L’urgence de la métamorphose

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Laurence Baranski
Jacques Robin

Editions Des idées et des Hommes
Collection Convictions Croisées – 2007

A qui s’adresse votre livre en priorité ?
Nous avons voulu nous adresser au plus grand nombre de citoyens, à toutes celles et ceux que les dérives du monde actuel inquiètent, et qui se demandent de quelle façon nous pouvons agir pour redresser la barre, s’il en est encore temps.


Va-t-on devoir, pour changer les choses, renoncer comme vous le dites à l’économie de marché ?

L’économie de marché est devenue un poison mortel, l’arme par laquelle nous nous auto-détruisons. Orientée vers la recherche d’une Croissance exclusivement quantitative (mesurée par le PIB), elle développe le culte de l’argent-roi. Pour elle, seule compte la réalisation de profits financiers immédiats. Au nom de cet objectif – parfois déguisé en intentions louables – elle asservit toutes les autres activités humaines, politiques, sociales et culturelles. Au moins deux raisons vont nous obliger à y renoncer :
– la première raison est notre responsabilité écologique : plus la recherche de la croissance quantitative contamine les différents pays du monde, plus les transformations climatiques et les pollutions globales se multiplient et empoisonnent l’atmosphère. L’économie de marché est une incroyable et inacceptable pollueuse. Parce qu’elle s’inscrit dans une logique de court terme, elle est incompatible avec la logique du « développement écologique et humain durable » qui, elle, se situe sur le long terme.
– la deuxième raison relève de notre compréhension lucide de la trajectoire des sociétés humaines : nous proposons de décoder l’évolution de l’humain à l’aide de à la grille de lecture des trois ères. Pendant la première ère dite de la survie et de l’adaptation  (300 000 à 500 000 ans) l’Homo Sapiens apprend à s’adapter à un environnement souvent difficile. Puis s’ouvre l’ère de l’énergie, il y a environ 12 000 ans : nos ancêtres développent progressivement leurs capacités à maîtriser ce même environnement par la maîtrise des énergies (charbon, électricité, plus récemment nucléaire). L’économie de marché est née au cours de cette ère, à une époque où les biens et les richesses étaient difficilement reproductibles, et où leur possession et ce qu’on a nommé « le capital » ont structuré l’organisation sociale, à grand renfort de hiérarchies pyramidales. Or nous commençons à faire nos premiers pas dans l’ère de l’information. Nous vivons aujourd’hui à l’heure du numérique, des nano et des bio-technologies… Ce qu’il faut comprendre c’est que notre capacité à capter l’information, à l’utiliser, la computer, transforme radicalement nos possibilités de production des biens et des richesses, de leur diffusion, de leur redistribution. A l’aube de cette nouvelle ère, c’est donc tous nos systèmes d’économie et de gestion qu’il faut remettre à plat.


La pauvreté en France et dans les pays dit « développés » est-elle devenue un sujet tabou ?

Cette question reste liée à celle de l’incompatibilité entre la société de marché et l’ère de l’information. A titre d’exemple : ce que nous sommes capables de faire grâce à notre maîtrise de l’information, c’est créer des logiciels dits « libres », aussi performants que ceux produits et commercialisés par des multinationales puissantes cotées en bourse. La production et la diffusion de ces logiciels échappent totalement aux logiques marchandes. Ils se créent, se perfectionnent et se diffusent grâce à la mise en interactions d’intelligences individuelles d’informaticiens passionnés, grâce à l’émulation, dans une logique de réciprocité et de gratuité. Ces nouveaux modes de partage et d’intelligence collective pourraient, s’il y avait une véritable volonté politique, être étendus à de nombreux autres domaines, que ce soit la santé, l’éducation, la culture.  On entre là, et c’est à portée de nos mains, dans une société de la gratuité, du don, voire de l’abondance. Car il y a abondance d’intelligence dans nos sociétés. Il faut la réveiller, la laisser s’exprimer.
Or, que voyons-nous aujourd’hui ? L’économie de marché ne cesse de créer de la rareté. Elle nous pousse dans une course toujours insatisfaite au « toujours plus ». A l’échelle planétaire cela provoque les déséquilibres Nord/Sud que l’on sait. En Occident, en France, c’est la précarité et la pauvreté qui augmentent. Mais il n’est pas de bon ton, au sein de l’intelligentsia  politique, de mettre en avant ce type de discours et de vision. De fait, c’est toutes les structures actuelles du pouvoir qui se trouveraient ainsi mises en porte-à-faux, qui devraient être remises en question. Car la société de l’information est celle du réseau, de l’animation plus que de l’ordre, de la confiance plus que du contrôle. Tout le monde n’a pas envie de favoriser ces nouvelles dynamiques. Alors, on s’entête à préserver l’ancien système. Et on cache ou maquille la pauvreté plutôt que d’affronter les grandes transformations sociétales qui se profilent. Et nous-mêmes, les citoyens, nous nous laissons anesthésier. .

Mais que pourrait signifier le verbe « entreprendre » dans une économie de la gratuité ?
Il existe des mots pièges, des mots qui se chargent d’un sens ambigu. C’est selon nous le cas du mot entreprendre, tellement il s’est fondu dans l’économie de marché. Nous proposons de le revitaliser en lui donnant la définition suivante : « entreprendre, c’est mettre notre curiosité en action. » L’entreprise de demain, dans une économie de la gratuité telle que nous venons de l’évoquer, devient un système de régulation du pouvoir et des connaissances. Un système qui permet de tirer le meilleur de cette curiosité agissante, et de la créativité des humains. De nombreuses approches, aujourd’hui en phase de conceptualisation ou d’expérimentation, en signent les prémices : l’intelligence collective et sociale, l’organisation apprenante, les échanges réciproques de savoir, les scop en tant que tentative de démocratisation de la gouvernance entrepreneriale…
Mais ces approches ne peuvent pas se généraliser dans l’environnement ultra-compétitif d’aujourd’hui. Elles se heurtent à un mur. La transformation de l’entreprise ne pourra pas se faire sans une transformation radicale de nos systèmes économiques et de notre conception de la richesse. C’est là un grand chantier, à la fois politique, économique et anthropologique. Qu’est-ce qu’une entreprise dans une société qui se caractérise par une culture de l’émulation et de la coopération ? Que signifie « entreprendre » à l’heure où l’information est elle-même démultiplicatrice de richesses ? Comment utiliser ces richesses alors que de moins en moins de travail humain est nécessaire pour les produire et que nous allons disposer de plus en plus de temps libre ?  Que signifie « entreprendre » dans une société où le lien devient plus important que le bien, l’être que l’avoir ?
Tant que les questions ne seront pas posées en ces termes, notre capacité véritable d’entreprendre restera bloquée.

Pou
vez-vous donner quelques pistes pour réussir cette transformation ?

Nous sommes optimistes, et convaincus que nous parviendrons à développer un nouvel art de vivre ensemble sur cette Planète. De nombreux courants transformateurs allant dans ce sens sont déjà à l’œuvre. Mais transformer radicalement l’organisation des sociétés et des rapports humains au service d’un tel projet, d’une écologie politique et humaine, ne se fera pas simplement et facilement. La première étape de cette transformation est « la transition ». Elle doit être réaliste mais ne permettre aucun retour en arrière.
Concrètement, nous proposons au niveau économique – et ce n’est pas une utopie – de renoncer à l’économie de marché pour nous engager vers une économie plurielle mise au service de l’humain et non l’inverse. Cela passe prioritairement par l’intégration dans nos comptabilités nationales et locales d’indicateurs qualitatifs liées à la santé, l’éducation, l’environnement, la qualité de vie… ; cela nécessite parallèlement la création de monnaies de proximité ou de monnaies affectées à des activités spécifiques.
Cette « autre » économie peut s’appuyer dès maintenant sur les multiples expériences alternatives tentées partout sur le Globe (le micro-crédit, le commerce équitable, les monnaies locales…) et sur les nombreuses réflexions en cours (revenu citoyen minimum, revenus maximums, décroissance sélective, démocratie participative, réflexion sur ce qu’est « la richesse »…). Il faut creuser, relier, promouvoir ces pistes de renouveau, les dégager du piège de l’actuel fondamentalisme marchand qui les bloque, puis de leur donner les moyens de prendre leur « envol ».
D’un point de vue culturel, il s’agit de créer les conditions d’une culture du respect, de l’altérité, du brassage et du métissage en lieu et place de celle de la compétition : respect des humains les uns à l’égard des autres, à l’égard des autres cultures, de la nature, pour fonder une solidarité vivante entre les vivants. Etre meilleurs « avec » les autres, pas « contre ».
Enfin, nous avons à déployer de nouvelles formes de gouvernance, locales et planétaires.

Qu’entendez-vous par « métamorphose » ?
La définition que propose Edgar Morin -qui nous a fait l’amitié d’écrire la postface de notre ouvrage-  fait apparaître le caractère vivant de ce processus : « La métamorphose unit l’idée de conservation et celle de révolution. Effectivement il faut une révolution pour conserver (sauver) l’humanité, mais ce serait une révolution qui se révolutionnerait elle-même… ».
La métamorphose dans laquelle nous avons à nous engager concerne les différents domaines de la gestion des sociétés. Mais elle nous concerne avant tout nous, les humains. Nous avons à modifier nos manières de penser, à transformer le regard que nous portons sur nous-même et sur la vie, à nous réapproprier la question de la finalité de nos sociétés : que voulons-nous, individuellement et collectivement, pour notre vie ? Tout cela en développant la conscience que :
– nous sommes parties prenantes de l’aventure de l’univers  et de ses mille milliards de galaxies,
– nous sommes des êtres « de » et « dans » la nature et qu’il est suicidaire de tenter d’aller à l’encontre de cette réalité,
– notre raison, que nous pensons trop souvent infaillible, est très relative au regard du système complexe d’émotions, de sentiments et de souvenirs à partir duquel elle émerge,
– ce que nous appelons notre conscience est un territoire encore inconnu dont l’exploration, à partir d’approches qui devront être transdisciplinaires, nous promet certainement bien des surprises.
Nous devons intégrer ces différentes réalités avec lucidité et humilité. Cette métamorphose anthropologique est première. Elle engage notre responsabilité. Nous en saisir est le premier défi à relever.

Interview : Catherine Fournier Montgieux, Nextmodernity

Jacques Robin : Médecin, puis directeur général d’un groupe industriel, Jacques Robin a animé à partir de 1966 Le Groupe des Dix. En 1981, il a mis en place le CESTA (Centre d’Étude des Systèmes et des Technologies Avancées) puis a créé la revue Transversales Science Culture (http://www.grit-transversales.org/). Il est l’auteur de Changer d’ère, au Seuil en 1989.

Laurence Baranski : Consultante auprès de responsables d’entreprises et d’institutions, Laurence Baranski a initié en 2001 le projet Interactions Transformation Personnelle – Transformation Sociale (http://www.interactions-tpts.net/), au sein du réseau Transversales Science Culture. Elle a publié Le manager éclairé. Comment piloter le changement, aux Éditions d’Organisation en 2001 (http://www.slbconseil.com/)