La construction et la Modélisation du Knowledge Marketing de produits personnels

medium_theseCurbato.2.pngLa thèse de Doctorat en Sciences de Gestion d’Oleg Curbatov
introduisant la notion de Knowledge Marketing
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Quelques mots d’Oleg Curbatov


Denis Failly – « Oleg Curbatov bien que non stabilisé sur le plan sémantique, vous proposez l’approche Knowledge Marketing, pourriez-vous nous en dresser les contours ? »

Oleg Curbatov medium_Oleg_Curbatov_foto_1.2.JPG« Bien que sur le plan conceptuel et opérationnel, j’ai proposé en 2000-2001 l’approche et le terme « Knowledge Marketing » pour faire une rupture avec les modèles traditionnels du marketing. D’une part, elle rejoint la vision conceptuelle post-moderne de la consommation et d’autre part, elle intègre les éléments du Knowledge Management dans sa démarche opérationnelle. La particularité majeure de ma proposition consiste dans l’apprentissage organisationnel entre les clients et les membres de l’entreprise. Cela présuppose que le client est intégré dans l’entreprise physiquement ou virtuellement via le web et crée la connaissance par le biais des actions de co-conception et de co-production. Un autre apport consiste dans la mobilisation des connaissances dites tacites des clients qui ont été négligées par les marketers du 20ème siècle.
L’un des antécédents du Knowledge Marketing est le concept de Customer Empowerment qui reste une philosophie de base de cette approche – donner le pouvoir au client de gérer les variables du marketing – mais qui reste toujours une approche conceptuelle, voire philosophique. Le Knowledge Marketing est un ensemble de procédés plutôt opérationnels qui s’inspire de cette philosophie et qui la met en œuvre par le biais du développement des compétences et des connaissances des clients et des entreprises.
Il s’agit ici de reconnaître les compétences du client et non de le traiter comme un « idiot » ; il s’agit d’apprendre DU client en développant ses compétences, ses expertises et plus particulièrement ses diverses connaissances. L’apprentissage du client aura un impact sur l’apprentissage des membres de l’entreprise et aboutissement dans la plupart des cas à des changements, à des innovations. »

Denis Failly – « Avez – vous un ou deux exemples explicites de l’approche Knowledge Marketing ? »

Oleg Curbatov « L’exemple le plus illustratif du Knowledge Marketing et qui a validé les premières propositions est le « Studio des Fragrances » de la Maison des Parfums de Galimard à Grasse. Cette entreprise propose aux clients de créer leur parfum personnel au cours de deux heures en interaction avec le parfumeur. D’ailleurs, le parfumeur qui est le créateur des parfums personnels avec les clients mais aussi des parfums de la Maison, apprend implicitement à partir des expériences. J’ai aperçu au cours de l’étude de ces créations que les compétences du parfumeur évoluent au cours de l’apprentissage des clients, ce que lui permet d’innover. Remarquons que ce mode de co-création de produits est différent de ceux pratiqués par les sociétés qui permettent à des consommateurs de créer/personnaliser les produits par Internet, de type « Nike », «Smart», etc. La différence se trouve dans le degré d’implication du corps physique et le partage des éléments tacites des connaissances corporelles et sensorielles dans les expériences de co-production et d’apprentissage. Alors, le deuxième projet que j’ai co-piloté avec France Télécom R&D sur l’invention du web parfumé « exhalia » a démontré encore une fois cette proposition : les sites parfumés qui ont bénéficié de l’apport du Knowledge Marketing sont celle de la Ville de Grasse et du Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne qui ont privilégié le contact direct lors des présentations aux salons et lors des démonstrations locales. Je suis au point final de l’étude sur la photographie numérique demandé par France Télécom et Orange, qui traite les expériences de photo des clients comme procédé de création et de partage des connaissances expérientielles via le Photoblog.
Certaines sociétés sont imprégnées de la philosophie de Customer Empowerment et nous pouvons voir l’implication des potentiels du client dans la co-production des produits/services. Alors que les entreprises doivent porter attention au potentiel du consommateur qui est sa connaissance tacite difficilement détectable par les outils traditionnels du marketing. Les projets Knowledge Marketing doivent être construits avec un soin particulier et intégrer cette dimension cachée de cette connaissance dans leurs procédés.

Denis Failly – « Les approches traditionnelles du marketing – management (postulat de satisfaction des besoins…) auxquelles ont été formé moult « Marketers » aux commandes aujourd’hui, ne vous semblent – elles pas dépassées et comment évangéliser efficacement sur les nouvelles approches (type Societing de B. COVA…) »

Oleg Curbatov Pour répondre à cette question, j’aimerais vous citer une bonne histoire racontée par Michel Serres. Il raconte sous forme de métaphore l’exemple des sportifs qui courent le 100 mètres. Combien de temps cela dure-t-il ? Vous dites : dix secondes… ? Mais la réponse est toute différente. Regardez le départ, les athlètes sont à genoux, les deux mains posées à terre devant eux, le coup de pistolet retentit, et les voilà partis. Vous les filmez et vous voyez que, dans les 40 premiers mètres, ils se relèvent peu à peu. Le 100 mètres dure exactement un million et demi d’années parce qu’il relate exactement, en un raccourci foudroyant, la totalité de la transformation du quadrumane en homme moderne ! Le marketing-management et son postulat de « satisfaction des besoins » est un petit fragment épisodique que tout le monde voit dans le développement du commerce et des relations marchandes. Le marketing comme une approche formalisée existe depuis moins d’un siècle, alors que les racines des relations marchandes, mais aussi non-marchandes, durent, par analogie à l’exemple précédent, plus longtemps quand l’on regarde du coté pragmatique, chronométrique. D’où la nécessité de voir les expériences des hommes dans la construction de la société du coté marchand et non-marchand et de considérer conjointement comment les modes de création de connaissances sont évaluées depuis l’époque ancienne jusqu’à l’apparition de la société de consommation actuelle. A mon avis, une façon efficace est de se projeter et comprendre comment les hommes ont construit leurs connaissances et leurs compétences au cours du développement de la société et comment le consommateur actuel crée et créera sa connaiss
ance avec les entreprises, autres consommateurs autour de leurs activités et expériences. Ceci est la réponse fondamentale que peut donner le Knowledge Marketing. Alors que si l’on regarde du coté opérationnel, les activités du marketeur ne doivent pas être extérieures à l’expérience du client, mais être intégrées, partagées dans les mêmes expériences, permettant leur apprentissage collectif. « Si il s’agit moins d’apprendre SUR le client (approche classique) que DU client, de nouvelles formes de négociations, de régulations sorte de « data deals » ne vont – elles pas se développer ; En somme demain, moi consommateur je serais en position de force pour négocier moyennant contrepartie (monétaire ou non) les données que je « consens » à délivrer aux marketers » Je trouve votre question très pertinente, car depuis 10 ans nous parlons du consommateur co-producteur, mais c’est toujours ce dernier qui paye pour les produits/services. Evidement que les formes de négociation vont se développer et les entreprises qui bénéficient d’une part de connaissances et de compétences de la part des clients doivent directement ou indirectement les « rémunérer ». Les bénéfices que l’entreprise gagne en terme de réduction des coûts d’exploitation ou de recherche et développement doivent être répercutés aux clients et la forme actuelle de ces répercutions est la pratique des prix « low-cost » ou des réductions que l’on trouve le plus souvent. En revanche, le client pourra concevoir une offre personnelle au sein de l’entreprise et la promouvoir auprès d’autres clients, équivalent aux achats groupés, alors que la différence constituera aussi les aspects immatériels – tout le réseau de clients pourra aussi bénéficier des nouvelles connaissances et compétences. Imaginons que vous rénover votre maison, vous y installez un équipement électrique nouveau, vous concevez une façon originale pour de votre habitat de la consommation d’électricité. Votre modèle de réseau électrique, de maison et de consommation pourra être repris par l’entreprise ou par d’autres consommateurs qui n’ont pas les mêmes compétences dans leur projet de rénovation. Plus particulièrement, vous formez votre communauté d’expertise et de pratiques qui pourront être utilisées par l’entreprise et par cette communauté de clients. Effectivement, vous pourriez demander à l’entreprise en question des services optionnels gratuits pour votre conception, une aide à l’installation, son expertise, par exemple. Ici, l’entreprise a plus d’intérêt à apprendre du client et développer ses compétences que d’apprendre sur lui de manière informative et quantitative. Sur le plan immatériel vous pouvez partager également votre passion autour de votre habitat auprès la communauté. Tout cela à condition que les clients et l’entreprise aient la volonté et le potentiel d’apprendre et d’interagir. Encore une fois je le répète, la performance de ce mode de collaboration dépendra de deux axes : la puissance de développement des compétences et la volonté d’implication physique et intellectuelle des clients et des membres des entreprises.

Denis Failly – « Face a la demande d’Expérience, d’E(-)motion sorte d’injonction « h to h » (human to human), les approches CRM actuelles (ou le R de Relationship dans sa dimension qualitative est souvent négligé), la rhétorique sur la fidélisation tout azimut et les « mécaniques » commerciales à vocation uniquement quantitatives ne s’essoufflent –elles pas ? »

Oleg Curbatov – Je me permets de revenir à la question précédente pour compléter le propos relationnel pour le concept de Knowledge Marketing, en précisant que toute la dynamique de création de connaissance et des compétences aboutit à des relations continues entre les clients et l’entreprise. La fidélisation-client provient donc du fait de la volonté de création dynamique de connaissances entre les personnes impliquées dans un projet ou une expérience de consommation. Alors que le CRM suppose des relations discontinues et uni-directionnelles, il est vrai qu’il exclut l’aspect de socialisation important dans le processus de création de connaissances. J’ai souvent remarqué que les offres d’entreprises sont basées sur la dimension fonctionnelle et l’usage, facilement quantifiable par les outils de CRM mais qui n’intègrent pas des données expérientielles. Par exemple, pour le projet du web parfumé, au début du projet on s’intéresse peu au vécu du client, alors que les fragrances ont un lien direct avec celui-ci. Les expériences de vie humaine qui peuvent provoquer une émotion, peuvent également avoir une conséquence sur l’apprentissage et la consommation. Je me souviens, lors de la création de son parfum personnel chez Galimard, le Président Eltsine a évoqué au parfumeur les expériences de sa jeunesse dans les environs des forets de l’Oural, ce qui a permis au parfumeur de comprendre sa personnalité et de proposer les fragrances adéquates à ces expériences, à aboutir à un parfum formidable ! La simple saisie ou la demande quantitative d’essences olfactives auprès du parfumeur, je pense, ne permettait pas d’obtenir un tel bouquet olfactif, d’apprendre sur le parfum et de revenir à Galimard un an après la création.

Denis Failly – « A la complexité, la transversalité , la multi – dimensionnalité d’un Marketing en (ré)-invention va devoir répondre une expertise, un savoir être et un savoir faire adapté, quelles sont pour vous les qualités nouvelles du Marketer de demain ? »

Oleg Curbatov – « Nous sommes ici dans une approche socioculturelle caractérisée par la complexité et la diversité de création des connaissances. La richesse des entreprises est constituée par cette diversité marquée. Attention, il ne faut pas prendre la connaissance en soi comme la richesse, mais les modes, procédures de création des connaissances, car c’est par le biais de ces procédures qu’on développe nos expertises, nos compétences. Pour revenir à l’exemple de Galimard, le parfumeur et ses collaborateurs apprennent sur les nouvelles tendances de parfums via le croisement, la transversalité des compétences provenant du client, des membres de l’entreprise et ses partenaires. Le marketeur de demain doit disposer de compétences relationnelles qui permettent à ses clients et à des partenaires de créer de nouvelles connaissances pour leurs produits et pour réinventer, créer sa propre vision du marketing. La formation en marketing que je dispense s’appuie sur ce principe – donner la multi-représentativité AUX marketingS en fonction des compétences mobilisées dans les projets d’entreprise.


Denis Failly – Quelles spécificités voyez – vous à l’approche Knowledge Marketing dans le contexte interactif et collaboratif que permet Internet (Web 2.0…) ?

Oleg Curbatov – Tout d’abord d’intégrer les éléments tacites des connaissances qui sont souvent exclus du web, comme les connaissances corporelles, sensorielles, expérientielles. C’est pourquoi je suis longtemps resté sur l’étude du projet de web parfumé afin de pouvoir comprendre comment intégrer les connaissances expérientielles du consommateur dans la production et la diffusion des savoirs communs clients – entreprises. A cet égard, la participation des internautes à la création de leurs blogs parfumés me semble une solution plus adéquate qu’un simple « parfumage » des sites commerciaux, cela intègre les connaissances expérientelles, plus qualitatives dans la démarche relationnelle qui peuve
nt être partagées par l’entreprise et la communauté des consommateurs. Le future de l’Internet consiste donc à donner le pouvoir de créer son univers virtuel sans priver ses consommateurs de leurs expériences de la vie réelle.
Denis Failly – « Oleg je vous remercie »


Le site du Knowledge Marketing pour le projet du web parfumé

Bio : Oleg Curbatov est enseignant chercheur en Marketing à l’Université Paris 13