80 Hommes pour changer le monde

La bibliothèque NextModerne, 80 hommes pour changer le monde, Sylvain Darnil, Mathieu Le Roux, interview par Denis FaillySylvain Darnil, Mathieu Le Roux, Editions Jean-Claude Lattès, 2005

Interview d’un des auteurs,

Sylvain Darnil

Denis Failly – « Sylvain Darnil, vous êtes parti une quinzaine de mois à la rencontre de ces 80 personnages qui sont autant d’aventures humaines denses, un tel cheminement n’est pas neutre, il participe « à priori » d’une démarche, pouvez – vous nous mettre en perspective le « pourquoi du comment » qui dans votre personnalité, votre parcours ou les éventuels événements de votre vie, ont provoqué cet appel de l’Ailleurs ? »

Sylvain Darnil La bibliothèque NextModerne, Sylvain Darnil, Mathieu Le Roux(NDLR: à g. sur la photo) « En rencontrant pour la première fois mon compère Mathieu Le Roux (NDLR : à d. sur la photo) lorsque nous étions tous les deux en coopération pour des groupes français implantés au Brésil, nous avons discuté pendant toute la soirée de nos projets respectifs de voyager, de découvrir, de s’enrichir d’autres cultures et de diverses rencontres. A ce moment là, hasard ou pas, nous étions en train de lire « Vers un Monde sans Pauvreté », un ouvrage autobiographique évoquant le parcours de Muhammad Yunus, un professeur d’économie Bangladais à l’origine et à la tête de la première et plus grande banque de micro-crédit au monde. Ce modèle qui consiste à prêter de toutes petites sommes aux plus pauvres afin de les faire rentrer dans une boucle économique et qui leur permet de se sortir d’une situation d’extrême pauvreté, est considéré par beaucoup comme la plus grande innovation du XXème siècle contre la pauvreté. En effet, après 25 ans, ce modèle a été dupliqué dans plus de 160 pays et touche actuellement plus de 60 millions de clients dont 3 sur 4 se sortent d’une situation d’extrême pauvreté. La Grameen Bank, crée par Muhammad Yunus est devenu la 2ème banque du Bangladesh, elle emploie plus de 12.000 personnes payées à des salaires équivalents aux banques commerciales et enregistre des taux de remboursements plus élevés que les banques commerciales françaises (de l’ordre de 98.5%). »

L’experience de Muhammad Yunus et sa volonté de créer une entreprise rentable à vocation sociale nous a bouleversé. Après 5 ans d’études en école de commerce, nous avions étudié des centaines de cas d’entreprises pour nous familiariser avec les concepts de Marketing, de Vente, de Finance, de Stratégie, mais jamais avec ce type d’entreprises citoyennes. 5 minutes après avoir terminé la lecture de ce livre, nous nous sommes mis d’accord pour tenter de trouver 80 Hommes et Femmes qui réussissent à allier la grandeur de leurs convictions avec l’éfficacité de l’entreprise. Le projet « Tour du Monde en 80 Hommes » était né ! »

Denis Failly – « Parmi les destins croisés dans votre périple y’en a t-il un en particulier qui vous a le plus marqué et dont vous aimeriez nous dire deux ou trois mots ? »

Sylvain Darnil – « L’entrepreneur qui je crois m’a le plus marqué, au milieu de cette kyrielle de parcours de vocations et de réussites est un ophtalmologiste Indien du nom de Govindappa Venkataswamy (appelé par ses pairs le Dr.V). Govindappa est originaire de Madurai dans le Sud de l’Inde. Après avoir travaillé toute sa vie comme medecin ophtalmologiste dans des hopitaux publics delabrés, il crée à la fin des années 70 une petite clinique chargée d’opérer de la cataracte les non-voyants et mal-voyants . Cette maladie touche plus de 12 millions d’indiens et si on ne la soigne pas grâce à une intervention chirurgicale assez simple (mais coûteuse), le cristallin à l’interieur de l’oeil se brouille petit à petit et entraine la cécité. Le Dr. V, impressionné par les trésors d’intelligence développés par McDo aux Etats-Unis souhaitent créer le McDo de la cataracte. Pour cela, dès le début de son aventure, il soigne ses patients en appliquant un modèle très innovant : 1/3 de ses patients payent le prix normal, 1/3 payent le prix coutant et 1/3 sont soignés gratuitement. Son objectif n’est pas de maximiser le profit, mais de rendre la vue à un maximum de personne. Pour ce faire, il applique une technique quasi fordiste qui fait en sorte que les chirurgiens, sans sacrifier la qualité des interventions, maximisent le nombre d’opérations par jour (50 à 60 au lieu de 5 ou 6 dans les hopitaux occidentaux), utilisent des matériaux locaux peu chers et demande aux patients de ne rester que quelques heures dans des chambres communes de repos. Pour réduire encore plus le coût de ses interventions qui nécessitent la substitution de lentilles intra-oculaires naturelles par des lentilles artificielles produites uniquement par de grands laboratoires pharmaceutiques occidentaux aux prix prohibitoires de 250 à 300 US$ la paire, il crée un laboratoire en Inde qui, sans casser aucun brevet, parvient à produire les mêmes qualités de lentilles à un prix de 4 US$ la paire. Grâce à ce modèle, le Dr.V est parvenu à monter 7 hopitaux dans le sud de l’Inde qui soignent chaque anné plus de 350.000 patients par an. Son modèle 1/3-1/3-1/3 reste inchangé, ce qui signifie qu’il rend la vue à plus de 100.000 personnes par an, gratuitement ! L’experience du Dr. V prouve que l’on peut généraliser l’accès aux soins sans engendrer un gouffre financier (ses hopitaux fonctionnent sur fonds propres depuis le début et ont toujours été rentables – cette rentabilité ne servant pas à rémunérer des actionnaires mais à soigner toujours plus de patients). Un des meilleurs exemples d’entreprise à vocation sociale qui marche ! »

Denis Failly – « J’imagine que cette expèrience permets de relativiser beaucoup de choses et vous fait poser désormais un regard diffèrent sur les êtres, les faits et les choses, quel(s)message(s) aimeriez vous que les lecteurs retiennent ? »

Sylvain Darnil – « Le message que nous avons essayé de faire passer avec Mathieu dans le livre « 80 Hommes pour Changer le Monde / Entreprendre pour la Planète », est que vocation sociale ou écologique et Entreprise ne sont pas antinomiques. Il est possible de créer de modèles innovants qui luttent contre la pauvreté, le changement climatique, les déchets, l’utilisation outrancière de pesticides… sans rester dans le doma
ine associatif. L’entreprise, avec sa recherche de performances d’impact et de rentabilité est le meilleur moyen selon de nous de changer le monde. Arrêtons de dénoncer de manière stérile les nombreux problèmes auxquels notre planète doit faire face, un autre monde est possible pour peu qu’on s’y attèle. »

Denis Failly – « Faites vous aujourd’hui ce que vous faisiez avant votre aventure et avez – vous de nouveaux projets de la même veine ? »
Sylvain Darnil – « Mathieu et moi avons deux parcours différents. Il est désormais consultant pour une société qui fait du conseil en développement durable (BECITIZEN) auprès des grandes sociétés du CAC dans la mise en place de leur stratégie et politique sociale et environnementale. Je suis rentré pour ma part chez Nestlé comme Auditeur International pour, entre autres, améliorer la performance sociale et environnementale des usines et sièges sociaux du groupe dans le monde entier. Ensemble, nous avons encore quelques projets sous le coude. L’un est de transformer le livre en un reportage TV pour diffuser encore plus ces modèles d’entreprises responsables. L’autre est plus secret et consiste en la création d’une entreprise de cette trempe mais à moyen terme. Nous nous donnons encore quelques années pour apprendre avant d’entreprendre ! »

Denis Failly – « Merci Sylvain »