L’urgence de la métamorphose

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Laurence Baranski
Jacques Robin

Editions Des idées et des Hommes
Collection Convictions Croisées – 2007

A qui s’adresse votre livre en priorité ?
Nous avons voulu nous adresser au plus grand nombre de citoyens, à toutes celles et ceux que les dérives du monde actuel inquiètent, et qui se demandent de quelle façon nous pouvons agir pour redresser la barre, s’il en est encore temps.


Va-t-on devoir, pour changer les choses, renoncer comme vous le dites à l’économie de marché ?

L’économie de marché est devenue un poison mortel, l’arme par laquelle nous nous auto-détruisons. Orientée vers la recherche d’une Croissance exclusivement quantitative (mesurée par le PIB), elle développe le culte de l’argent-roi. Pour elle, seule compte la réalisation de profits financiers immédiats. Au nom de cet objectif – parfois déguisé en intentions louables – elle asservit toutes les autres activités humaines, politiques, sociales et culturelles. Au moins deux raisons vont nous obliger à y renoncer :
– la première raison est notre responsabilité écologique : plus la recherche de la croissance quantitative contamine les différents pays du monde, plus les transformations climatiques et les pollutions globales se multiplient et empoisonnent l’atmosphère. L’économie de marché est une incroyable et inacceptable pollueuse. Parce qu’elle s’inscrit dans une logique de court terme, elle est incompatible avec la logique du « développement écologique et humain durable » qui, elle, se situe sur le long terme.
– la deuxième raison relève de notre compréhension lucide de la trajectoire des sociétés humaines : nous proposons de décoder l’évolution de l’humain à l’aide de à la grille de lecture des trois ères. Pendant la première ère dite de la survie et de l’adaptation  (300 000 à 500 000 ans) l’Homo Sapiens apprend à s’adapter à un environnement souvent difficile. Puis s’ouvre l’ère de l’énergie, il y a environ 12 000 ans : nos ancêtres développent progressivement leurs capacités à maîtriser ce même environnement par la maîtrise des énergies (charbon, électricité, plus récemment nucléaire). L’économie de marché est née au cours de cette ère, à une époque où les biens et les richesses étaient difficilement reproductibles, et où leur possession et ce qu’on a nommé « le capital » ont structuré l’organisation sociale, à grand renfort de hiérarchies pyramidales. Or nous commençons à faire nos premiers pas dans l’ère de l’information. Nous vivons aujourd’hui à l’heure du numérique, des nano et des bio-technologies… Ce qu’il faut comprendre c’est que notre capacité à capter l’information, à l’utiliser, la computer, transforme radicalement nos possibilités de production des biens et des richesses, de leur diffusion, de leur redistribution. A l’aube de cette nouvelle ère, c’est donc tous nos systèmes d’économie et de gestion qu’il faut remettre à plat.


La pauvreté en France et dans les pays dit « développés » est-elle devenue un sujet tabou ?

Cette question reste liée à celle de l’incompatibilité entre la société de marché et l’ère de l’information. A titre d’exemple : ce que nous sommes capables de faire grâce à notre maîtrise de l’information, c’est créer des logiciels dits « libres », aussi performants que ceux produits et commercialisés par des multinationales puissantes cotées en bourse. La production et la diffusion de ces logiciels échappent totalement aux logiques marchandes. Ils se créent, se perfectionnent et se diffusent grâce à la mise en interactions d’intelligences individuelles d’informaticiens passionnés, grâce à l’émulation, dans une logique de réciprocité et de gratuité. Ces nouveaux modes de partage et d’intelligence collective pourraient, s’il y avait une véritable volonté politique, être étendus à de nombreux autres domaines, que ce soit la santé, l’éducation, la culture.  On entre là, et c’est à portée de nos mains, dans une société de la gratuité, du don, voire de l’abondance. Car il y a abondance d’intelligence dans nos sociétés. Il faut la réveiller, la laisser s’exprimer.
Or, que voyons-nous aujourd’hui ? L’économie de marché ne cesse de créer de la rareté. Elle nous pousse dans une course toujours insatisfaite au « toujours plus ». A l’échelle planétaire cela provoque les déséquilibres Nord/Sud que l’on sait. En Occident, en France, c’est la précarité et la pauvreté qui augmentent. Mais il n’est pas de bon ton, au sein de l’intelligentsia  politique, de mettre en avant ce type de discours et de vision. De fait, c’est toutes les structures actuelles du pouvoir qui se trouveraient ainsi mises en porte-à-faux, qui devraient être remises en question. Car la société de l’information est celle du réseau, de l’animation plus que de l’ordre, de la confiance plus que du contrôle. Tout le monde n’a pas envie de favoriser ces nouvelles dynamiques. Alors, on s’entête à préserver l’ancien système. Et on cache ou maquille la pauvreté plutôt que d’affronter les grandes transformations sociétales qui se profilent. Et nous-mêmes, les citoyens, nous nous laissons anesthésier. .

Mais que pourrait signifier le verbe « entreprendre » dans une économie de la gratuité ?
Il existe des mots pièges, des mots qui se chargent d’un sens ambigu. C’est selon nous le cas du mot entreprendre, tellement il s’est fondu dans l’économie de marché. Nous proposons de le revitaliser en lui donnant la définition suivante : « entreprendre, c’est mettre notre curiosité en action. » L’entreprise de demain, dans une économie de la gratuité telle que nous venons de l’évoquer, devient un système de régulation du pouvoir et des connaissances. Un système qui permet de tirer le meilleur de cette curiosité agissante, et de la créativité des humains. De nombreuses approches, aujourd’hui en phase de conceptualisation ou d’expérimentation, en signent les prémices : l’intelligence collective et sociale, l’organisation apprenante, les échanges réciproques de savoir, les scop en tant que tentative de démocratisation de la gouvernance entrepreneriale…
Mais ces approches ne peuvent pas se généraliser dans l’environnement ultra-compétitif d’aujourd’hui. Elles se heurtent à un mur. La transformation de l’entreprise ne pourra pas se faire sans une transformation radicale de nos systèmes économiques et de notre conception de la richesse. C’est là un grand chantier, à la fois politique, économique et anthropologique. Qu’est-ce qu’une entreprise dans une société qui se caractérise par une culture de l’émulation et de la coopération ? Que signifie « entreprendre » à l’heure où l’information est elle-même démultiplicatrice de richesses ? Comment utiliser ces richesses alors que de moins en moins de travail humain est nécessaire pour les produire et que nous allons disposer de plus en plus de temps libre ?  Que signifie « entreprendre » dans une société où le lien devient plus important que le bien, l’être que l’avoir ?
Tant que les questions ne seront pas posées en ces termes, notre capacité véritable d’entreprendre restera bloquée.

Pou
vez-vous donner quelques pistes pour réussir cette transformation ?

Nous sommes optimistes, et convaincus que nous parviendrons à développer un nouvel art de vivre ensemble sur cette Planète. De nombreux courants transformateurs allant dans ce sens sont déjà à l’œuvre. Mais transformer radicalement l’organisation des sociétés et des rapports humains au service d’un tel projet, d’une écologie politique et humaine, ne se fera pas simplement et facilement. La première étape de cette transformation est « la transition ». Elle doit être réaliste mais ne permettre aucun retour en arrière.
Concrètement, nous proposons au niveau économique – et ce n’est pas une utopie – de renoncer à l’économie de marché pour nous engager vers une économie plurielle mise au service de l’humain et non l’inverse. Cela passe prioritairement par l’intégration dans nos comptabilités nationales et locales d’indicateurs qualitatifs liées à la santé, l’éducation, l’environnement, la qualité de vie… ; cela nécessite parallèlement la création de monnaies de proximité ou de monnaies affectées à des activités spécifiques.
Cette « autre » économie peut s’appuyer dès maintenant sur les multiples expériences alternatives tentées partout sur le Globe (le micro-crédit, le commerce équitable, les monnaies locales…) et sur les nombreuses réflexions en cours (revenu citoyen minimum, revenus maximums, décroissance sélective, démocratie participative, réflexion sur ce qu’est « la richesse »…). Il faut creuser, relier, promouvoir ces pistes de renouveau, les dégager du piège de l’actuel fondamentalisme marchand qui les bloque, puis de leur donner les moyens de prendre leur « envol ».
D’un point de vue culturel, il s’agit de créer les conditions d’une culture du respect, de l’altérité, du brassage et du métissage en lieu et place de celle de la compétition : respect des humains les uns à l’égard des autres, à l’égard des autres cultures, de la nature, pour fonder une solidarité vivante entre les vivants. Etre meilleurs « avec » les autres, pas « contre ».
Enfin, nous avons à déployer de nouvelles formes de gouvernance, locales et planétaires.

Qu’entendez-vous par « métamorphose » ?
La définition que propose Edgar Morin -qui nous a fait l’amitié d’écrire la postface de notre ouvrage-  fait apparaître le caractère vivant de ce processus : « La métamorphose unit l’idée de conservation et celle de révolution. Effectivement il faut une révolution pour conserver (sauver) l’humanité, mais ce serait une révolution qui se révolutionnerait elle-même… ».
La métamorphose dans laquelle nous avons à nous engager concerne les différents domaines de la gestion des sociétés. Mais elle nous concerne avant tout nous, les humains. Nous avons à modifier nos manières de penser, à transformer le regard que nous portons sur nous-même et sur la vie, à nous réapproprier la question de la finalité de nos sociétés : que voulons-nous, individuellement et collectivement, pour notre vie ? Tout cela en développant la conscience que :
– nous sommes parties prenantes de l’aventure de l’univers  et de ses mille milliards de galaxies,
– nous sommes des êtres « de » et « dans » la nature et qu’il est suicidaire de tenter d’aller à l’encontre de cette réalité,
– notre raison, que nous pensons trop souvent infaillible, est très relative au regard du système complexe d’émotions, de sentiments et de souvenirs à partir duquel elle émerge,
– ce que nous appelons notre conscience est un territoire encore inconnu dont l’exploration, à partir d’approches qui devront être transdisciplinaires, nous promet certainement bien des surprises.
Nous devons intégrer ces différentes réalités avec lucidité et humilité. Cette métamorphose anthropologique est première. Elle engage notre responsabilité. Nous en saisir est le premier défi à relever.

Interview : Catherine Fournier Montgieux, Nextmodernity

Jacques Robin : Médecin, puis directeur général d’un groupe industriel, Jacques Robin a animé à partir de 1966 Le Groupe des Dix. En 1981, il a mis en place le CESTA (Centre d’Étude des Systèmes et des Technologies Avancées) puis a créé la revue Transversales Science Culture (http://www.grit-transversales.org/). Il est l’auteur de Changer d’ère, au Seuil en 1989.

Laurence Baranski : Consultante auprès de responsables d’entreprises et d’institutions, Laurence Baranski a initié en 2001 le projet Interactions Transformation Personnelle – Transformation Sociale (http://www.interactions-tpts.net/), au sein du réseau Transversales Science Culture. Elle a publié Le manager éclairé. Comment piloter le changement, aux Éditions d’Organisation en 2001 (http://www.slbconseil.com/)

Le cinquième pouvoir. Comment Internet bouleverse la politique


Présentation de l’éditeur
Les Français auraient déserté la politique. La démocratie serait en crise. Les intellectuels n’auraient plus d’impact. Le cinquième pouvoir va à l’encontre de ces idées reçues. Grâce à internet, il devient possible de faire de la politique autrement. Après la révolte citoyenne lors du référendum européen de 2005, nos personnalités politiques l’ont compris. Sans son site Désirs d’avenir, Ségolène Royal n’aurait jamais emporté les primaires socialistes en novembre 2006. Internet a joué un rôle clé dans la campagne pour la présidentielle 2007. Et ce n’est qu’un début. Après les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et médiatique, les citoyens fédérés grâce aux technologies de communication récentes forment un nouveau pouvoir : le cinquième pouvoir. Alors que les pessimistes se plaignent que rien ne change, ce sont les fondements de notre société eux-mêmes qui sont réinventés, à commencer par les règles qui régissent nos démocraties.

Dédicace et extraits de la présentation par l’auteur Thierry Crouzet

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Bio: Auteur du « peuple des connecteurs » Thierry Crouzet est Ingénieur de formation, journaliste, ancien rédacteur en chef et fondateur des magazines PC Direct et PC Expert, il à publié d’autres ouvrages chez MicrosoftPress puis chez First. Il est également éditeur de bonWeb.com, version électronique de son « Guide des meilleurs sites Web ».


Génération Participation

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 Thierry Maillet, M2 Editions, 2006

Denis Failly«Thierry Maillet, pourriez-vous nous dresser les contours clés de cette génération Participation (émergence, développement, devenir) ? »
 

Thierry Maillet –
« La Génération Participation est issue d’un double phénomène : un constat et un vecteur.medium_Thierry_maillet.jpg

1. Le constat est la prise en compte d’une lassitude à l’égard de la société de consommation elle-même nourrie par les phénomènes de saturation des marchés et de banalisation des produits. La société de consommation formatée depuis les années d’après-guerre et notre modèle de société apporte tout sauf l’essentiel, le bonheur comme le rappelait si bien The Economist dans son numéro double de fin d’année et justement titré : Happiness. Cet hebdomadaire, peu suspect de gauchisme énonce : « Capitalism can make a society rich and keep it free. Don’t ask it to make you happy as well ».Si le capitalisme ne peut rendre heureux alors tâchons d’y arriver par nous-même nous disent les membres de cette Génération Participation.

2. Les nouvelles technologies sont le vecteur de cette mobilisation en réseau qui viendrait conforter les hypothèses les plus rebelles des années 60/70 avec ce titre emblématique de Fred Turner, Professeur à Stanford, “From Counter-Culture to Cyber-Culture”.

3. Le développement de cette nouvelle Génération, qui est une classe  de valeurs et non pas une classe d’âge est d’autant plus important (et souhaitable) que son alternative est ce que J Attali intitule dans son dernier livre, Une brève histoire de l’avenir, l’hyperempire et que j’appelle la privatisation des flux d’information. Si ce vivre ensemble ne s’imposait pas grâce à cette heureuse combinaison des nouvelles technologies avec les attentes différenciées des populations des pays développés, la déconstruction pourrait se poursuivre et les prochains sur la liste, deviendraient les classes moyennes. Attention danger alors. »

    Denis Failly – « En terme d’impact sur les acteurs et les process du réel (citoyen, entreprises /marques, Politiques…), jusqu’où pensez-vous que cette génération peut influer ? »

    Thierry Maillet –«  La Génération Participation a vocation à prendre le pouvoir, comme sa prédécesseur de mai 68. Encore ne faudrait-il pas qu’une fois arrivée au pouvoir, son embourgeoisement ne la détourne de ses origines pour inventer un nouveau luxe par exemple.
    L’impact de cette nouvelle Génération sur la société est déjà sensible et ne fait que croître :

    • les nouvelles technologies ne sont déjà plus nouvelles mais font évidence :

    • Selon médiamétrie, 80% des 13-24 ans ont un ordinateur et 81% sont connectés à Internet. Ces générations sont également totalement à l’aise avec le téléphone portable. Plus on est jeune, plus on utilise tous les usages du mobile. Ainsi 75% des 12-24 ans, soit six sur dix, s’en servent pour prendre des photos contre un sur dix pour les plus de 40 ans». (in Zoom sur les Générations Internet/ http://www.liberation.fr/actualite/economie/227801.FR.php)

    • Les entreprises ont déjà commencé à adopter de nouvelles méthodes de travail :

      1. vis à vis de l’externe : la communication (Cadillac, Gillette), le marketing (Lego Factory, Danone, Liebig)

      2. vis à vis de l’interne : l’emploi des wikis va profondément modifier la structure des entreprises en continuant une démarche engagée avec l’introduction de l’informatique (A Toffler, Le Choc du Futur et A Touraine, La société post-industrielle) :

        1. Une récente étude de Forrester propose : Wikis Change The Meaning Of « Groupthink »

      http://www.forrester.com/Research/Document/Excerpt/0,7211,40964,00.html

    Je citerai dès lors volontiers Véronique Richebois qui dans son article des Echos, “La Génération Participation au pouvoir”, évoque une nouvelle classe dominante. http://www.lesechos.fr/info/metiers/4519069.htm

    « La limite de son influence réside dans le maintien des équilibres actuels. Si la paix et la prospérité restent assurées aux classes moyennes des pays développés, la Génération Participation prendra effectivement le pouvoir.
    A défaut et j’y reviens, un risque de délitement n’est pas impossible et la question sera de savoir si la Génération Participation a suffisamment conscience de sa dominance pour refuser cet éclatement des classes moyennes et la privatisation des flux.
    Un excellent exemple est l’éventualité d’une privatisation/nationalisation d’internet à laquelle il faut opposer l’intérêt général. »


    Denis Failly – « Si le Web 2.0 , est un terrain privilégié d’observation et d’action de cette Génération P il existe probablement un point de bascule où les comportements, les démarches, l’état d’esprit… impulsée sur la toile tels des « Mêmes » impactent sur la vie réelle tel une vie 2.0 en quelque sorte. »
     
    Thierry Maillet – « C’est une excellente question car le risque est réel d’une privatisation d’internet.
    Je vous cite Philippe Lemoine qui a eu la gentillesse de bien vouloir préfacer mon livre :

    Plusieurs pistes sont imaginables, en arrière plan de ce constat. Dans le livre Génération P, au moins trois sont ouvertes. La première est de s’intéresser à des démarches non-programmatrices, ouvertes aux autres, comme l’illustrerait la montée de la valeur féminine dans l’analyse d’Alain Touraine à laquelle se réfère l’auteur. La seconde piste est de se détourner définitivement d’une notion de finalité et de s’inscrire ainsi inexorablement dans les dangers de ce que Friedrich Nietzsche appelait la « volonté de puissance ». C’est ce qu’évoque le livre en mentionnant cette nouvelle science passerelle qu’est la mémétique, nouvelle façon d’imaginer le vivre ensemble de demain. Approche dont un brillant livre de Jean-Michel Truong avait montré que, conjuguée à l’intelligence artificielle, elle déboucherait sur une conception de l’avenir « totalement inhumaine ». La troisième piste esquissée dans Génération P consiste à imiter le comportement modeste dont les entreprises citoyennes s’inspireront de plus en plus et à se détourner de ces enjeux du futur trop globaux et trop angoissants, pour revenir cultiver son jardin secret. C’est un peu la leçon que nous propose sans doute Thierry Maillet ….”

    La question posée ici est de savoir écarter le risque évoquer par Jean-Michel Truong et que nous renvoie clairement Second Life aujourd’hui.
    Formidable expérience comme le propose Christophe Nonnenmacher sur l’excellent blog, europeus.org ( http://www.europeus.org/archive/2007/01/11/second-life-ou-la-vraie-rupture-tranquille.html) ou premier avatar d’une privatisation accrue d’un monde virtuel qui ne sera peut-être plus celui de tous les possibles mais seulement de tous les moyens en réintroduisant une notion oubliée et pourtant essentielle qui est le risque de fracture numérique.
    Pour être franc et si vous le voulez bien je réserve ma réponse à propos de Second Life. »

     
    Denis Failly – « Génération Participation, 5ème pouvoir, Connecteurs, Bionneers, Créatifs Culturels, etc ne sont ce pas les acteurs  d’une même réalité décrite selon des dimensions ou des saillances différentes avec en commun, et à minima effectivement le facteur P (Participation) ? »
     
    Thierry Maillet –
    Vous avez tout à fait raison et je vous remercie pour votre question qui m’incite à vous proposer une analyse peut-être osée dans le temps long et que je vous demanderais de bien vouloir contredire :

    1. Le Nouveau est apparu à la fin du XIX° siècle car come le précise l’historien François Caron dans Les deux révolutions industrielles du XX° siècle  : « les années 1880 – 1914 ont fondé le XX° siècle. L’ensemble du système technique a basculé vers un nouveau modèle d’organisation de la recherche et des entreprises …. Le dynamisme de l’industrie américaine entre 1870 et 1929 était le résultat de la multiplication et de la diversification des produits offerts au consommateur final.

    2. Le Moderne succède au Nouveau et je ne peux résister à citer un auteur qui vous est cher, Edgar Morin dans l’Esprit du Temps (1962, Grasset) :
      « La culture de masse, dès les années 1920 et 1930, a fonctionné comme agent d’accélération dans le dépérissement des valeurs traditionalistes et rigoristes, elle a désagrégé les formes de comportement héritées du passé en proposant de nouveaux idéaux, de nouveaux styles de vie fondés sur l’accomplissement intime, le divertissement, la consommation, l’amour. Au travers  des stars et de l’érotisme, des sports et de la presse féminine, des jeux et des variétés, la culture de masse a exalté la vie de loisir, le bonheur et le bien-être individuels, elle a promu une éthique ludique et consommative de la vie».


    3. La Technocratie a commencé après-guerre (James Burnham), L’ère des organisateurs (1947, Calmann-Lévy) et dont Alvin Toffler envisageait l’épuisement dès 1970 :
      “Le prospectiviste américain évoquait l’épuisement du modèle technocratique : (il) se cache l’idée que les ambitions nationales concernant l’avenir de la société doivent être formulées au sommet. Ce postulat technocratique reflète à merveille les vieilles formes d’organisation bureaucratique qui séparaient dirigeants et exécutants et répartissaient en deux groupes au sein d’une hiérarchie rigide et antidémocratique, gouvernants et gouvernés, administrateurs et administrés, planificateurs et victimes de la planification. Pourtant les objectifs réels d’une société en marche vers le super-individualisme, (…) sont déjà trop éphémères et trop liés pour qu’on puisse les isoler et les définir aisément. (…) Il nous faut affronter ce problème dans une perspective nouvelle et révolutionnaire ».


    4. L’Individualisme des années 80 serait peut-être aussi en voie d’épuisement comme je le suggère à travers l’idée d’un Hypermonde qui n’est peut-être rien d’autre qu’”une difficulté à penser demain autrement que comme un prolongement extrême et dramatique du monde actuel”. (p.105)

      “La situation postérieure à la guerre froide est celle des « temps hypermodernes »[1]. Cette période a ouvert la voie à l’hyper-puissance[2] américaine dénommée aussi hyper-empire par J Attali  et qui a consolidé un hyper-capitalisme[3], peuplé d’hyper-salariés[4] et qui est le théâtre d’une hyper-compétitivité[5]. L’individu hypermoderne[6]  de cette période devint un hyper-consommateur[7] sollicité par l’hyper-choix. Cet hyperactif soumis à une obligation d’hyper-contacts[8] est maintenant menacé par l’hyper-terrorisme[9] ou l’hyperconflit selon J Attali et qui pourrait causer rien de moins que la fin de l’Occident [sic]. Et quand Galliano passe dans l’hyper-Dior à l’occasion des collections Haute Couture Automne Hiver 2006-2007[10] , il est temps de se demander si nous ne serons pas tous « hyper quelque chose » prochainement”.

      [1]  Gilles Lipovetsky, Les Temps hyper-modernes, Paris, Grasset, 2004.
      [2]  Hubert Védrine, Face à l’hyperpuissance : textes et discours, 1995 – 2003, Fayard, Paris, 2003.
      [3]  André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ?, op.cit.
      [4]  Jean-Pierre de La Roque et Sylvie Hattemer-Lefèvre « Les super-profits font les super-salariés », Challenges, 23 février 2006.
      [5]  Jean-François Rischard, op.cit.
      [6] Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Paris, Éditions Érès, 2004.
      [7]  Gilles Lipovetsky Le Bonheur paradoxal, op.cit.
      [8] Marcel Rufo, Détache-moi, Paris, Anne Carrière, 2005.
      [9]  François Heisbourg, La fin de l’Occident, Paris, Odile Jacob, 2005.
      [10] « Galliano passe dans l’hyper-Dior », Libération, 6 juillet 2006. »

    5. La Génération Internet (la génération participation)
      ( p. 222) “La perspective nouvelle envisagée par Alvin Toffler en 1970 pourrait-elle être le cinquième pouvoir suggéré par Thierry Crouzet en 2006. « Le cinquième pouvoir, c’est nous, les citoyens fédérés par les nouvelles technologies. Nous sommes en train de réinventer la démocratie et je veux savoir ce qu’en pensent les politiciens. À leurs yeux, le cinquième pouvoir existe-t-il ? Va-t-il peser dans la vie politique ? N’est-il pas une chimère né dans la tête de quelques technophiles … ?[2] »

      [1] Alvin Toffler, Le Choc du futur, op.cit, p. 529.
      [2] http://blog.tcrouzet.com/2006/09/28/pourquoi-bayrou-est-il-venu/

    Denis Failly – «Quels sont où pourraient être les modèles (économiques pour les uns et sociétaux pour d’autres) qui émergent où pourraient émerger d’une part et lesquels vous semblent les plus viables à terme ? »

    Thierry Maillet – « Je crois que deux modèles de société s’affrontent actuellement :

    1. Le modèle de la maximisation des ressources disponibles et que d’aucuns appellent (ultra-libéralisme, modèle égoïsto-individualisme) et qui est représenté par les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et dans une moindre mesure l’Espagne.

    2. Le modèle de croissance intelligente et que d’aucuns appellent (social-démocratie) et qui est représenté par les trois pays scandinaves plus peut-être la Suisse.

    3. La France, l’Allemagne, l’Italie et dans la foulée le Bénélux hésitent, au même titre que la Corée du Sud et le Japon, sur le modèle à suivre.

    4. Parmi les pays développés, la Russie est attirée par le modèle américain, quand bien même elle s

    Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos

    Quelques mots de l’auteur

    Denis Failly – « Rémi Sussan vous retracez les petites histoires qui façonnent l’alter histoire en quelque sorte, les acteurs et moments de cette contre – culture furent propice à l’expérimentation, l’innovation, la création, l’audace dans moult domaines (sciences, informatique, psychologie, communication…) qui impactent encore aujourd’hui, pouvez – vous nous donnez quelques pièces clés pour comprendre ce puzzle ? « 

    Rémi Sussan medium_sussanremi.jpg « Dans mon livre, j’essaie de décrire un courant culturel mal connu, « underground » qui s’est manifesté tout le long de la deuxième moitié du XXe siècle. L’idée de base propre à ce mouvement est que la technologie, notre environnement matériel, est capable d’agir profondément sur nos perceptions, notre compréhension du monde et même sur notre nature profonde, si tant est qu’elle existe.
    L’autre idée que je cherche à développer c’est qu’avec la multiplication des technologies et l’accélération de leurs découvertes, il devient impossible pour la société d’intégrer ces changements psychologiques vécus par chacun ; d’où l’apparition de phénomènes sociaux bizarres, incompréhensibles par les institutions en place : les « contre-cultures » dont LA contre-culture des années 60 est l’archétype.
    Tout monde connaît aujourd’hui les connexions historiques entre le mouvement des années 60 et la cyberculture de la fin du siècle : il s’agit cependant de se demander les raisons de cette filiation. Outre le rôle fondamental joué par des gens comme Steward Brand ou Timothy Leary, c’est bien l’idée d’une réorganisation de l’homme par la technologie qui est au cœur de cette histoire. Que ce soit le LSD, le rock n’roll, l’ordinateur, le réseau ou, demain, les implants cérébraux ou les manipulations génétiques, c’est ce projet de re-création qui anime ceux qui participent de ce courant culturel. »

    Denis Failly – « Cette contre culture trouve notamment ses origines dans les expériences psychédéliques et hallucinogènes de quelques fameux représentants dans leur domaine de recherche et de connaissance (Leary, Burrough, Mac Kenna…) le substrat serait-il dans la substance, les expériences interdites, inédites, on retrouve le thème du chaos, de la destruction créatrice (?) »

    Rémi Sussan « John Lilly, un chercheur des années 60 qui fit le lien entre les spécialistes de la cybernétique et les premiers expérimentateurs psychédéliques, avait écrit un livre au titre significatif : « programmation et métaprogrammation du bio -ordinateur humain », dans lequel il affirmait que le LSD était une substance « reprogrammante ».
    L’analogie avec l’ordinateur se trouve bien aux racines de l’histoire du psychédélisme, et pas seulement à la fin.
    Dans son « caisson d’isolation » John Lilly tentait déjà de « reprogrammer ses croyances ». La notion de « chaos » est toujours présente en contrepoint de celle de programme. Si, à l’instar de des hommes de la caverne de Platon, nous sommes limités dans notre intelligence et notre action par des « modèles » issus du langage et de notre culture matérielle, toute tentative de faire tomber ces modèles implique un retour, au moins provisoire, à un état de « chaos », dans lequel les différents postulats que nous considérons comme sûrs au sujet du monde sont suspendus. C’est pourquoi, le terme de « contre-culture » m’apparaît personnellement très intéressant : il ne s’agit pas d’être contre une culture donnée mais de relativiser toutes les cultures, de proposer une possibilité de sortie de la culture, vue comme un programme, un modèle particulier avec ses beautés mais aussi ses limites. Toute culture est fondamentalement une réalité virtuelle : une construction mentale basée sur un certain nombre de postulats. Il n’existe pas de « vérité vraie » car c’est le rôle du cerveau que de construire des modèles, des simulations ; mais du coup, le désordre de la pensée, l’aléatoire, le délire, la « destruction de toute pensée rationnelle » comme dirait Burroughs, devient la condition de la création, la racine du développement de nouveaux ordres, de nouveaux modèles. La déesse Eris, maîtresse du chaos, de la discorde de la confusion, devient du coup la patronne tutélaire de la moderne contre-culture.
    Ce qui peut paraître paradoxal, mais ne l’est pas du tout, c’est l’émergence d’un culte du désordre parmi ceux qui, justement, se consacrent avec un tel zèle à l’organisation d’informations, les tenants de la haute technologie. Mais pour élaborer de nouveaux ordres, on est obligé de considérer avec respect ce qui se trouve derrière les modèles eux-mêmes, ce qui conditionne leur existence et les transcende tous : le chaos lui-même. »


    Denis Failly – « Le Web 2.0 aujourd’hui dans la remise en cause de modèles existants ne puise t-il pas lointainement ses origines dans ces mouvements contre-culturels qui débutèrent dès les années 50 ? »

    Rémi Sussan« En fait le Web 2.0, pour ce que j’en comprend ;-), me semble plutôt un retour en arrière, mais dans le bon sens ! Si l’on reprend justement l’histoire de la contre-culture, on s’aperçoit que le but de ses expérimentateurs était justement de pouvoir recréer leur réalité (et donc eux même, puisque l’interface définit la personnalité), d’abord pour eux-mêmes, puis ensuite avec leur « tribu ». On commença par imaginer des communautés rurales, puis des cités spatiales comme le firent le Jefferson Starship ou Timothy Leary. C’est ce dernier qui remplacera ensuite l’idée des cités spatiales par celle des réalités virtuelles ou des îles au sein du réseau.
    L’âge d’or de la cyberculture, environ 1992, n’est pas celui du Web.
    C’est celui des forums, des services en ligne comme le Well. Le réseau est alors un gigante
    sque regroupement de communautés virtuelles.
    Le Web, dans sa première mouture, inverse le mouvement. Malgré la formidable avancée démocratique que représente la possibilité offerte à chacun de publier son contenu, le Web reste un moyen de communication unidirectionnel : il y a des sites qui publient des informations, auxquels se connectent des postes clients qui les consultent. Dans « Coercion », l’un des pionniers de la « cyberculture », Douglas Rushkoff, se montre d’ailleurs très méfiant vis à vis du Web.
    Avec toutes ses techniques collaboratives, le Web 2.0 est donc un retour au Réseau des premiers jours. Les gens discutent via des blogs, collaborent à la création de liens sur delicious, partagent photos et vidéos sur flicker ou you tube… Il devient même possible de boucler communautés virtuelles et vie réelle avec des systèmes comme meetup ou frappr. »

    Denis Failly – « Vous abordez dans votre livre deux notions qui peuvent susciter espoir et angoisse à la fois : transhumanisme et extropie, pouvez vous nous éclairer sur ces notions ? »

    Rémi Sussan« Le transhumanisme c’est tout simplement l’idée que la technologie donne à l’homme les moyens de s’affranchir de la plupart des limitations qui lui ont été imposées par l’évolution, la mort étant la première d’entre elles. A terme, on pourrait voir naître, au-delà du posthumain, les premières créatures postbiologiques : soit des intelligences artificielles succédant à leurs géniteurs humains, soit les hommes eux-mêmes, fusionnés avec la machine jusqu’à être méconnaissables.
    Les « extropiens » sont une branche des transhumanistes, historiquement la première sans doute à se revendiquer comme telle. Il n’existe pas de grandes différences entre extropie et transhumanisme, sinon peut-être que les extropiens se recrutaient essentiellement, du moins au début, dans les milieux ultra-libéraux et anarcho-capitalistes. Aujourd’hui, l’Extropy Institute n’existe plus, et l’aspect libertarien s’est fortement adouci avec le temps.
    En tout cas, il ne faut pas imaginer que les transhumanistes font l’apologie d’un monde basé sur l’idéologie de l’amélioration de la race, quelque part entre Gattacca ou Le Meilleur des mondes. Au contraire, ils sont passionnés par les désirs d’auto transformation et les multiples possibilités de l’adaptation humaine : certains sont proches des mouvements « queer » ou transsexuels, ou pour les droits des handicapés, par exemple. En tout cas, le choix individuel d’évolution personnelle est pour eux central par rapport à un rêve de société idéale. Il y a toujours un souffle libertaire dans le transhumanisme, que ce soit le « libertarianisme » anarcho-capitaliste ou au contraire un libertarisme beaucoup plus à gauche, soucieux des minorités. Jamais, en tout cas, l’idéologie d’une société bien huilée. Les idées transhumanistes sont anciennes, mais elles circulaient jusqu’ici de manière souterraine, d’où leur appartenance à certaines formes de « contre-culture ». C’est l’apport principal des transhumanistes que d’avoir « formaté » ces idées pour les rendre présentes sur le débat public, parfois aux dépens d’une certaine souplesse d’esprit et de créativité.
    Il faut comprendre que le transhumanisme est un mouvement spécifique, avec son histoire, ses codes, son évolution propre ; dans ce cadre, se développent des idées qui peuvent enthousiasmer, faire sourire, irriter, apeurer…
    Mais il ne faut pas confondre tel ou tel groupement avec des lames de fond qui affectent la société dans son entier. Les idées défendues par le mouvement transhumaniste sont bien plus répandues, et comme je le disais plus anciennes, que le mouvement lui-même.
    Aujourd’hui, l’idée de vaincre la mort, par exemple, est la conséquence directe de ce qu’on sait sur la place de l’homme dans l’univers : on ne croit plus gère aux mythes religieux sur une survie de l’âme. Et on se doute bien que le vieillissement et la mort pourraient bien n’être que des problèmes d’ingénierie, même s’ils sont extraordinairement compliqués. Pareil pour le voyage spatial : aujourd’hui, des milliers de gosses nourris au lait de la science fiction regardent les étoiles, et se disent « un jour j’irai là-bas ». Pas la peine d’avoir lu la littérature transhumaniste pour cela. Quant à la modification de soi, non seulement sa possibilité est rendue implicite par notre environnement technologique, mais en plus il s’agit d’un désir profond ancré dans l’homme, ce qui fait du transhumanisme une part de la nature humaine !
    Donc, quand quelqu’un comme Stephen Hawking affirme que l’homme devra se modifier pour survivre à la concurrence des machines ou que la survie de l’homme est dans l’espace, il ne rejoint pas pour autant le mouvement transhumaniste : sans doute n’en a-t-il même jamais entendu parler ! Il tire simplement les conséquences de notre place dans le cosmos, telle que nous la comprenons. Beaucoup de critiques du transhumanisme manquent leur cible en attaquant le « mouvement » (dépourvu sur bien des points de maturité et qui constitue donc une cible facile) en traitant le problème comme s’il s’agissait d’un débat idéologique classique, susceptible d’être réduit aux catégories actuelles de la pensée politique : par exemple « le transhumanisme est une conséquence de la pensée libérale » ou « c’est la réactivation moderne d’une idée religieuse », « c’est une mentalité californienne », etc., mais ils manquent les questions réelles, celles qui concernent la « lame de fond » : à quoi ressemblera l’humanité dans 50, 100, 1000 ans ? On aura, à cette époque, oublié le libéralisme, et probablement la Californie. Mais quid des vraies interrogations ? Peut-on réellement croire que l’homme ne se transformera jamais, alors même que la technologie nous en offre la possibilité ? Croire qu’il suffira de quelques interdictions et d’une morale, religieuse ou laïque pour remettre le diable dans la boîte est de loin, la plus utopiste des réponses. Maintenant, il existe de nombreux futurs très négatifs, et il est nécessaire de leur faire face, pour trouver des solutions. Cela impliquera, de toutes façons, d’énormes changements. Mais s’imaginer que les choses bougeront à peine au cours des prochaines décennies revient vraiment à se mettre la tête dans le sable, à mon avis »

    Denis Failly – « Transhumanisme et extropie ne sont-ils pas quelque part une réactualisation de cette structure anthropologique de l’imaginaire (utopie pour certain) qu’est le mythe prométhéen de la quête infinie du progrès et du bonheur certain que sont censées nous apporter les sciences (nano, neuro, bio…) les technologies …? »

    Rémi Sussan – « Bon nombre d’adeptes du mouvement transhumanistes vous répondront qu’ils se situent dans la tradition des Lumières, et qu’ils considèrent le progrès comme quelque chose de très sérieux, et blâmeront la pensée « post moderne » pour avoir introduit un doute sur la valeur de la rationalité et de la pensée occidentale. D’un autre côté, un observateur extérieur ne peut s’empêcher de remarquer les éléments mythiques de la pensée transhumaniste ; quelqu’un comme Erik Davis a magnifiquement écrit dessus par exemple.
    En ce qui me
    concerne, je ne nie certainement pas la structure religieuse ou mythique de ce genre d’idée, mais je tends à inverser la question : et si les mythes de l’ancien temps, ceux d’Icare, ceux de Gilgamesh, ceux de la Jérusalem céleste n’étaient au contraire que des brouillons, des approximations, des manières primitives d’exprimer des tendances, des désirs susceptibles de se réaliser par la suite via la technologie ? Icare est un mythe, mais ce caractère mythique n’empêche pas, aujourd’hui, aux avions d’exister bel et bien. »

    Denis Failly – « merci Rémi »

    Sa page perso

    Bio : Rémi Sussan est journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Il s’intéresse notamment aux retombées sociologiques de l’usage des techniques, ainsi qu’aux mouvements parallèles et alternatifs qui en découlent. Rémi Sussa écrit pour de nombreux journaux et magazines, dont Internet ActuTechnikart, PC Magazine, Computer Arts, Science et vie High Tech, etc.Il est auteur aussi pour Internet Actu

    La bulle, la France divorce de ses élites

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    Nathalie Brion, Jean Brousse


    Une contribution des deux auteurs autour de l’ouvrage

    La récusation des élites est un sport français. La fin de l’ère Mitterrand et un discours paradoxal de gauche accompagnant dès 1982 une politique « réaliste » perçue comme libérale avait semé le doute et favorisé l’éruption de mouvements populaires anti-libéraux. Le constat de l’existence d’une fracture sociale en France et l’éloignement des catégories populaires de l’élite, inscrit dans le résultat du référendum sur Maastricht, ont porté Jacques Chirac en 1995, contre un Edouard Balladur incarnant le parisianisme aisé.

    2005 marque la consommation du divorce entre la société et ses représentants. Le rejet est global et touche l’ensemble des classes politique, économique et médiatique. Les intellectuels y laissent leurs plumes. Le « non » au référendum est le premier signe tangible. Il signe pour partie le rejet d’une construction européenne dont on ne comprend plus le projet ni les contours, mais surtout le désaveu de la classe politique dirigeante et de ses complices. Les français manifestent alors leur volonté de ne pas «laisser les clés » de l’Europe à des dirigeants en lesquels ils ne croient plus, dont ils se défient et qui n’entretiendront plus la maison.
    Depuis lors, les relations de l’individu à la démocratie se dégradent au point de laisser la place à des manifestations de colère collective, sans but et sans revendication, de la rixe meurtrière en juin 2005 de Perpignan entre communauté maghrébine et communauté gitane, aux émeutes de novembre dans les banlieues.
    En quelques années la mélancolie a cédé devant la hargne.
    L’Etat, investi d’un rôle plus matriciel que régalien, a déçu les français dans deux domaines où ils attendaient des résultats ; incapable de résorber le chômage, il ne s’est pas montré plus habile à garantir la sécurité et l’intégration des personnes. Cet échec a déclenché une « panne politique » et signé l’acte de décès de l’Etat providence. L’idéal de la mère patrie demeure et l’absence de projet politique, l’inexistence d’une vision de la société française dans les concerts mondial et européen, l’absence de représentation de pans entiers de la société dans les instances démocratiques jettent l’Etat en pâture aux intérêts catégoriels et communautaires qui le condamnent à l’impotence, décourageant progressivement chez les individus l’aspiration à « faire société ». L’extinction progressive de ce désir la soumet à un individualisme excessif ; le lien social devient précaire quand la culture nationale séculaire repose sur un idéal de contrat social et l’universalisme de valeurs qui situent l’homme au cœur de la collectivité et la collectivité comme l’habitacle de l’homme.

    La France souffre, plus que d’autres pays, de la carence d’un Etat déconnecté des attentes des citoyens qu’il protège mal et auxquels il ne garantit ni l’assurance identitaire, ni la confiance en soi qu’exige une ouverture sur le monde. On ne croit plus dans le progrès, en une quelconque maîtrise du devenir dont l’homme et la technologie se disputent la domination. On ne croit plus, à la rigueur, qu’à la catastrophe, au Tsunami. Les grand projets idéologiques, relais des ères théocratiques, comme le communisme, même abstraits, offraient un cap aux acteurs et conféraient de l’évidence aux objectifs.
    2005, et le tsunami marquent la fin de la foi dans le progrès technologique et l’évanouissement de l’avenir pensable. Le principe de finitude nous attend. La responsabilité de la fin d’un futur radieux tombe sur les êtres responsables : les élites.
    La fonction suprême du politique est de donner à la collectivité les moyens ou le sentiment de maîtriser son destin. Et, nous constatons jour après jour l’impuissance de l’Etat et des gouvernants.
    En invoquant les diktats des marchés, ceux de la régulation européenne ou mondiale, en abusant du « nous » pas celui la collectivité mais celui de la dilution, les dirigeants ont accrédité l’idée qu’ils ne décidaient de rien. L’impuissance publique ne se dissimule plus, elle s’affiche.
    La faillite du « je », c’est la faillite de la décision et de la responsabilité. Elle dessine un monde victime de la société de consommation, du marché, de l’insécurité.
    Privée de sens, désaffiliée, rejetant le passé, la société française s’est repliée sur elle-même et s’est constituée en agrégat de peuples désunis
    Le langage lui-même ne rassemble plus, alors que c’est sa fonction sociétale première. Des infra-langues discriminantes se développent : les non-initiés n’y ont pas accès. Les skyblogs illustrent cette tendance. Seule plate-forme au monde fermée aux flux des autres elle fédère aujourd’hui plus de 4 millions de jeunes français, usant d’un langage de rupture, incompréhensible aux étrangers à la communauté.
    Dans le au retour aux dialectes locaux, chaque territoire, réel ou symbolique, secrète en quelque sorte son mode de représentation et sa pratique langagière. l’Etat et l’entreprise n’ont pas joué les intégrateurs. Ils ont amplifié le mouvement en usant de termes spécialisés, incompréhensibles pour les exclus du cénacle.
    La France est devenue une société de castes conflictuelles dans laquelle l’absence de réelle intégration et d’ascension sociale sert de ferment au rejet des élites.
    La méritocratie inaugurée par la révolution française et l’Empire a engendré une nouvelle aristocratie. La France a donc promu un idéal devenu mensonger – intégration et ascension sociale – avec pour conséquence un formidable durcissement des rapports sociaux.
    La méritocratie est vécue comme un système entropique pérennisant la bourgeoisie de souche. Les castes sont hostiles les unes aux autres. En face, les structures institutionnelles, en affectant d’apporter des réponses, approfondissent la fracture.
    La société de castes s’observe entre générations (rejet des seniors, stigmatisation des juniors), entre ethnies et religions, entre homme et femme (l’humanité n’est plus leur commun, ils viendraient au contraire de planètes différentes !), entre catégories socio-professionnelle. La fonction publique qui sacrifiait son revenu contre la garantie de l’emploi et l’idéal du service public est devenue la nantie du système. Vivant mieux que nombre de salariés du privé, la caste des fonctionnaires défend ses propres intérêts et monopolise la représentation syndicale, quand il n’y a pas de véritable représentation du secteur privé. On observe un hiatus considérable entre les revendications des syndicats –visibles et audibles- et les attentes des castes françaises – invisibles et inaudibles.
    Enfin, les populations d’origine étrangère n’ont jamais été véri
    tablement intégrées, parquées dans des ghettos ; elles ne cherchent plus l’assimilation. L’ont-elles jamais cherchée ?. Les nouvelles générations des cités sans référence solide avec la culture française et se ré-inventent une culture d’origine, une « alter » culture de la cité. Le ciment principal entre jeunes d’origines variées devient le rejet de la France, et de l’accueil qu’elle leur réserve ; oubliées les raisons du père et du grand-père de vouloir s’intégrer.
    Du coup, les élites sont elles-mêmes perçues comme une caste pas plus légitime que les autres. Ce process atteint également les médias. Depuis le référendum, le quatrième pouvoir n’est plus perçu comme un espace, même imparfait, de la démocratie, mais comme une caste aussi vénale, egocentrée, inconséquente que les autres. L’unanimisme pro-oui s’est révélé contre-productif.

    Nous vivons dans une France divisée entre la société ,les institutions, l’autorité et ses représentants. Cela se traduit par des citoyens hermétiques au discours politique, suspicieux à l’égard de l’entreprise, indifférents aux médias. Le cynisme et l’individualisme d’un individu « Gore-tex » dominent dans une société où le rapport de force fait règle et chacun tire le maximum d’une collectivité à laquelle il ne se sent plus lié.
    Ni l’encadrement sociétal, ni les institutions, ni l’encadrement religieux n’apportent plus de réponses à l’individu qui subit plus qu’il ne décide.
    Il subit le progrès technologique, il subit la précarité ; il ne sait plus si Dieu existe et si la vie a un sens mais il sait que l’humanité peut avoir un terme dont les humains sont responsables, et surtout les élites.
    Du coup, c’est en brandissant son NON que l’individu se construit, sans connaître ni la raison ni le destinataire de cette opposition. Il ne saurait pas non plus à qui ou quoi dire oui.

    Bio :

    Nathalie Brion est titulaire d’un DEA de sciences politiques et d’une licence de philosophie, elle a été associé et membre du directoire du cabinet d’intelligence économique ESL & Network de 1992 à 2000.
    Elle préside depuis juillet 2004 l’Institut Tendances.
    Par ailleurs Nathalie Brion a enseigné au DESS d’études stratégiques et marketing de l’IEP Paris, à l’ESCP et à l’École Polytechnique.
    Elle est également chroniqueuse de la chaîne Public Sénat, où elle est en charge de l’analyse du discours des hommes politiques.
     
    Jean Brousse est Ingénieur de l’Ecole Supérieure d’Electricité. Docteur en économie appliquée, il est également titulaire d’un diplôme de 3ème cycle en sociologie.
    Il a notamment travaillé, de 1980 à 1994, à la direction générale de GSI (Générale de Service Informatique), s’occupant de la stratégie et du marketing, de la communication et de la qualité. Il a été également président de CFRO, filiale spécialisée dans le traitement des sondages d’opinion.
    Jean Brousse est, depuis 1987, directeur de collection et administrateur des Éditions du Cherche Midi.
    Depuis 1980, il a dirigé plusieurs enseignements sur le management des entreprises de service, notamment à l’ESCAE de Lyon et à HEC.
    Il a été Associé et administrateur d’ESL & Networks puis, depuis 2001, Président de l’Institut d’Analyses Géo-économiques. Il est aujourd’hui président du Conseil scientifique de l’Institut Tendances.

    Tels pères, quels fils

    medium_telperequelfils.2.gifPascale Weil, Editions d’Organisation, 2006

    une préface de Maurice Levy, Pdt de Publicis « vive, vivante et vibrante »

    Quelques mots de Pascale Weil

    Denis Failly – Pascale Weil, dans « Tels pères, quels fils » vous traitez notamment du différentiel générationnel entre les 25 – 35 ans et leurs parents , quels sont les grands points clés, les axes de ruptures à retenir.

    Pascale Weil medium_pascaleweil.jpgOn a caricaturé les 25-35 ans sous la figure des Tanguy, comme si cette génération se  » coulait » dans le moule de la vie de ses parents …Or, à y regarder de plus près, c’est une révolution à laquelle on assiste entre les baby boomers et leurs enfants. Dans ce livre, j’ai choisi 10 grands thèmes qui distinguent la société dans laquelle les Baby boomers ont été élevé et celle de leurs enfants. Or, chacune a ses propres représentations du politique, de l’économique, de la raison/ émotion, du temps, des rapports hommes/ femmes, de la nation …., de la laicité, de la démocratie ou la république. Pris un à un, chaque thème démontre des systèmes de références éloignés, voire opposés. (Ceci , sans entamer le fait que parents et enfants s’aiment, bien sûr).
    Pour ne garder qu’un exemple : si les baby boomers ont eu une éducation dure mais une vie douce, leurs enfants ont eu une enfance douce mais font face à une vie dure.
    Si les premiers ont bénéficié des promesses de la croissance, du plein emploi et de la liberté sexuelle, les seconds ont pour environnement une croissance en panne, le chomage, le sida et autres menaces.
    Mais comme les 25- 35 ans ne sont pas descendus dans la rue, qu’ils n’ont pas brandi leur combat par pancartes interposées, on a pu croire à la fin du conflit de génération.
    Or eux, aussi, sans le dire, ont tué leurs pères. mais à leur manière. Sans affrontement ouvert, simplement, en regardant ailleurs, en zappant.
    Ils ne combattent pas leurs parents, ils se débrouillent sans eux. Ils ne critiquent pas la société de consommation, ils s’arrangent !
    Ils ne visent pas à être reconnus comme une génération, mais comme des individus singuliers … au point d’ailleurs que cette revendication de singularité devienne paradoxalement leur embleme de génération !

    Denis Failly – Les plus jeunes (moins de 25 ans) sont-ils encore plus différenciés voire en rupture plus brutale avec leur aînés dans la convulsion « sociétale » actuelle ?
    Les plus jeunes se sont passés de mots ! Ils ont opté pour les gestes spectaculaires, exerçant là leur expertise des medias …


    Denis Failly – Les changements de paradigmes engendrent -ils pour vous de nouveaux imaginaires en terme de consommation par exemple et peut-on les caractériser ?

    Pascale Weil Le changement de paradigme est d’abord celui d’une société qui connait une évolution tellement rapide qu’elle se dévoile sous la forme d’une rupture générationnelle très profonde.
    En deça, le changement de paradigme, est celui d’une société qui devient « multi-bipolaire », tiraillée par de nombreuses fractures : économiques, sociales, culturelles, générationnelles, numériques, technologiques, de mobilité aussi …Les moyennes y ont de moins en moins de sens.
    Ceci a totalement modifié l’imaginaire dominant à l’oeuvre : il avait été un « imaginaire d’opposition » dans les années 60-70, avec sa vision manichéenne puis un « imaginaire de fusion » dans les années 80 et un « imaginaire d’alliance » dans les années 90″ ( cf l’analyse secteur par secteur dans  » A quoi revent les années 90″).
    Aujourd’hui le nouvel imaginaire , ( alors qu’il est de plus en plus difficile de généraliser) est, pour employer une formule simple, « l’imaginaire du « oui, mais », celui d’une personne qui dit oui pour ne pas se marginaliser, mais qui n’adhère pas tout à fait, qui dit oui, mais du bout des lèvres, qui approuve mais qui a un plan B, au cas où…
    …Qui joue le jeu parce qu’il le faut bien mais qui n’y croit pas…
    …Qui a envie de consommer, oui, mais sans se laisser berner…
    …Qui aime les marques, mais si elles apportent une valeur ajoutée…
    …Qui réfute l’uniformité oui mais qui se sent angoissée par l’hyperchoix…
    …Qui approuve la technologie mais qui a peur qu’elle n’engendre un monde deshumanisé…
    …Qui aime le virtuel, oui mais qui se méfie des relations sous cellophane…
    …Qui ne pratique pas de religion sous une forme traditionnelle mais qui aimerait bien des formes de sacré…

    La liste est longue …….car cet imaginaire caractérise nos tentatives de réponse à des paradoxes de plus en plus lourds.

    Denis Failly Les marques ont-elles réellement conscience des mutations et quels enseignements majeurs en terme de marketing / communication peuvent (doivent) -elles en retirer ?

    Pascale Weil Les marques vivent cette multitude de mutations et en ont conscience…. Ce qui demande davantage d’attention c’est de savoir hiérarchiser les mutations qui auront le plus d’impact sur leurs métiers et choisir les priorités. C’est pourquoi notre rôle en consulting est précisément, avec notre expertise Identité & Management, d’explorer ces mutations, de les hiérarchiser et d’ aider ainsi l’entreprise et ses marques à mieux définir ce qu’elles veulent être demain, ce qu’elles doivent être aussi et à partager avec leur management cette hiérarchie pour concentrer leurs efforts sur les so
    urces de valeur ajoutée qui ont le plus de sens pour leurs clients. Elles peuvent alors mobiliser l’interne vers un projet et une identité devenus spécifiques et pertinents.

    Denis Failly Post modernité pour les uns , hyper modernité pour d’autres, pour nous, au-delà de la réthorique et des concepts comment, en tant qu’observatrice des tendances, qualifieriez – vous cette époque ?

    Comme notre rôle est moins d’observer des tendances que d’aider les entreprises et les marques à créer ce qui peut interesser leurs diverses parties prenantes, nous ne regardons pas les « tendances » comme une sorte de fatalité à laquelle les entreprises doivent se soumettre. Non, à nous d’ étudier l’environnement pour tracer la voie spécifique de chacun de nos clients en allant dans le sens de ses volontés et de ses potentiels. Nou faisons davantage attention aux mutations lourdes et aux opportunités qu’elles créent qu’aux tendances qui ont un côté « saisonnier », rapide éphémère qui ne peut pas servir de socle pérenne à une entreprise ou une marque.
    Pour répondre au second aspect de votre question, mon objectif n’est pas celui du combat des mots. Quand j’ai commencé ce livre, oui, j’ai utilisé les concepts de modernité et post modernité. Et avec l’évolution des imaginaires, je savais qu’il s’agissait d’aller au delà des termes actuels.
    Mais je me suis très vite rendue compte que, dans un cadre professionnel, les mots comme post modernité, hypermodernité restent abstraits, voire abscons. Pour la plupart des acteurs, ce sont des querelles d’experts ou d’initiés. Ce qui est en partie vrai.
    Aussi n’ai-je pas cherché de mot globalisant, qui est aussi une caractéristique de la génération des baby boomers.
    J’ai davantage cherché à incarner mon analyse à travers la révolution encore souterraine entre les deux générations, à mettre en évidence les risques lourds que nous avons à ignorer leurs différences radicales à l’heure, où les équilibres politiques, économiques, culturels, … sont lourdement affectés.
    On l’a vu avec la réforme des retraites, on le voit avec les enjeux de l’éducation …, de la santé…

    Je voudrais aussi partager avec vous un écho personnel : Beaucoup de personnes qui ont lu le livre m’ont dit qu’elles avaient réalisé à quel point il était particulièrement difficile de faire partager à sa propre famille l’ expérience de leur génération. L’une d’elle l’a offert à ses enfants en leur disant : « voici comment pense ma génération ». Une autre m’a dit que son fils lui avait conseillé en disait « tiens, cela va t’aider à comprendre« . Une autre personne encore, de 30 ans, m’a dit : « je comprends maintenant pourquoi je m’engueule avec mon boss« . ( Cette personne ne parlait pas de conflit personnel, mais plutôt du fait qu’elle avait réalisé à quel point il existait deux « visions du monde » qui se confrontaient).
    Je n’avais pas imaginé, avant d’avoir ces remarques, à quel point ce livre pouvait aussi , à titre privé, aider à rendre explicite, ce qui en général reste implicite dans une génération. C’est évidemment ce qui m’a le plus touchée.

    Denis Failly « En clin d’œil à l’un de vos précédents ouvrages, les « années 2000 » rêvent-elles encore et à quoi peuvent-elles rêver ? »

    Les baby boomers ont cru qu’en apportant à leurs enfants un confort qu’ils n’avaient pas connu, ils faisaient en soi oeuvre de transmission. Mais devant les défis actuels, ils s’aperçoivent à quel point ils ont eu de la chance.

    Les années rêvent qu’elles peuvent encore rêver … et notamment ici, en France.
    Elles rêvent de laisser à leurs enfants un monde mieux préparé qu’aujourd’hui,
    Elles rêvent que leurs enfants aient mieux qu’elles, alors qu’on annonce partout, que les rêves de croissance se sont déplacés à l’autre bout de la planete …
    Les films d’ailleurs le prouvent. certains sont très réalistes, violents, lourds, d’autres jouent sur le fantastique, le mystère…

    Denis Failly Pascale je vous remercie

     

    Pascale Weil est Associé de Publicis Consultants et Directrice de « Identité & Management ».
    Elle conseille les entreprises sur la redéfinition de leur identité et sur l’appropriation du management de leur nouveau projet.
    Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Et moi, émoi » sur l’individualisme dans les années 80, « Communication Oblige ! » sur la communication de management , « A quoi rêvent les années 90 ? » sur les nouveaux imaginaires et récemment de » Tels Pères, quels fils ? » sur la révolution silencieuse entre les baby boomers et leurs enfants.

     

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    La théorie des mèmes : Pourquoi nous nous imitons les uns les autres.

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    La version française
    (traduction de B. Thomass et préface de
    Richard Dawkins) de :
    « The Meme Machine »

    Quelques mots de Susan Blackmore

     

    Denis Failly – « Susan Blackmore, could you remind us shortly the basics of Memetics and Meme ? »

    Susan Blackmore – medium_susanblackmore_copie.2.jpg« The term ‘meme’ was coined by Richard Dawkins in his 1976 book The Selfish Gene. Memes are habits, skills, songs, stories, or any kind of behaviour that is passed from person to person by imitation. Like genes, memes are replicators. That is, they are information that is copied with variation and selection. While genes compete to get copied when plants and animals reproduce, memes compete to get stored in our memories (or in our computeres or phones) and passed on again to someone else.
    On this view our minds and culture are designed by the competition between memes, just as the biological world has been designed by natural selection acting on genes. Familiar memes include words, stories, TV and radio programmes, chess, Soduko and computer games, glorious symphonies and mindless jingles, the habit of driving on the left (or the right), eating with a knife

    and fork, wearing clothes, and shaking hands. These are all information that has successfully
    been copied from person to person. Without them we would not be fully human.
    In my view our large human brains were forced to grow by the pressure of memes, and have been sculpted by a process of « memetic drive » to be ever better machines for selecting, copying, and storing meme. That is why we talk, draw and paint, and like music – because those memes thrived and caused brains to get better at copying them. So we humans are meme machines, and our nature reflects the history of past memetic competition. »

    Denis Failly – « How birth and spread of the ideas, are there any specific emerging conditions for a Meme, a kind of life cycle ? »

    Susan Blackmore – « Any meme that can get copied will get copied. So the world is full of the successful memes – the rest having simply died away. There are countless ways in which memes can emerge. Every time you speak a new sentence that is a potential meme that might, or might not, get passed on. Your brain is a vast melting pot for memes and can easily put together old memes in new combinations to make new ones. This means that there is constantly a creative evolutionary process going on inside your head and between you and the people you communicate with.
    Some memes have long life-cycles. Plato’s Republic is a memeplex (group of memes that get passed on together) that first emerged thousands of years ago, was widely circulated, then nearly died out, and was later revived many times. Then it was translated into different languages and spread all over the world by modern technological meme machines.
    Other memes have short life cycles. A piece of gossip you heard and passed on to your neighbour may go no further and simply die out there. »

    Denis Failly – « I suppose that Internet (and specifically blogs, wikis, tchat…) is a wonderfull channel of Memetics transmission, what do you think about and do you focus on that topics for your research ?

    Susan Blackmore – « The Internet is heaven for memes. Computers store information much more accurately than human brains, and can copy that information to vast numbers of other computers very quickly. This means a new process of memetic drive is going on in which the increase in available memes drives an increase in the machines for copying them, and so on. The result is not only the Internet but mobile phones, CD players, MP3 players, DVDs, video phones, and much more.
    We biological meme machines have nearly had our day. Few people in developed societies can now hold out against getting a mobile phone. Soon they will feel they just have to get the latest implanted phone receiver, transmitter, thought enhancer, control switches and all sorts of enhancements that will turn their merely biological brains into super computers as well. They will then be able to store and transmit even more memes and the memes will go on driving the expansion of capability. We are already getting badly overloaded. »

    Denis Failly – « Are Memetics a real field of knowledge (with methodology, tools, process, epistemology… ) and could Memetics be categorize as Science? »

    Susan Blackmore – « Memetics has not yet developed into a mature science. There are plenty of people working on memetic topics but the whole area remains highly controversial. Critics argue that memes have not been proved to exist, cannot be identified with any chemical or physical structure as genes can, cannot be divided into meaningful units, and provide no better understanding of culture than existing theories. Others are frightened that memetics undermines the notions of free will and personal responsibility.
    Proponents respond that memes obviously exist, since humans imitate widely and memes are defined as whatever they imitate. Also, the demand for a physical basis is premature. The structure of DNA was not discovered until a century after Darwin, so we may be in the equivalent of the pre-DNA phase in memetics. The question of units is tricky for genes too, and we can study memes by using whatever unit is replicated in any given situation – which may be anything from a few notes to an entire symphony, or a few words to a whole story. As for free will – there have always been people arguing that it is an illusion. Memetics provides a way of understanding how that illusion comes about.
    More important is whether memetics really can provide new insights into human behaviour or culture. I am convinced that i
    t can do so. A simple example is that memetics provides a far better understanding of religions, why they are so dangerous, and why people keep on falling for them. A broader one is the idea that humans have evolved as meme machines. I think language was once a meme-parasite that co-evolved to become symbiotic with us, and that culture is a vast system that is parasitic on human beings. If these ideas are right then memetics is a set of very powerful ideas and we badly need the science of memes. »

    Denis Failly – Susan Blackmore, thanks a lot

    Les sites de Susan Blackmore
    Son site personnel : 
    www.susanblackmore.co.uk
    Son site sur la mémétique : www.memetics.com

     Bio : Sue Blackmore is a freelance writer, lecturer and broadcaster, and a Visiting Lecturer at the University of the West of England, Bristol. She has a degree in psychology and physiology from Oxford University (1973) and a PhD in parapsychology from the University of Surrey (1980). Her research interests include memes, evolutionary theory, consciousness, and meditation.

    IEML (Information Economy Meta Langage)

    Présentation du langage par son créateur, Pierre Levy

    Denis Failly – « Pierre Levy, vous lancez le site consacré à IEML(Information Economy Meta Language), pourriez vous nous expliquer en quelques mots ce qu’est ce langage » ?

    Pierre Levy la bibliothèque NextModerne: IEML, interview de Pierre Levy par Denis Failly « Dans mon esprit, IEML est la langue de l’intelligence collective ou « surlangue » dont je parlais dans l’introduction de mon livre intitulé L’Intelligence collective (La Découverte, 1994), et cela pour au moins trois raisons :

    1. IEML bâtit, pour commencer, un pont entre langues naturelles. N’importe quel graphe de mots écrit dans une langue naturelle au moyen d’un éditeur IEML peut être lu dans n’importe quelle autre langue naturelle supportée par le dictionnaire IEML.
    2. IEML est, ensuite, un pont entre cultures, disciplines, domaines de connaissances, contextes, terminologies, ontologies, etc. La structure logique de ce métalangage permet en effet de déterminer automatiquement des relations entre concepts, des distances sémantiques entre documents et des synthèses quelles que soient l’hétérogénéité des corpus considérés.
    3. Enfin IEML construit un pont entre humains et ordinateurs en donnant aux manipulateurs automatiques de symboles les moyens d’analyser et de computer la complexité sémantique et pragmatique humaine… lorsque cette complexité est exprimée en IEML. Je précise immédiatement que, de même que la majorité des utilisateurs d’ordinateurs n’ont pas besoin d’entrer directement en contact avec le binaire ou même avec des langages de programmation, la majorité des utilisateurs humains d’IEML n’auront pas besoin d’apprendre le métalangage.

    Dans un style sobre, c’est un système d’adressage sémantique des documents numériques. Dans un style plus lyrique, je comparerais l’internet à un « cerveau global », à qui il ne manque que le système symbolique adéquat pour faire accéder l’intelligence collective humaine à la conscience réflexive. Mon hypothèse est qu’IEML pourrait précisément jouer le rôle de ce système symbolique initiateur d’une nouvelle dimension cognitive.

    IEML peut nous permettre de franchir ce seuil cognitif parce qu’il réunit deux propriétés généralement séparées :

    d’un côté, il est capable d’exprimer toutes les nuances sémantiques des langues naturelles, comme le français, l’anglais ou le mandarin ;

    – d’un autre côté, contrairement aux langues naturelles, il peut être traité de manière optimale par les ordinateurs : il est « calculable »

    J’ai conçu ce métalangage afin d’exploiter au service de la cognition humaine la puissance de communication, de mémoire et de traitement d’information dont nous disposons aujourd’hui et dont les générations précédentes ne pouvaient même pas rêver.

    Pour utiliser une métaphore, je pourrais décrire IEML comme le « code génétique » (ou code mémétique) de la culture humaine. Je précise tout de suite que, si le code me semble déchiffré, l’ensemble du génome reste à inventorier. La cartographie de l’espace cognitif humain sera nécessairement une entreprise collective de longue haleine. »

    Denis Failly – « A qui s’adresse IEML ? »

    Pierre levy – « IEML s’adresse essentiellement à deux catégories de personnes : les architectes de l’information et les chercheurs en sciences humaines intéressés par les langages formels.
    Par « architectes de l’information » j’entends les concepteurs de systèmes d’information, les spécialistes de la documentation numérique, de la gestion et de l’ingénierie des connaissances.
    Quant aux chercheurs en sciences humaines, il s’agit surtout de ceux qui veulent surmonter la fragmentation disciplinaire et théorique contemporaine afin de contribuer, par leur activité intellectuelle, à la croissance d’un développement humain qui ne peut être appréhendé que par une approche pluridisciplinaire.
    Par « développement humain », j’entends une dynamique d’interdépendence entre prospérité, santé, éducation, droits de l’homme, démocratie, recherche, innovation, transmission des patrimoines culturels, équilibre des écosystèmes vivants, etc.
    Dans cette perspective, IEML est une langue formelle permettant d’exprimer, les données, les théories et les modèles des diverses sciences de l’homme nécessaires à une compréhension causale et à un pilotage fin du développement humain.
    En outre, via une indexation adéquate des données numériques, IEML pourrait permettre une observation non seulement quantitative mais aussi qualitative – sémantique et pragmatique – de l’économie de l’information qui se développe dans le cyberespace, et qui exprime une part croissante de la communication, des transactions et de la mémoire humaine. »

    Denis Failly -« Quels sont les grands principes d’IEML ? »

    Pierre Levy – « Etant un méta-langage, IEML est indépendant des langues naturelles, ontologies, classifications et théories.

    C’est (a) une idéographie (b) combinatoire, ce qui signifie (a) que chaque symbole a une signification distincte et que (b) la signification d’une combinaison de symboles tend à correspondre à la combinaison des significations de ces symboles. Si ce dernier principe (b) était appliqué à la lettre, on aboutirait à un langage trop redondant, à la couverture sémantique limitée. Le principe combinatoire est donc tempéré par un principe complémentaire d’économie conceptuelle selon lequel le maximum de « surface » sémantique est couverte par un minimum de symboles.

    Les symboles élémentaires sont au nombre de cinq : virtuel, actuel (les deux éléments pragmatiques, liés à l’action et aux verbes), signe, être et chose (les trois éléments sémantiques, liés à la représentation et aux noms).
    A partir des éléments, IEML déploie cinq niveaux de combinaison et d’articulation : 25 événements (deux éléments), 625 relations (deux relations), des millions d’idées (deux ou trois relations), une quantité astronomique de phrases (deux ou trois idées), une quantité virtuellement infinie de graphes possibles (matrices, arbres ou séries de phrases).

    Pour le moment (été 2006), seules quelques deux mille idées ont été interprétées en langues naturelles, avec l’objectif de couvrir la majorité des sujets possibles des sciences humaines. Le dictionnaire IEML en ligne (http://www.ieml.org/) est censé s’accroître constamment avec de nouvelles idées et de nouvelles phrases.

    Chaque graphe est / à simultanément :
    1 – une adresse sémantique,
    2 – un objet d’interprétation, ou « texte »,
    3 – un système d
    ‘interprétation automatique, ou « point de vue cognitif » sur d’autres graphes et
    4 – un clavier virtuel pour la rédaction d’autres graphes. Les graphes sont lisibles directement en IEML ou bien dans la langue naturelle choisie par l’utilisateur.

    Denis Failly – « Pourquoi avoir créé ce langage,  qu’apporte t-il de plus par rapport aux langages existants ? »
    Pierre levy -« 

    • TCP-IP permet la communication entre ordinateurs.
    • HTTP gère les hyperliens d’un site à l’autre.
    • HTML normalise la visualisation des pages web.
    • XML décrit la structure des bases de données…

    IEML est un « système de coordonnées » des sujets, du contenu sémantique, ou de la signification des fichiers. Il code la position des documents dans un espace cognitif infini mais précisément adressable. IEML propose un codage navigable des concepts. Chaque code-concept (ou phrase IEML) est interprétable dans toutes les langues naturelles supportées par le Dictionnaire IEML. Actuellement, ces langues se limitent au français et à l’anglais, mais des traductions en espagnol et portugais sont déjà en cours. Nous n’en sommes qu’au tout début du programme de recherche : à terme, les codes IEML seront interprétés dans toutes les grandes langues de communication présentes sur le web.
    En somme, IEML tente de résoudre un problème que ni TCP-IP, ni HTTP, ni HTML, ni XML n’ont la prétention de résoudre.

    Pour décrire le « contenu », on utilise généralement des mots en langues naturelles. Mais il existe des milliers de langues différentes et, à l’intérieur même de chacune des langues, les mots peuvent avoir plusieurs sens et le même sens peut s’exprimer par plusieurs mots, sans parler des changements de sens dues aux variations de contextes.
    Les moteurs de recherche contemporains travaillent sur des chaînes de caractères (en langues naturelles) et non pas sur des concepts, thèmes ou notions, qui sont indépendants des langues et de leurs mots.

    En plus du simple usage des langues naturelles, il existe également des terminologies moins ambigües et bien structurées utilisées par les professionnels de l’information : langages documentaires des bibliothécaires, ontologies des informaticiens, etc. Mais ces systèmes de classification sont très nombreux, généralement incompatibles entre eux et sont basés en définitive sur l’utilisation de mots en langues naturelles.
    De nombreux langages documentaires, comme le « Dewey » des bibliothécaires, proposent des hiérarchies de concepts assez rigides et qui ne se prêtent pas de manière optimale au traitement automatique. La plupart des langages documentaires, même les plus souples – comme les langages à facettes inventés par Ranganathan – ont été conçus « avant les ordinateurs ».

    Les ontologies, que les normes du web sémantique recommandent de formaliser dans le langage OWL (Ontology Web Language) sont des réseaux sémantiques – le plus souvent des arbres ou des taxonomies – décrivant les relations entre concepts d’un domaine de connaissance. Or, d’une part, les concepts sont exprimés par des mots en langues naturelles (avec tous les problèmes afférents déjà signalés plus haut) et, d’autre part, les ontologies – considérées comme structures de relations – ne sont pas traductibles les unes dans les autres. OWL permet seulement l’exécution d’inférences automatiques au sein d’une même ontologie. Cette fragmentation linguistique et logique des ontologies limite énormément les bénéfices potentiels du web sémantique.

    En général, l’exploitation « intelligente » des données présentes sur le web est aujourd’hui très limitée. Par exemple, même dans des corpus relativement homogènes, comme wikipedia, on ne voit pas de possibilités de génération de liens automatiques entre documents portant sur les mêmes sujets. La situation est encore pire si ces documents sont rédigés dans des langues différentes.
    Il n’y a pas non plus de calculs de distances sémantiques qui permettrait, par exemple, d’aiguiller les utilisateurs sur des informations « proches » des questions qu’ils ont posées si ces questions ne trouvent pas de correspondants exacts.

    La traduction des langages documentaires et des ontologies en IEML aurait trois avantages directs :

    – premièrement, tout le travail d’indexation et de catalogage déjà réalisé serait sauvé (il n’est pas à refaire),
    – deuxièmement, les ontologies et systèmes documentaires deviendraient mutuellement compatibles sur le plan logique, c’est-à-dire que des inférences automatiques et calculs de distances sémantiques pourront être exécutées d’une ontologie à l’autre,
    – troisièmement, une fois traduite en IEML, une terminologie ou ontologie se trouverait automatiquement interprétée dans toutes les langues naturelles supportées par le dictionnaire IEML.

    En général, une indexation en IEML permettra :
    – la recherche par concepts (et non plus seulement par chaînes de caractères),
    – la génération automatique de liens entre documents portant sur des sujets identiques ou complémentaires,
    – le calcul de distances sémantiques et éventuellement la génération automatique de cartes sémantiques (synthèses) de grands corpus
    – les inférences et analyses automatiques au sein d’ensembles de documents « quelconques » séléctionnés par les utilisateurs selon leurs propres critéres.

    Je précise que tout cela représente aujourd’hui (été 2006) un vaste programme de recherche et non pas des solutions techniques immédiatement disponibles.

    Pour les corpus qui ne sont pas déjà indexés au moyen d’un langage documentaire ou d’une ontologie, il faudra évidemment mettre au point des solutions d’indexation automatique en IEML. »

    Denis Failly – « Pierre Levy, compte tenu de vos recherches, pratiques, et nombreux écrits autour des usages des Tic et de leur implication en terme culturels, sociaux, cognitifs, d’intelligence collective, quel est votre regard sur le « paradigme » Web 2.0. »

    Pierre Levy – « Je suppose que vous entendez par « web 2 » la liste suivante :

    le développement de la blogosphère et des possibilités d’expression publique sur le web,
    – l’usage croissant des wikis,
    – le succès mérité de wikipedia,
    – la multiplication des processus de partage d’information et de mémoire (delicious, flicker, etc.),
    – la tendance générale à considérer le web comme une sorte de système d’exploitation pour des applications collaboratives et autres,
    – la montée des logiciels sociaux et des services tendant à accroître le capital social de leurs usagers,
    – la montée continue des systèmes d’exploitation et des logiciels à sources ouvertes,
    – le développement du P2P sous toutes ses formes (techniques, sociales, conceptuelles)…

    La liste n’est pas close.

    Tout cela manifeste une exploration sociale des diverses formes d’intelligence collective rendues possibles par le web et repré
    sente donc une évolution très positive. Mais, en fin de compte, il s’agit d’une exploitation par et pour le plus grand nombre de potentialités qui étaient techniquement et philosophiquement déjà présentes dès l’apparition du web en 93-94. Je vois là une maturation culturelle et sociale du web (qui a été conçu dès l’origine par Tim Berners Lee pour favoriser les processus collaboratifs) plutôt qu’un saut épistémologique majeur. »

    Denis Failly – « Vous qui êtes acteur et observateur des recherches en cours dans le domaine des Sciences Cognitives, vers quoi allons – nous, quelles sont les  émergences remarquables dans ces domaines  qui préfigurent l’avenir ? »

    Pierre Levy – « La formalisation de la logique et de l’arithmétique a permis l’automatisation des calculs arithmétiques et logiques et, en fin de compte, la naissance de l’informatique classique. Grâce à la formalisation de la sémantique et de la pragmatique proposée par IEML, on peut prévoir la naissance d’une informatique sémantique (ou informatique 2, si vous voulez !), capable de combiner les calculs arithmétiques et logiques avec des calculs sémantiques et pragmatiques respectueux du caractère complexe, qualitatif et virtuellement infini de l’univers cognitif.

    Cela ne rendra pas obsolètes les résultats antérieurs des recherche en IA (NDLR: Intelligence Artificielle), en informatique cognitive ou en théorie des jeux mais permettra au contraire de les enrichir d’un contenu sémantico-pragmatique beaucoup plus riche.

    Plus généralement, je crois que les développements ultérieurs du cyberespace verront l’avènement d’une révolution scientifique dans les sciences humaines, un peu comme l’invention de la presse à caractères mobiles par Gutemberg et les nouveaux instruments d’observation (téléscope et microscope) ont favorisé une révolution scientifique dans les sciences de la nature.Les acteurs de cette révolution auront tendance à considérer les phénomènes sociaux comme des processus cognitifs à l’échelle collective. Ces processus de cognition collective (ou d’économie de l’information signifiante) seront observables, navigables et modélisables dans le cyberespace.
    Au-delà de la fragmentation disciplinaire et théorique des sciences humaines contemporaines, le coeur de cette révolution de l’économie de l’information sera la découverte-exploration constructive d’un espace cognitif multidimensionnel, fractal, unique et infini où se déroulent les processus relevant de la culture humaine. »

    Denis Failly – « Merci Pierre Levy »


    Le site IEML

    Pierre Levy est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels :

    L’intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace

    La Cyberculture

    Qu’est ce que le virtuel

    Les arbres de connaissance

     

    Bio : Pierre Lévy a consacré sa vie professionelle à analyser les implications culturelles et cognitives des technologies numériques et à promouvoir leurs meilleurs usages sociaux.

    Né en 1956. Maîtrise d’histoire des sciences (Paris, Sorbonne, 1980, dirigée par Michel Serres). Doctorat de sociologie (Paris EHESS 1983, dirigée par Cornélieus Castoriadis).
    Chercheur au CREA (École polytechnique, Paris) sur l’histoire de la cybernétique, de l’intelligence artificielle et de la vie artificielle, 1983-1986. Professeur invité à l’Université du Quebec à Montréal, departement de communication, 1987-1989, enseigne l’informatique pour la communication. Professeur en sciences de l’éducation à l’ Université de Paris-Nanterre, 1990-1992, enseigne les technologies pour l’éducation. Habilitation à diriger des recherches en sciences de l’information et de la communication (Grenoble 1991). Co-fondateur et chercheur au Neurope Lab. Recherches sur l’économie et la technologie de la connaissance, 1991-1995.

    Membre de la mission officielle sur l’enseignement ouvert et à distance

     

    Le bonheur paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation

                      La bibliothèque NextModerne, interview Gilles Lipovetsky par Denis Failly           Gilles Lipovetsky, Editions Gallimard, 2006

    Une nouvelle modernité est née au cours de la seconde moitié du XXème siècle : la civilisation du désir, portée par les nouvelles orientations du capitalisme de consommation. Mais ces deux dernières décennies, un nouveau séisme est apparu qui a mis fin à la société de consommation, une nouvelle phase du capitalisme de consommation s’est mise en place : la société d’hyperconsommation.

    Quelques mots de l’auteur, Gilles Lipovetsky

    Denis Failly – Gilles Lypovetsky, Pourriez nous brièvement nous définir l’hypermodernité

    Gilles Lypovetsky –medium_lipovetsky.jpg « La modernité s’est construite au 18ème siècle en mettant en place trois grands systèmes les droits de l’homme et la démocratie, le marché, et enfin la dynamique de la techno-science, le problème c’est que pendant deux siècles et demi ces 3 systèmes ont été fortement attaqués par des systèmes qui les rejetaient, par exemple le totalitarisme qui rejetait à la fois le marché et la démocratie. Aujourd’hui se fait sentir moins le besoin d’un contre modèle qu’une nouvelle régulation qui met au centre l’individu. »

    Denis Failly – « En quoi le bonheur est – il paradoxal ?

    Gilles Lypovetsky – L’hédonisme, la consommation promet des bonheurs, de l’évasion, c’est une société qui stimule une marche au bonheur dans ses référentiels, mais la réalité c’est que l’on voit la multiplicité des anxiètés, la morosité, l’inquiétude, le ras le bol, l’insatisfaction quotidienne. Donc voilà, l’idée de bonheur paradoxal est : que plus la société marche au bonheur plus montent les plaintes, les récriminations, les insatisfactions.

    Denis Failly – Quelles sont les grandes tendances de la société que vous appelez «hyper consommative» dans votre ouvrage ?

    Gilles Lypovetsky– L’équipement, non plus centré sur les biens mais sur les personnes, par exemple le téléphone avant c’était semi collectif, ou bien on avait une télé par ménage…
    – les cultures de classes s’érodent, le fait d’appartenir à un groupe social ne détermine plus strictement les modes de consommation parce que les cultures de classes se sont effondrées, à cause de l’information, à cause de la pub, de la diffusion des valeurs hédonistes, à partir de là, le consommateur devient un hyper consommateur, c’est à dire volatile, infidèle, qui échappe au quadrillage de classe d’autrefois.
    – Une consommation émotionnelle, une satisfaction pour soi ou ses proches, soit par ce que dans la consommation on cherche par exemple à fuir un malaise, c’est une sorte de thérapeutique, soit par ce que les gens ont envie de vivre des expériences nouvelles, dans le sport, le tourisme… pour connaître des sensations nouvelles, donc la consommation devient beaucoup plus émotionnelles ou expérientielles. – On a des consommations de plus en plus clivées entre le haut de gamme et le low cost, ce sont les deux segments de marchés qui se développent le plus, le moyen de gamme décline, les extrêmes se renforcent.

    Denis Failly – Comment aujourd’hui les jeunes construisent leur identité à travers la consommation ?

    Gilles Lypovetsky– Comme les jeunes sont aujourd’hui éduqués dans l’idée d’être eux mêmes, d’être plus autonomes, du coup ils cherchent au travers de la consommation ce qui leur permet d’afficher leur personnalité même si c’est en copiant le modèle de leur camarade, donc au travers du conformisme, du culte des marques, ils construisent leur identité.

    Denis Failly Que vous inspirent Internet comme nouvelles manières de faire lien ?

    Gilles Lypovetsky– Oui avec Internet beaucoup de choses sont liées à la consommation on entre dans l’hyperconsommation puisqu’il n’y a pas plus de limites, il n’y a plus de barrières spatio – temporelles. Il y a une information beaucoup plus ample avec un consommateur plus reflexif qui est capable de comparer de juger les offres…Internet favorise le low cost, départ dernière minute…tarifs préférentiels.
    Le succès des blogs, c’est une certaine défiance envers les médias traditionnels au profit de l’expression des individus qui montrent qu’il y a une limite à la consommation et que les gens ont envie aussi de devenir acteur, de s’exprimer, de passer à côté des circuits ou des réseaux tradiitionnels.
    C’est sympa comme phénomène mais il peut y avoir des dérives du n’importe quoi, il n’y a plus de filtrage, c’est un peu comme les cafés philos c’est parfois un peu de la bouillie pour le dire simplement.

    Denis Failly – Par rapport à certains sociologues qui postulent l’existence de tribus, de communautés…est ce que l’hyperconsommateur est un hyper – individualiste et en quoi les deux s’opposent ?

    Gilles Lypovetsky – C’est une question en fait conceptuelle, empiriquement les tribus existent mais c’est purement descriptif maintenant il faut les penser et c’est là ou la notion de tribu ne va pas, car la tribu c’est clos c’est fermée, hors, ce qui caractèrise le moment, c’est que les gens changent et à part les adolescents les gens sont dans une tribu, dans une autre… et ils peuvent mélanger, ils ne sont pas fait d’une pièce, les punks ou les goths c’est un tout petit monde mais ça représente pas le monde des adultes. Pour définir un adulte qu’elle est sa tribu exact, il peut aller faire du camping, faire de la musique classique etc, alors à quelle tribu appartient-il ? si il n’y plus d’homogéneïté c’est difficile. Ce sont des tribus tellement perméables tellement fugitives que la notion de tribu ne me paraît pas correcte, la tribu, on peut l’observer à des signes, mais on ne peut pas la penser parce que ce qui pense le tribalisme d’aujourd’hui c’est l’hyper-individualisme justement, les individus ne sont plus incrustés, incorporés dans quoi que ce soit puisque ce qui les caractérise c’est leur labilité, leur capacité à ne pas être intégrés, mais de choisir leur groupe d’appartenance.

    Denis Failly – Gilles Lypovetsky, Vous sortez un nouvel ouvrage en septembre, pouvez-vous nous en dire plus ?

    Gilles Lypovetsky – Oui, ca va s’appeler la « société de déception », j’essaie de voir comment l’expèrience de la déception fait partie de la condition humaine, les hommes sont déçus car ils ont des désirs et les désirs correspondent rarement à ce que l’on a, mais la modernité lui donne un poids, une surface beaucoup plus importante qu’autrefois. On le voit dés le 19ème siècle avec Durkheim, Tocqueville notamment. La notion d’égalité fait monter les aspiration
    s, avant nous étions enfermés dans notre monde aujourd’hui c’est ouvert. Le livre monte que ce phénomène n’a fait que s’exacerber, avec le recul du religieux qui n’encadre plus les comportements, avec l’école qui ne répond plus aux promesses d’ascenseur sociale, avec la fin de la croyance dans le progrès, les gens sont méfiants envers la technique, ils ont peur des OGM, ils ont peur du réchauffement de la planète.. La technique déçoit, l’école déçoit, la politique déçoit on est dans une période de désillusion…

    Denis Failly – Gilles Lypovetsky, je vous remercie


    NB :  cette interview de Gilles Lipovetsky a été réalisée par téléphone

     
    Bio : Gilles Lipovetsky est Professeur agrégé de philosophie à l’université de Grenoble, Membre du Conseil d’analyse de la société (sous l’autorité du Premier Ministre), Membre du Conseil national des programmes (Ministère de l’Education Nationale), Consultant à l’Association Progrès du Management. il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages :
    L’Empire de l’éphémère, Le Crépuscule du devoir, La Troisième femme, édition Gallimard, L’Ere du vide, La société de déception, Métamorphoses de la culture libérale, Le luxe éternel, Les temps hypermodernes,