Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Rémi Sussan vous retracez les petites histoires qui façonnent l’alter histoire en quelque sorte, les acteurs et moments de cette contre – culture furent propice à l’expérimentation, l’innovation, la création, l’audace dans moult domaines (sciences, informatique, psychologie, communication…) qui impactent encore aujourd’hui, pouvez – vous nous donnez quelques pièces clés pour comprendre ce puzzle ? « 

Rémi Sussan medium_sussanremi.jpg « Dans mon livre, j’essaie de décrire un courant culturel mal connu, « underground » qui s’est manifesté tout le long de la deuxième moitié du XXe siècle. L’idée de base propre à ce mouvement est que la technologie, notre environnement matériel, est capable d’agir profondément sur nos perceptions, notre compréhension du monde et même sur notre nature profonde, si tant est qu’elle existe.
L’autre idée que je cherche à développer c’est qu’avec la multiplication des technologies et l’accélération de leurs découvertes, il devient impossible pour la société d’intégrer ces changements psychologiques vécus par chacun ; d’où l’apparition de phénomènes sociaux bizarres, incompréhensibles par les institutions en place : les « contre-cultures » dont LA contre-culture des années 60 est l’archétype.
Tout monde connaît aujourd’hui les connexions historiques entre le mouvement des années 60 et la cyberculture de la fin du siècle : il s’agit cependant de se demander les raisons de cette filiation. Outre le rôle fondamental joué par des gens comme Steward Brand ou Timothy Leary, c’est bien l’idée d’une réorganisation de l’homme par la technologie qui est au cœur de cette histoire. Que ce soit le LSD, le rock n’roll, l’ordinateur, le réseau ou, demain, les implants cérébraux ou les manipulations génétiques, c’est ce projet de re-création qui anime ceux qui participent de ce courant culturel. »

Denis Failly – « Cette contre culture trouve notamment ses origines dans les expériences psychédéliques et hallucinogènes de quelques fameux représentants dans leur domaine de recherche et de connaissance (Leary, Burrough, Mac Kenna…) le substrat serait-il dans la substance, les expériences interdites, inédites, on retrouve le thème du chaos, de la destruction créatrice (?) »

Rémi Sussan « John Lilly, un chercheur des années 60 qui fit le lien entre les spécialistes de la cybernétique et les premiers expérimentateurs psychédéliques, avait écrit un livre au titre significatif : « programmation et métaprogrammation du bio -ordinateur humain », dans lequel il affirmait que le LSD était une substance « reprogrammante ».
L’analogie avec l’ordinateur se trouve bien aux racines de l’histoire du psychédélisme, et pas seulement à la fin.
Dans son « caisson d’isolation » John Lilly tentait déjà de « reprogrammer ses croyances ». La notion de « chaos » est toujours présente en contrepoint de celle de programme. Si, à l’instar de des hommes de la caverne de Platon, nous sommes limités dans notre intelligence et notre action par des « modèles » issus du langage et de notre culture matérielle, toute tentative de faire tomber ces modèles implique un retour, au moins provisoire, à un état de « chaos », dans lequel les différents postulats que nous considérons comme sûrs au sujet du monde sont suspendus. C’est pourquoi, le terme de « contre-culture » m’apparaît personnellement très intéressant : il ne s’agit pas d’être contre une culture donnée mais de relativiser toutes les cultures, de proposer une possibilité de sortie de la culture, vue comme un programme, un modèle particulier avec ses beautés mais aussi ses limites. Toute culture est fondamentalement une réalité virtuelle : une construction mentale basée sur un certain nombre de postulats. Il n’existe pas de « vérité vraie » car c’est le rôle du cerveau que de construire des modèles, des simulations ; mais du coup, le désordre de la pensée, l’aléatoire, le délire, la « destruction de toute pensée rationnelle » comme dirait Burroughs, devient la condition de la création, la racine du développement de nouveaux ordres, de nouveaux modèles. La déesse Eris, maîtresse du chaos, de la discorde de la confusion, devient du coup la patronne tutélaire de la moderne contre-culture.
Ce qui peut paraître paradoxal, mais ne l’est pas du tout, c’est l’émergence d’un culte du désordre parmi ceux qui, justement, se consacrent avec un tel zèle à l’organisation d’informations, les tenants de la haute technologie. Mais pour élaborer de nouveaux ordres, on est obligé de considérer avec respect ce qui se trouve derrière les modèles eux-mêmes, ce qui conditionne leur existence et les transcende tous : le chaos lui-même. »


Denis Failly – « Le Web 2.0 aujourd’hui dans la remise en cause de modèles existants ne puise t-il pas lointainement ses origines dans ces mouvements contre-culturels qui débutèrent dès les années 50 ? »

Rémi Sussan« En fait le Web 2.0, pour ce que j’en comprend ;-), me semble plutôt un retour en arrière, mais dans le bon sens ! Si l’on reprend justement l’histoire de la contre-culture, on s’aperçoit que le but de ses expérimentateurs était justement de pouvoir recréer leur réalité (et donc eux même, puisque l’interface définit la personnalité), d’abord pour eux-mêmes, puis ensuite avec leur « tribu ». On commença par imaginer des communautés rurales, puis des cités spatiales comme le firent le Jefferson Starship ou Timothy Leary. C’est ce dernier qui remplacera ensuite l’idée des cités spatiales par celle des réalités virtuelles ou des îles au sein du réseau.
L’âge d’or de la cyberculture, environ 1992, n’est pas celui du Web.
C’est celui des forums, des services en ligne comme le Well. Le réseau est alors un gigante
sque regroupement de communautés virtuelles.
Le Web, dans sa première mouture, inverse le mouvement. Malgré la formidable avancée démocratique que représente la possibilité offerte à chacun de publier son contenu, le Web reste un moyen de communication unidirectionnel : il y a des sites qui publient des informations, auxquels se connectent des postes clients qui les consultent. Dans « Coercion », l’un des pionniers de la « cyberculture », Douglas Rushkoff, se montre d’ailleurs très méfiant vis à vis du Web.
Avec toutes ses techniques collaboratives, le Web 2.0 est donc un retour au Réseau des premiers jours. Les gens discutent via des blogs, collaborent à la création de liens sur delicious, partagent photos et vidéos sur flicker ou you tube… Il devient même possible de boucler communautés virtuelles et vie réelle avec des systèmes comme meetup ou frappr. »

Denis Failly – « Vous abordez dans votre livre deux notions qui peuvent susciter espoir et angoisse à la fois : transhumanisme et extropie, pouvez vous nous éclairer sur ces notions ? »

Rémi Sussan« Le transhumanisme c’est tout simplement l’idée que la technologie donne à l’homme les moyens de s’affranchir de la plupart des limitations qui lui ont été imposées par l’évolution, la mort étant la première d’entre elles. A terme, on pourrait voir naître, au-delà du posthumain, les premières créatures postbiologiques : soit des intelligences artificielles succédant à leurs géniteurs humains, soit les hommes eux-mêmes, fusionnés avec la machine jusqu’à être méconnaissables.
Les « extropiens » sont une branche des transhumanistes, historiquement la première sans doute à se revendiquer comme telle. Il n’existe pas de grandes différences entre extropie et transhumanisme, sinon peut-être que les extropiens se recrutaient essentiellement, du moins au début, dans les milieux ultra-libéraux et anarcho-capitalistes. Aujourd’hui, l’Extropy Institute n’existe plus, et l’aspect libertarien s’est fortement adouci avec le temps.
En tout cas, il ne faut pas imaginer que les transhumanistes font l’apologie d’un monde basé sur l’idéologie de l’amélioration de la race, quelque part entre Gattacca ou Le Meilleur des mondes. Au contraire, ils sont passionnés par les désirs d’auto transformation et les multiples possibilités de l’adaptation humaine : certains sont proches des mouvements « queer » ou transsexuels, ou pour les droits des handicapés, par exemple. En tout cas, le choix individuel d’évolution personnelle est pour eux central par rapport à un rêve de société idéale. Il y a toujours un souffle libertaire dans le transhumanisme, que ce soit le « libertarianisme » anarcho-capitaliste ou au contraire un libertarisme beaucoup plus à gauche, soucieux des minorités. Jamais, en tout cas, l’idéologie d’une société bien huilée. Les idées transhumanistes sont anciennes, mais elles circulaient jusqu’ici de manière souterraine, d’où leur appartenance à certaines formes de « contre-culture ». C’est l’apport principal des transhumanistes que d’avoir « formaté » ces idées pour les rendre présentes sur le débat public, parfois aux dépens d’une certaine souplesse d’esprit et de créativité.
Il faut comprendre que le transhumanisme est un mouvement spécifique, avec son histoire, ses codes, son évolution propre ; dans ce cadre, se développent des idées qui peuvent enthousiasmer, faire sourire, irriter, apeurer…
Mais il ne faut pas confondre tel ou tel groupement avec des lames de fond qui affectent la société dans son entier. Les idées défendues par le mouvement transhumaniste sont bien plus répandues, et comme je le disais plus anciennes, que le mouvement lui-même.
Aujourd’hui, l’idée de vaincre la mort, par exemple, est la conséquence directe de ce qu’on sait sur la place de l’homme dans l’univers : on ne croit plus gère aux mythes religieux sur une survie de l’âme. Et on se doute bien que le vieillissement et la mort pourraient bien n’être que des problèmes d’ingénierie, même s’ils sont extraordinairement compliqués. Pareil pour le voyage spatial : aujourd’hui, des milliers de gosses nourris au lait de la science fiction regardent les étoiles, et se disent « un jour j’irai là-bas ». Pas la peine d’avoir lu la littérature transhumaniste pour cela. Quant à la modification de soi, non seulement sa possibilité est rendue implicite par notre environnement technologique, mais en plus il s’agit d’un désir profond ancré dans l’homme, ce qui fait du transhumanisme une part de la nature humaine !
Donc, quand quelqu’un comme Stephen Hawking affirme que l’homme devra se modifier pour survivre à la concurrence des machines ou que la survie de l’homme est dans l’espace, il ne rejoint pas pour autant le mouvement transhumaniste : sans doute n’en a-t-il même jamais entendu parler ! Il tire simplement les conséquences de notre place dans le cosmos, telle que nous la comprenons. Beaucoup de critiques du transhumanisme manquent leur cible en attaquant le « mouvement » (dépourvu sur bien des points de maturité et qui constitue donc une cible facile) en traitant le problème comme s’il s’agissait d’un débat idéologique classique, susceptible d’être réduit aux catégories actuelles de la pensée politique : par exemple « le transhumanisme est une conséquence de la pensée libérale » ou « c’est la réactivation moderne d’une idée religieuse », « c’est une mentalité californienne », etc., mais ils manquent les questions réelles, celles qui concernent la « lame de fond » : à quoi ressemblera l’humanité dans 50, 100, 1000 ans ? On aura, à cette époque, oublié le libéralisme, et probablement la Californie. Mais quid des vraies interrogations ? Peut-on réellement croire que l’homme ne se transformera jamais, alors même que la technologie nous en offre la possibilité ? Croire qu’il suffira de quelques interdictions et d’une morale, religieuse ou laïque pour remettre le diable dans la boîte est de loin, la plus utopiste des réponses. Maintenant, il existe de nombreux futurs très négatifs, et il est nécessaire de leur faire face, pour trouver des solutions. Cela impliquera, de toutes façons, d’énormes changements. Mais s’imaginer que les choses bougeront à peine au cours des prochaines décennies revient vraiment à se mettre la tête dans le sable, à mon avis »

Denis Failly – « Transhumanisme et extropie ne sont-ils pas quelque part une réactualisation de cette structure anthropologique de l’imaginaire (utopie pour certain) qu’est le mythe prométhéen de la quête infinie du progrès et du bonheur certain que sont censées nous apporter les sciences (nano, neuro, bio…) les technologies …? »

Rémi Sussan – « Bon nombre d’adeptes du mouvement transhumanistes vous répondront qu’ils se situent dans la tradition des Lumières, et qu’ils considèrent le progrès comme quelque chose de très sérieux, et blâmeront la pensée « post moderne » pour avoir introduit un doute sur la valeur de la rationalité et de la pensée occidentale. D’un autre côté, un observateur extérieur ne peut s’empêcher de remarquer les éléments mythiques de la pensée transhumaniste ; quelqu’un comme Erik Davis a magnifiquement écrit dessus par exemple.
En ce qui me
concerne, je ne nie certainement pas la structure religieuse ou mythique de ce genre d’idée, mais je tends à inverser la question : et si les mythes de l’ancien temps, ceux d’Icare, ceux de Gilgamesh, ceux de la Jérusalem céleste n’étaient au contraire que des brouillons, des approximations, des manières primitives d’exprimer des tendances, des désirs susceptibles de se réaliser par la suite via la technologie ? Icare est un mythe, mais ce caractère mythique n’empêche pas, aujourd’hui, aux avions d’exister bel et bien. »

Denis Failly – « merci Rémi »

Sa page perso

Bio : Rémi Sussan est journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Il s’intéresse notamment aux retombées sociologiques de l’usage des techniques, ainsi qu’aux mouvements parallèles et alternatifs qui en découlent. Rémi Sussa écrit pour de nombreux journaux et magazines, dont Internet ActuTechnikart, PC Magazine, Computer Arts, Science et vie High Tech, etc.Il est auteur aussi pour Internet Actu

Le peuple des connecteurs : Ils ne votent pas, ils n’étudient pas, ils ne travaillent pas… mais ils changent le monde

La bibliothèque NextModerne, Le peuple des connecteurs, Thierry Crouzet interviwé par Denis FaillyThierry Crouzet, Bourin Editeur, 2006

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Thierry Crouzet, ils ne votent pas, n’étudient pas, ne travaillent pas et en plus ils changent le monde, pourquoi cette présentation des connecteurs par ce qu’ils ne sont ou ne font pas plutôt que l’inverse? Peut-on les définir ou sont-ils symptomatiques du caractère mouvant, multidimensionnel, voire insaisissable ou flou du « monde qui vient « ?

Thierry Crouzet La bibliothèque NextModerne, Thierry Crouzet
Comment parler des connecteurs aux gens qui ne sont pas connecteurs ? Je ne pouvais pas titrer : les connecteurs s’auto-organisent, ils engendrent des structures émergentes et jouent avec les états critiques. J’ai un passé de journaliste, j’aime les formules chocs. Pour me faire comprendre, j’ai donc choisi de me référer à ce que tout le monde connaît et j’ai essayé de montrer que les connecteurs remettent tout cela en question. Quand je dis « Ne pas voter », il faut entendre « Ne pas voter comme nous avons l’habitude de le faire ». Et ainsi de suite. Dans le livre, j’espère être beaucoup plus positif. Les connecteurs changent les règles du jeu chacun dans leur coin, mais ces coins se rejoignent peu à peu et engendrent une nouvelle société. Quant à définir les connecteurs, c’est assez difficile. Je m’y suis essayé plusieurs fois, dans le livre, puis sur mon blog. Le post http://blog.tcrouzet.com/?l=35474 me convient pour le moment. Les connecteurs sont des gens de tout âge, de tout horizon, qui ont pris conscience que notre société était en train d’atteindre une complexité qui rend les anciens modes de Management inopérants. Bien sûr, grâce aux nouveaux outils de communication, les connecteurs contribuent grandement à la complexification de la société. Ils la transforment en un réseau hautement interconnecté. J’en reviens alors à Ne pas voter. Pourquoi mettre au pouvoir des gens qui ne peuvent contrôler la complexité ? Et ils ne le peuvent pas parce que la complexité n’est pas contrôlable. J’aime comparer la société à un tas de sable qui a atteint un état critique. À ce moment, quand vous lâchez un grain de sable sur le tas, vous êtes incapable de prévoir ce qui va se produire : rien, une petite avalanche, un cataclysme… Si notre société est dans un état critique, ce qui est très probable, elle est ingouvernable. Par chance, nous savons que cette situation ne mène pas au chaos. Il y a une voie de sortie, adoptée d’ailleurs par la nature : l’auto-organisation. Les décisions prises au niveau local remontent peu à peu. C’est exactement de cette façon qu’Internet s’est construit et continue de se développer. Je crois que l’ensemble de la société humaine, sous l’impulsion des connecteurs, prendra le même chemin. Être connecteur, c’est donc croire que nous pouvons nous auto-organiser. On peut être connecteur sans jamais avoir utilisé Internet. Voilà pourquoi mon livre parle de découvertes scientifiques tout autant que d’Internet.

Denis Failly -« A la lecture de l’ouvrage, j’ai eu de suite le sentiment de me reconnaître dans le portrait des connecteurs, et je me suis demandé si « peuple de connecteurs et peuple du Web 2.0 égale même combat »; A la condition peut-être de ne pas réduire le Web 2.0 à des outils et des fonctionnalités, n’y a t-il pas des dimensions supplémentaires à développer pour être un connecteur (transversalité, élasticité cognitive,…) ?

Thierry Crouzet – J’ai collaboré à Europe Online en 1996, j’ai écrit mon premier livre au sujet d’Internet en 1997, j’ai créé bonWeb.com en 1998 et je ne sais pas ce que c’est le Web 2.0. Et le Web 1.0 ? C’est quoi ? Techniquement, j’ai une vague idée, le Web 2.0 c’est une tentative de normalisation. Je crois qu’il ne peut rien arriver de pire au Web. Certains sites en sont encore au HTML des origines, d’autres ne jurent que par XML ou AJAX. Tout cela cohabite. Des gens innovent, certaines innovations retiennent l’attention et elles se généralisent parfois. Le Web est une sorte d’organisme vivant, plutôt une biosphère où l’évolution se jouerait à une vitesse démente. Des morceaux du Web en sont déjà à la version 3.0, d’autres à la version 1.0. Le Web ne ressemble pas à un logiciel mais à un être vivant. On ne peut pas lui appliquer de version. Ça c’est bon pour les produits pensés de haut en bas, méthodiquement, archaïquement. Au contraire, le Web pousse comme une plante. Personne ne le dirige, personne n’en fixe les spécifications. Il en ira de même pour la société des connecteurs. Elle n’est pas dirigée d’en haut mais par sa base qui en constitue la totalité. Je sais qu’on peut présenter le Web 2.0 moins techniquement. Même si je désapprouve totalement ce nom de Web 2.0, j’ai ma petite idée à son sujet. Je le vois comme une troisième couche. Il y a le réseau Internet, l’infrastructure qui dessine un réseau en étoile hautement décentralisé. Au-dessus, sans que personne ne l’ait prémédité, s’est créé le Web et, lui aussi, il a dessiné le même type de réseau, mais avec une plus grande densité de liens. Maintenant apparaît un nouveau réseau. Il ne lie plus des pages Web mais des informations. Et ces liens ne sont pas unidirectionnels comme les liens hypertextes traditionnels. Ils vont dans les deux sens (le fameux trackbacks des blogs, et ce n’est qu’un début). Ce réseau ressemble de plus en plus à celui des neurones de notre cerveau. Grâce au tracback, le réseau deviendra capable d’apprendre (les connexions vont se renforcer). Peut-être que la première IA (NDLR : Intelligence artificielle) ne va pas tarder à naître, si elle n’est pas déjà née. Les connecteurs participent à l’émergence de ce nouveau réseau. En termes de complexité, une étape décisive est en train d’être franchie, sans doute celle qui nous permettra de nous auto-organiser avec une grande facilité. Le Web 2.0 serait cet espace propice à l’auto-organisation, ce monde à travers lequel les connecteurs vont interagir. Il reste à lui trouver un véritable nom.

Denis Failly – « Créatifs Culturels » pour les uns (Paul H.Ray), « Coopérateurs ludiques » pour d’autres (Patrick Viveret), une majorité silencieuse (au sens : moins officielle ou non médiatique) de connecteurs n’est-elle pas en train de travailler souterrainement la société parallèlement aux acteurs en place (politique, médiatique, économique…), qui eux ne semblent pas avoir encore compris les changements de paradigmes en cours… à quand le « point de bascule »?

Thierry Crouzet – Tous les entrepreneurs du Web, tous les bloggeurs, vous, moi, nous tous qui interagissons sur le Web ne respectons plus vraiment les anciennes règles du jeu. Nous avons court-circuité les chemins de communication traditionnels. Pour me contacter, il vous a suffit d’ouvrir mon livre, d’y voir l’adresse de mon site, d’y trouver mon mail. Vous n’ave
z eu besoin de personne d’autre, surtout pas de mon éditeur. Peut-être Google vous a même mené directement à moi. Le réseau des connecteurs diminue les intermédiaires, voire les supprime. Nous communiquons d’égal à égal. Cette nouvelle société hautement interconnectée ne peut plus fonctionner comme l’ancienne. Elle obéit à de nouveaux principes, par nécessité logique. Nous autres connecteurs n’agissons pas dans la clandestinité, encore moins souterrainement, la volonté de transparence nous anime. Malheureusement, nous allons rencontrer de farouches ennemis. Le pouvoir installé va-t-il accepter de disparaître ? Les hommes politiques vont-ils quitter leurs sièges ? Les journalistes des grands médias vont-ils continuer de s’émerveiller des blogs ? Je ne le sais pas. Je pense déjà que les meilleurs journalistes d’aujourd’hui sont les bloggeurs. Lemeur dit tout le temps qu’il n’est pas journaliste. Il se trompe : il est en train d’inventer le journalisme de demain. Les hommes politiques courent chez lui parce qu’ils l’ont compris. Mais vont-ils pousser le raisonnement jusqu’à ses conséquences ultimes ? Je crois qu’ils vont finir par freiner des quatre fers. Nous le voyons bien avec leurs tentatives de légiférer le P2P. Ils ne pensent qu’en termes de contrôle. Ils sont incapables de pousser vers la décentralisation qui, peu à peu, les priverait de pouvoir. Ils ne scieront pas facilement la branche sur laquelle ils sont assis. Mais ils ne pourront pas résister éternellement. La complexité de la société des connecteurs finira par les submerger. Quand ? Je crois que personne ne peut le savoir. Mais peut-être plus vite que la plupart des gens ne le pense. Dix ans, quinze ans tout au plus. À moins que la voie répressive adoptée par la Chine ne prenne le dessus. Je ne veux même pas envisager cette possibilité.

Denis Failly -« Dans la description de cette intelligence « connective » en gestation via les connecteurs, vous semblez vous inscrire dans la rhétorique d’Edgar Morin, Jean Louis Le Moigne ou Joël de Rosnay… qui nous invitent à « penser la pensée complexe », à relier les connaissances et les êtres, à intégrer la logique systémique et organique dans l’observation des faits humains. Ces auteurs vous ont-ils inspirés ou tout cela a t-il germé en vous comme une évidence ?

Thierry Crouzet – Je crois que je n’ai jamais lu un livre de sociologie. Je suis un scientifique, mes sources sont scientifiques, voire philosophiques ou artistiques. En plus, j’ai la fâcheuse habitude de ne lire presque que des auteurs anglo-saxons. Des auteurs comme Strogatz, Barabási ou Wolfram ne sont pas traduits en français alors qu’ils pensent la modernité. Tout au long de mon livre, je me suis appuyé sur des découvertes objectives : auto-organisation, état critique, intelligence en essaim, topologie des réseaux… J’ai raisonné comme un scientifique jusqu’au moment où j’extrapole certains résultats. Mais c’est encore une position scientifique car mes extrapolations peuvent être infirmées. Ça me fait plaisir de rejoindre les auteurs que vous citez et que je n’ai pas lus. Ça m’enthousiasme même ! Nous avons pris des chemins opposés et pourtant nous sommes en accord. C’est bien la preuve qu’il se passe quelque chose, qu’un mouvement de fond est en train de naître. Nous escaladons tous la même montagne mais pas par la même face. Nous nous rejoindrons au sommet.

Denis Failly – Thierry je vous remercie

 
 
Bio : Ingénieur de formation, journaliste, ancien rédacteur en chef et fondateur des magazines PC Direct et PC Expert, Thierry Crouzet à publié d’autres ouvrages chez MicrosoftPress puis chez First. Il est également éditeur de bonWeb.com, version électronique de son « Guide des meilleurs sites Web ».
 

Comprendre – Nouvelles sciences, nouveaux citoyens

La bibliothèque NextModerne, Comprendre , Nouvelles sciences nouveaux citoyens, Jean Paul BasquiatJean-Paul Baquiast, Collection Automates Intelligents, 2005


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Quelques mots de l’auteur

Denis Failly « Jean-Paul Baquiast, quelle est votre définition de la complexité et comme certains confondent
encore les deux notions : Complexe et Compliqué, pouvez-vous rappeler la différence ? »

Jean-Paul Baquiast La bibliothèque NextModerne, Jean Paul Basquiat « Il est presque impossible de définir la complexité. Je dirais cependant que c’est un état qui peut être caractérisé par un nombre très grand de modèles explicatifs qui ne s’excluent pas les uns les autres, sans pour autant que l’on puisse les ajouter les uns aux autres. Celui qui veut comprendre un objet complexe doit connaître tous ces modèles et il en émerge pour lui une intuition globale, toujours révisable, qui lui permet d’éviter, au moins, les contresens des jugements simplistes et des raisonnements linéiares. Le compliqué est beaucoup plus simple. Un objet compliqué peut être compris dans sa totalité si on se donne le mal de l’analyser avec les bons outils. »

Denis Failly « Pensez – vous que le chemin soit encore long pour « éduquer » les citoyens et les élites (politiques, décideurs…) à la pensée complexe, lorsqu’on constate l’inertie voire l’hermétisme d’une élite moulée, formatée sur le modèle Cartésien et Comtien ?

Jean-Paul Baquiast « C’est vrai que si les jeunes et les moins jeunes n’apprennent pas que les formes de pensée scientifique traditionnelles sont aujourd’hui remplacées par d’autres, ils ne feront aucun effort pour se remettre en question. Ils accumuleront les échecs mais ils ne les attribueront pas à leur façon de voir les choses.
J’ai écrit ce livre à la demande d’amis qui me disaient: « tu dis qu’il faut penser autrement, mais comment faire ? Où s’informer ?  » Tout simplement ils ignoraient ce qui, pour ceux qui fréquentent les nouvelles sciences est le b.a ba de la pensée d’auourd’hui.
Mais quand on est au pouvoir, il est difficile de prendre du recul pour se mettre en question et réfléchir. Nous en avons un exemple très surprenant aujourd’hui. Les élites de l’establishment militaire et politique américain, que l’on pouvait croire formées par un demi-siècle de sciences des systèmes complexes, se sont mis dans une impasse terrible au Moyen Orient, comme auraient pu le faire de braves Gaulois tels que nous. »

Denis Failly « Face aux bouleversements, aux transitions actuelles et à venir, êtes vous optimistes et quel(s) paradigme(s) nouveau(x), si il en est voyez – vous émerger ? »

Jean-Paul Baquiast « Je suis optimiste en ce sens que ce qui pour moi est la pire des choses, c’est-à-dire le refus d’évoluer en se cramponnant à des croyances et des moeurs du passé devient de moins en moins possible. Autrement dit, le monde devient de plus en plus « intéressant ». Comme il s’agit d’un ensemble hyper-complexe en évolution, tout peut en émerger à tout moment. Ce qui émergera, nul ne peut le dire à l’avance. On ne peut pas davantage se prononcer sur les effets de ces émergences, bons ou mauvais au regard des intérêts et valeurs que l’on voudra défendre. Mais cela bougera.
Un des paradigmes, comme vous dites, qui apparaîtra peut-être (nous y sommes déjà d’ailleurs) sera celui des symbioses entre le monde du vivant et le monde matériel – dont les robots de demain ne seront qu’un petit aspect. »

Denis Failly « Merci à vous »


Le site Automates Intelligent

Bio : Jean Paul Basquiast a consacré sa carrière administrative aux technologies de l’information, au Ministère de l’Economie et des Finances, à la Délégation Générale à la recherche Scientifique et Technique, ainsi qu’au niveau interministériel (Délégation à l’informatique 1967-1973, Comité Interministériel de l’informatique (CIIBA) 1984-1995. Il a créé en 1995 le site web Admiroutes (www.admiroutes.asso.fr), non-officiel et bénévole, pour la modernisation des services publics par Internet, ainsi que l’association de la Loi de 1901 Admiroutes, qu’il préside.

  • Co-président de l’Association Automates Intelligents, co-rédacteur en chef et co-fondateur du site Automates intelligents www.automatesintelligents.com
  • Membre du comité de rédaction du magazine en ligne « Vivant » : http://www.vivantinfo.com/
  • Membre du bureau de l’Association Française pour l’Intelligence Artificielle (AFIA) http://www.afia.polytechnique.fr
  • Membre du Jury des Trophées Laval Virtual 2001 http://www.laval-virtual.org/
  • Auteur de divers ouvrages et articles dont : Sciences de la complexité et vie politique (Tome 1 : Comprendre et Tome 2 : Agir),Entre Science et intuition : la conscience artificielle (avec Alain Cardon), Automates Intelligents édition, La France dans les technologies de l’intelligence, Administrations et autoroutes de l’information, Vers la cyber-administration, Internet et les administrations, la grande mutation.

L’émergence des créatifs culturels

La bibliothèque NextModerne, L'émergnece des Créatifs culturels,Paul henri, interview de Yves Michel l'éditeur par Denis FaillyPaul H. Ray, Sherry Ruth Anderson, Editeur Yves Michel, 2001

Quelques mots de l’éditeur français,
Yves Michel

Denis Failly – « Yves Michel, vous êtes l’éditeur pour la France de « L’émergence des créatifs culturels », pouvez-vous nous dire ce qui a présidé à l’écriture de ce livre ?

Yves Michel La bibliothèque NextModerne, Yves Michel Les deux auteurs, Paul H. Ray et Sherry Ruth Anderson, conduisaient une étude sur les valeurs aux USA. Ils ont découvert, à côté, et historiquement après, les deux courants sociologiques principaux, les « traditionalistes » et les « modernes », un troisième courant porteurs de valeurs transversales qu’ils ont nommé les « créatifs culturels ». Ils ont eu envie de faire connaître ce concept au-delà des cercles sociologiques.
Lorsque j’ai eu connaissance de cette étude, à travers le mensuel québécois Le Guide Ressources, j’ai fait un bond : voilà réunies plusieurs de mes valeurs et des facettes de ma vie ! J’ai ressenti le même enthousiasme qui a contaminé les auteurs (du reste, ça leur a été reproché par les français, habitués à rester dans une attitude prétendument « neutre »).

Denis Failly – L’étude qui a donné lieu à l’ouvrage nous révèlent l’existence aux USA de 25 % de Créatifs Culturels, quels sont les 3 ou 4 caractéristiques de leur profil ?

Yves Michel –
Changement de société à l’horizon
Beaucoup d’entre nous pressentent un changement social en cours. Pour ceux qui oeuvrent à leur échelle en ce sens et se sentent souvent isolés, ce livre sera une clé.
Les préoccupations de femmes et d’hommes se cristallisent à vitesse accélérée. Des tendances et des mouvements qui, pendant des décennies n’avaient pas su évoluer en SYNERGIE, se conjuguent et convergent autour de quatre axes :

  • valeurs féminines ;
  • développement personnel, psycho-spiritualité ;
  • écologie, alimentation bio, méthodes naturelles de santé, médecines douces ;
  • implication personnelle dans la société, engagement solidaire.
– Créatifs Culturels : des citoyens exemplaires
Donner un sens à la quête de sens : la solidarité
Celui qui fait du progrès personnel un but en soi reste insatisfait dans son cœur. Les créatifs culturels quittent les bulles de l’indifférence (donc ne pas confondre avec les bobos). L’expérience, le vécu et la pratique sont essentiels. Les créatifs culturels vivent leurs valeurs au quotidien. Ils sont porteurs d’authenticité, ouverts et optimistes.

Par la valeur de l’exemple, les créatifs culturels éveillent les consciences :
C’est toute une population qui prend ses distances vis-à-vis de valeurs auxquelles elle a cessé de croire, en matière de réussite, d’argent, de consommation, de logiques économiques, de mondialisation, de technologie ; qui pense globalement et agit localement.

Denis Failly – Quid des Créatifs culturels en France, une population anecdotique, une créature médiatique ou un raz de marée qui s’annonce au vu des transitions et des changements de paradigmes de ce nouveau siècle…?

Yves Michel – D’après mon expérience et mes rencontres nombreuses, c’est une sensibilité largement répandue, mais ces personnes se cachent, pour échapper aux représailles du « politiquement correct » qui sévit hélas en France, générant une peur certaine. Ce n’est pas une création médiatique, mais le fruit d’une vaste enquête sociologique précise qui dura des années. C’est plutôt un phénomène de fond, qui prendra la place de certaines représentations archaïques de notre paysage culturel et social. Ces gens sont plus ouverts au changement et s’adapteront plus facilement aux profonds virages qui s’annoncent.
Nous menons actuellement en France la même enquête, en coordination avec l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Hollande et la Norvège.

Denis Failly – Je vous remercie

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La méthode, La connaissance de la connaissance, tome 3

Edgar Morin, Seuil, 1992
Edgar Morin nous dit : « Il y a inadéquation de plus en plus ample, profonde et grave entre nos savoirs disjoints, morcelés, compartimentés entre disciplines, et d’autre part des réalités ou problèmes de plus en plus polydisciplinaires, transversaux, multidimensionnels, transnationaux, globaux, planétaires. « 
« La carence profonde de l’activité scientifique, c’est non pas l’absence de pensée, c’est l’absence d’une pensée sur elle-même »
La méthode Morinienne loin du caractère prescripteur voire Impératif de la méthode Cartésienne (applicable seulement au Sciences) se veut elle indicatrice, en doute constant sur elle même et s’appliquant au fait même de connaitre et au delà même du domaine des sciences: il s’agit d’une démarge anthropologique pour explorer la Connaissance de la Connaissance

La Complexité, Vertiges et promesses: 18 histoires de sciences d’aujourd’hui

La Complexité, Vertiges et promesses, Reda Benkirane

Reda Benkirane, Le Pommier, 2002

L’ouvrage est désormais disponible au format Poche 

18 « histoires de sciences » sous formes d’entretiens (l’auteur qui est sociologue interroge sous l’angle de la Complexité, et au delà de la technique, les rapports entre la société, la culture et les sciences.
Entretiens avec Edgar Morin, Ilya Prigogine, Neil Gershenfeld, Daniel Mange, Jean-Louis Deneubourg, Luc Steels, Christopher Langton, Francisco Varela, Brian Goodwin, Stuart Kauffman, Bernard Derrida, Yves Pomeau, Ivar Ekeland, Gregory Chaitin, John Barrow, Laurent Nottale, Andrei Linde, Michel Serres.

Interview de l’auteur;  Reda Benkirane


Denis Failly – « Reda Benkirane, pourquoi ce livre et ce besoin de faire « se raconter » des personnalités issues d’univers aussi variés (scientifiques, sociologues…?) »

Reda Benkirane La bibliothèque NextModerne, Reda Benkirane « Sans grandiloquence aucune, je crois que la raison d’être de ce livre est simplement de tenter de comprendre le monde de demain, et de fonctionner sur le mode de la curiosité plutôt que sur celui de la peur de ce qui va advenir, de tout ce qui pourrait advenir. Je suis à cet égard frappé de voir combien les sociétés technologiquement les plus avancées, politiquement les plus puissantes, militairement les plus imposantes sont tenaillées par la peur.  Le thème de la complexité me paraît résumer les défis qui se posent à nous. Ce livre est le résultat d’une enquête ethnologique sur les sciences contemporaines où je cherche à lier langue avec la tribu des scientifiques et à leur appliquer la méthode des entretiens semi-directifs.  Le résultat est un objet qui déploie un collectif de cognitaires, tous attachés à l’étude de la complexité, de l’émergence, de l’auto-organisation, de la turbulence à travers divers phénomènes de la nature.

Il me semble que l’approche de la complexité peut être utile aux sociologues et anthropologues pour mieux saisir ces Touts sophistiqués (sophisticated wholes) ou ces ‘Nous’ subtilement enchevêtrés (les nôtres et les autres) qui abondent dans toutes sortes d’environnements.

Il est proposé des histoires de sciences comme autant de récits, de narrations possibles sur les sciences non linéaires qui triomphent aujourd’hui et montrent clairement ce que « changement de paradigme » peut vouloir dire. L’hyperspécialisation (quand on sait « de plus en plus de choses sur de moins en moins de choses ») touche  à sa fin. La monoculture de l’esprit n’est plus à même de saisir l’immensité des questions qui se posent à nos sociétés ni même indiquer le chemin à emprunter pour commencer à effleurer la surface des problèmes qui en résultent et qui demandent une multiplicité d’éclairages disciplinaires pour tenter non pas de les résoudre, mais de chercher  tout d’abord à les exprimer. La science comme paysage de métaphores, catalogue des motifs de la nature…

A travers ces récits de sciences, on croit deviner à quoi pourrait un jour ressembler une sagesse de l’écart à l’équilibre. »

Denis Failly – « Possible fertilisation croisée des savoirs, transversalité des pratiques et raisonnements métaphoriques inter –  disciplinaires, n’est ce pas cela les points communs qui pourraient réunir toutes les personnalités interrogées dans votre ouvrage, en voyez vous d’autres ? »

Reda Benkirane – « Le principal point commun de ces scientifiques est la classe de problèmes à laquelle ils s’attaquent, c’est-à-dire un ensemble de questions sur lesquelles le réductionnisme n’a rien à dire: le fonctionnement du cerveau, celui du système immunitaire, le réseau génétique, la physique de la turbulence, les mathématiques du chaos, ou encore du hasard, les phénomènes d’émergence et d’auto-organisation si abondants dans la nature, voilà quelques pans entiers des sciences contemporaines que l’on peut tenter d’approcher grâce à la grammaire de la complexité, sa syntaxe caractéristique dont il s’agit tout de même d’avoir une idée si l’on veut pouvoir espérer comprendre ce qui est en train de se passer autour de nous. »

Denis Failly  « Pensez vous que la Complexité s’explique et vous sentez – vous une mission d’évangélisateur de ce point de vue à l’instar d’un Edgar Morin ou d’un Joël de Rosnay par exemple »

Reda Benkirane – « 
Il ne me semble pas que le terme d’évangélisateur soit adéquat pour décrire le travail d’Edgar Morin ou celui de Joël de Rosnay. Par ailleurs, il ne s’agit pas de faire l’éloge de la complexité comme nouveau paradigme. Il faut également inclure une critique des sciences de la complexité.

Quant à moi, je suis un sociologue, plutôt éclectique, qui travaille comme une sorte de passeur de cultures. Contrebandier un peu, clandestin beaucoup puisque j’ignore les frontières disciplinaires, je travaille dans un espace informel, car je suis convaincu que si société de connaissance il y a, elle se fait de plus en plus en dehors de l’université et de l’enceinte académique.

Je travaille sur les liens, au croisement des sciences douces et dures, du nord et du sud, de l’orient et de l’occident.  Il nous faut aujourd’hui un savoir sociologique, anthropologique, philosophique sur les liens, les relations. Ce sont les relations qui définissent les êtres, les objets, et non le contraire. Tout ce qui peut nous aider à penser « l’entre », « l’inter », le « trans », le « pluri »ou encore « l’uni->vers » m’intéresse. »


Denis Failly
– « Etes-vous optimiste quand à la prise de conscience par les décideurs (politiques, institutions, managers etc) que le monde est complexe, que le complexe se pense et suppose quasiment une « épistémologie de la décision » une revisite des représentations, une refonte des comportements…? »

Reda Benkirane – Je suis, sur le court terme, pessimiste quant à la capacité d’adaptation des politiques et en revanche plus optimiste quant à celle des représentants de la société civile mais aussi celle des acteurs du secteur privé. Sur le long terme, ce sera la loi de l’évolution qui imposera la gestion de la complexité, car face à la contingence intervenant dans un monde de plus en plus interdépendant, il s’agit de s’adapter ou de disparaître. S’adapter signifie qu’il faut abandonner la science du contrôle et de la manipulation pour verser dans une science participative de ce qu’elle observe. Il n’y a pas encore beaucoup de politiques qui ont compris qu’il faut paradoxalement opérer un « lâcher prise » avant de tenter d’influer sur le cours des événements.

Denis Failly –  « Que vous inspire aujourd’hui, au delà de la fracture numérique, les phénomènes de reliances et d’expressions par Internet, hors des agoras traditionnelles d’expressions , je pense ici aux blogs, tchats, social networking, communautés virtuelles, etc ? »

Reda Benkirane – « Tout ce qui sort de la matrice de la Toile reflète la Complexité, ses facettes multiples, son aspect parfois vertigineux et déroutant. C’est une métaphore puissante et en même temps une réalité concrète de ce qu’est la Complexité lorsqu’elle culmine en l’homme et dans le social. Or la Toile signale une mutation anthropologique majeure. De manière générale, la membrane de communication ubiquitaire qui s’étend, et recouvre la planète est le réceptacle de notre mémoire, de notre imagination, de notre créativité, de nos activités. L’interdépendance mise en avant par les mécanismes de la Complexité est tous les jours illustrée par la communication sur la Toile qui s’est affranchie – grâce à l’invention (ou la découverte ?) de l’espace-temps informatique – de certaines frontières liées à la physicalité du monde… Il est difficile de savoir où tout cela va nous mener – Sur-sapiens peut-être ? Nous sommes au tout début de la découverte d’un continent de la communication humaine, les sciences non linéaires peuvent nous aider  à décrire les phénomènes radicalement nouveaux qui y prennent forme. Pour un anthropologue, cela devrait être passionnant à observer. »

Denis Failly –  « Merci Reda Benkirane »


Le site animé par Reda Benkirane : Archipress

Bio : Réda Benkirane est sociologue et spécialiste de l’information, il est consultant auprès des Nations Unis (CNUCED) à Genève. Ses ouvrages traitent de la Complexité, l’interdisciplinarité et l’interculturel.

  

La méthode, L’Identité humaine, tome 5

Edgar Morin, Seuil,2005

« L’homme demeure cet inconnu, plus aujourd’hui par mal-science que par ignorance.D’ou le paradoxe; plus nous connaissons, moins nous comprenons l’être humain » (sic)
C’est notre mode du connaître qui inhibe nos possibilités de concevoir le « Complexe » humain.
Edgar Morin, essaie de penser une humanité riche se ses contradictions sous le prisme trinitaire
individu—>société—>espèce. chaque composante pouvant être à la fois complémentaire et antagoniste.
La fragmentation, le morcellement, la disjonction propre à ce mode classqiue du « connaîe »ne peuvent rendre compte de l’identité multiple de l’homme (biologique, subjective, sociale). Le temps est venu de (ré)investir et (ré)apprendre
l’humain, l’humanité de l’humanité