et réflexive les phénomènes d’intelligence collective et de maîtriser la gestion des connaissances.

 
«Avez-vous des projets ou des perspectives particulières dans votre domaine dont vous souhaiteriez nous dire quelques mots ?»
2007 devrait voir plusieurs développements de l’initiative IEML.
1) Dès le mois d’avril, nous devrions disposer d’un wiki (le wikimetal, pour « wiki du métalangage ») qui permettra à diverses communautés de discuter la traduction de leurs terminologies en IEML. Lorsqu’un consensus aura été atteint sur le wiki, les nouveaux « mots » IEML (c’est-à-dire des adresses conceptuelles interprétées en langues naturelles) seront intégrées au dictionnaire de référence.
2) Une équipe internationale de spécialistes en informatique devrait commencer à programmer un moteur de recherche sémantique capable d’interroger des bases de données indexées en IEML. Il s’agit du labo de communication multimedia de l’Université d’Ottawa sous la direction de Abed El Saddik, du labo d’informatique cognitive de l’UQAM avec la participation de Daniel Memmi, d’une équipe du labo Paragraphe de Paris-8 sous la direction de Imad Saleh, d’une équipe brésilienne autour de la bibliothèque virtuelle en santé sous la direction de Rogerio Da Costa et des spécialistes américains des « Topic Maps » Michel Biezunski et Steve Newcomb.
3) Le moteur de recherche sémantique devrait être testé sur plusieurs bases de données dans les domaines de la santé publique, de l’alimentation, des compétences des adultes en formation et autres.

Bio : Pierre Lévy a consacré sa vie professionnelle à analyser les implications culturelles et cognitives des technologies numériques et à promouvoir leurs meilleurs usages sociaux.

Né en 1956. Maîtrise d’histoire des sciences (Paris, Sorbonne, 1980, dirigée par Michel Serres). Doctorat de sociologie (Paris EHESS 1983, dirigée par Cornélieus Castoriadis).
Chercheur au CREA (École polytechnique, Paris) sur l’histoire de la cybernétique, de l’intelligence artificielle et de la vie artificielle, 1983-1986. Professeur invité à l’Université du Quebec à Montréal, departement de communication, 1987-1989, enseigne l’informatique pour la communication. Professeur en sciences de l’éducation à l’ Université de Paris-Nanterre, 1990-1992, enseigne les technologies pour l’éducation. Habilitation à diriger des recherches en sciences de l’information et de la communication (Grenoble 1991). Co-fondateur et chercheur au Neurope Lab. Recherches sur l’économie et la technologie de la connaissance, 1991-1995. Il est membre de la mission officielle sur l’enseignement ouvert et à distance.

A propos d’IEML

Olivier Zara – Vision 2007

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« L’intelligence collective entre dans le discours politique….La croissance du nombre de publications sur le thème de l’intelligence collective est incroyable… »


De quelle  couleur fut votre 2006 dans votre domaine de compétences ? »

J’ai observé en 2006 des évolutions intéressantes dans mon domaine à travers mes activités de consultant et d’éditeur de logiciels web 2.0. Mes clients et prospects comprennent mieux les enjeux acOlivier Zaratuels de l’économie du savoir parce que le nombre d’experts qui s’expriment sur le sujet est plus grand qu’avant et surtout parce qu’il y a une certaine convergence dans les discours. La théorie du Centième Singe est peut-être en train de se réaliser ! (Voir l’article sur mon blog)

A travers les communautés virtuelles que j’anime, j’ai aussi remarqué que les participants s’approprient plus facilement qu’avant les technologies nécessaires pour manager l’intelligence collective. La quantité des questions envoyées au support technique de ma société diminue chaque année. Les questions sont plus pointues, les gens veulent aller plus loin dans la compréhension des outils. Il y a un début de maturité en terme de participation. Par contre, la capacité à animer des discussions virtuelles restent une épreuve pour beaucoup. Les directions ne comprennent pas encore les défis autour de l’animation de communautés virtuelles. Manager une équipe en face à face et à distance par le biais de logiciels nécessitent des compétences différentes et donc une formation spécifique.

J’observe également que les freins culturels restent très fort. Il est toujours très difficile d’aborder la question de la culture. Les directions martèlent encore que leurs employés coopèrent et que leur souhait est simplement d’être plus performant par le biais d’un logiciel, d’une formation et de méthodes. Pourtant, dès qu’on descend dans la hiérarchie, les exemples de non coopération émergent, les témoignages se multiplient dans les interviews. L’entreprise continue à vivre le rêve du « Tout le monde coopère chez nous » tandis que la réalité est souvent « Chacun pour soi ».

« Comment voyez vous 2007 , quelle évolutions majeures sont à attendre dans votre  domaine ? »
Je vous propose maintenant quelques raisons d’être optimiste pour 2007 :

  • L’intelligence collective entre dans le discours politique. Dans mon billet « Marketing politique et Intelligence collective« , je cite 3 discours de dirigeants politiques : Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et Christian Blanc. Pour savoir s’il s’agit de marketing politique ou de convictions profondes, il faudra malheureusement attendre quelques années après l’élection pour juger sur des faits. Mais marketing ou pas, on peut saluer l’effort et faire la longue liste de tous les politiciens qui n’ont jamais évoqué l’intelligence collective dans leur discours.
    Les modes de gouvernance au niveau politique et au niveau économique sont culturellement liés. Si l’un bouge, il y a des chances que l’autre soit aussi obligé de bouger.
  • La croissance du nombre de publications sur le thème de l’intelligence collective est incroyable. Il s’agit de livres, d’articles de presse et bien sûr de billets dans les blogs. A ce titre, je tiens à souligner la contribution de MM2 Editions qui innove beaucoup sur le sujet aussi bien dans sa ligne éditoriale que par la création d’espaces interactifs communautaires autour de chaque livre. Malo Girod de l’Ain, fondateur de cette maison d’édition, apporte ainsi une contribution positive pour aider la société à comprendre les émergences culturelles et technologiques qui sont pour l’instant invisibles du plus grand nombre.
  • La blogosphère qui porte les valeurs de l’intelligence collective est en pleine expansion. Mais il faut quand même distinguer 2 blogosphères :

    1. La blogosphère des journaux intimes où l’on raconte sa vie. Pas besoin d’être un expert pour raconter mavie.com, ni de savoir écrire. Exhibitionnisme ou ego-trip si on veut la critiquer. Besoin de partage, d’appartenance, de reconnaissance si on veut la positiver et montrer l’utilité sociale.

    2. La blogosphère des experts, leaders d’opinion, journalistes, des “professionnels amateurs” (voir Wikipedia pour ce concept), des cybercitoyens et cyberpoliticiens, qui produisent des contenus et réfléchissent ensemble sur divers sujets. L’ego-trip n’est pas forcément absent mais il y a une dynamique collective plus marquée. Cette blogosphère contribue au développement de l’intelligence collective car il s’agit d’un espace à part entière de partage des connaissances et d’échanges à travers les commentaires fait sur les billets.

  • Le développement du nombre de centres de recherche sur l’intelligence collective commence. “The MIT Center for Collective Intelligence” a été lancé le 13 octobre 2006 au sein du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Voici la présentation du centre (http://cci.mit.edu/index.html) : « While people have talked about collective intelligence for decades, new communication technologies—especially the Internet—now allow huge numbers of people all over the planet to work together in new ways. The recent successes of systems like Google and Wikipedia suggest that the time is now ripe for many more such systems, and the goal of the MIT Center for Collective Intelligence is to understand how to take advantage of these possibilities.
    Our basic research question is: How can people and computers be connected so that—collectively—they act more intelligently than any individuals, groups, or computers have ever done before?
    With its combination of expertise in computer science, brain sciences, and management, MIT is uniquely suited to address this question. We hope this work will lead to new scientific understanding in a variety of disciplines and practical advances in many areas of business and society. »
    Le lancement de ce centre par une des plus prestigieuses universités américaines est une très bonne nouvelle pour les ambassadeurs de l’intelligence collective. Bien que leur approche, leur discours, l’origine des contributeurs soient très universitaire, cela va ouvrir de nouvelles perspectives pour le management de l’intelligence collective dans les entreprises. A ce jour, il n’existait que la Chaire de recherche du Canada sur l’intelligence collective à l’université d’Ottawa. Nous avons maintenant 2 centres de recherche importants en Amérique du Nord qui deviendra donc probablement bientôt leader dans ce domaine.

« Avez-vous des projets ou des perspectives particulières dans votre domaine dont vous souhaiteriez nous dire quelques mots ?»
En guise de conclusion, j’invite les lecteurs de NextModernity à venir apporter leurs contributions sur le management de l’intelligence sur mon blog : http://blog.axiopole.info/ et sur le portail management 2.0. J’ai commencé la rédaction de mon prochain livre à paraître fin 2007. Il s’agit d’une suite de mon livre sur le management de l’intelligence collective. Ce tome 2 sera un guide pratique qui proposera de nouveaux outils pour manager les connaissances et l’intelligence collective. Le blog et le portail rassemblent une communauté informelle qui contribue à la rédaction de ce livre comme elle l’a fait avec le précédent en 2003 et 2004 !

Bio : Olivier Zara est président et fondateur d’Axiopole, réseau spécialisé dans les solutions web 2.0 au service des communautés de pratique et des équipes. Il est l’auteur du livre « Le Management de l’Intelligence Collective »