Le peuple des connecteurs : Ils ne votent pas, ils n’étudient pas, ils ne travaillent pas… mais ils changent le monde

La bibliothèque NextModerne, Le peuple des connecteurs, Thierry Crouzet interviwé par Denis FaillyThierry Crouzet, Bourin Editeur, 2006

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Thierry Crouzet, ils ne votent pas, n’étudient pas, ne travaillent pas et en plus ils changent le monde, pourquoi cette présentation des connecteurs par ce qu’ils ne sont ou ne font pas plutôt que l’inverse? Peut-on les définir ou sont-ils symptomatiques du caractère mouvant, multidimensionnel, voire insaisissable ou flou du « monde qui vient « ?

Thierry Crouzet La bibliothèque NextModerne, Thierry Crouzet
Comment parler des connecteurs aux gens qui ne sont pas connecteurs ? Je ne pouvais pas titrer : les connecteurs s’auto-organisent, ils engendrent des structures émergentes et jouent avec les états critiques. J’ai un passé de journaliste, j’aime les formules chocs. Pour me faire comprendre, j’ai donc choisi de me référer à ce que tout le monde connaît et j’ai essayé de montrer que les connecteurs remettent tout cela en question. Quand je dis « Ne pas voter », il faut entendre « Ne pas voter comme nous avons l’habitude de le faire ». Et ainsi de suite. Dans le livre, j’espère être beaucoup plus positif. Les connecteurs changent les règles du jeu chacun dans leur coin, mais ces coins se rejoignent peu à peu et engendrent une nouvelle société. Quant à définir les connecteurs, c’est assez difficile. Je m’y suis essayé plusieurs fois, dans le livre, puis sur mon blog. Le post http://blog.tcrouzet.com/?l=35474 me convient pour le moment. Les connecteurs sont des gens de tout âge, de tout horizon, qui ont pris conscience que notre société était en train d’atteindre une complexité qui rend les anciens modes de Management inopérants. Bien sûr, grâce aux nouveaux outils de communication, les connecteurs contribuent grandement à la complexification de la société. Ils la transforment en un réseau hautement interconnecté. J’en reviens alors à Ne pas voter. Pourquoi mettre au pouvoir des gens qui ne peuvent contrôler la complexité ? Et ils ne le peuvent pas parce que la complexité n’est pas contrôlable. J’aime comparer la société à un tas de sable qui a atteint un état critique. À ce moment, quand vous lâchez un grain de sable sur le tas, vous êtes incapable de prévoir ce qui va se produire : rien, une petite avalanche, un cataclysme… Si notre société est dans un état critique, ce qui est très probable, elle est ingouvernable. Par chance, nous savons que cette situation ne mène pas au chaos. Il y a une voie de sortie, adoptée d’ailleurs par la nature : l’auto-organisation. Les décisions prises au niveau local remontent peu à peu. C’est exactement de cette façon qu’Internet s’est construit et continue de se développer. Je crois que l’ensemble de la société humaine, sous l’impulsion des connecteurs, prendra le même chemin. Être connecteur, c’est donc croire que nous pouvons nous auto-organiser. On peut être connecteur sans jamais avoir utilisé Internet. Voilà pourquoi mon livre parle de découvertes scientifiques tout autant que d’Internet.

Denis Failly -« A la lecture de l’ouvrage, j’ai eu de suite le sentiment de me reconnaître dans le portrait des connecteurs, et je me suis demandé si « peuple de connecteurs et peuple du Web 2.0 égale même combat »; A la condition peut-être de ne pas réduire le Web 2.0 à des outils et des fonctionnalités, n’y a t-il pas des dimensions supplémentaires à développer pour être un connecteur (transversalité, élasticité cognitive,…) ?

Thierry Crouzet – J’ai collaboré à Europe Online en 1996, j’ai écrit mon premier livre au sujet d’Internet en 1997, j’ai créé bonWeb.com en 1998 et je ne sais pas ce que c’est le Web 2.0. Et le Web 1.0 ? C’est quoi ? Techniquement, j’ai une vague idée, le Web 2.0 c’est une tentative de normalisation. Je crois qu’il ne peut rien arriver de pire au Web. Certains sites en sont encore au HTML des origines, d’autres ne jurent que par XML ou AJAX. Tout cela cohabite. Des gens innovent, certaines innovations retiennent l’attention et elles se généralisent parfois. Le Web est une sorte d’organisme vivant, plutôt une biosphère où l’évolution se jouerait à une vitesse démente. Des morceaux du Web en sont déjà à la version 3.0, d’autres à la version 1.0. Le Web ne ressemble pas à un logiciel mais à un être vivant. On ne peut pas lui appliquer de version. Ça c’est bon pour les produits pensés de haut en bas, méthodiquement, archaïquement. Au contraire, le Web pousse comme une plante. Personne ne le dirige, personne n’en fixe les spécifications. Il en ira de même pour la société des connecteurs. Elle n’est pas dirigée d’en haut mais par sa base qui en constitue la totalité. Je sais qu’on peut présenter le Web 2.0 moins techniquement. Même si je désapprouve totalement ce nom de Web 2.0, j’ai ma petite idée à son sujet. Je le vois comme une troisième couche. Il y a le réseau Internet, l’infrastructure qui dessine un réseau en étoile hautement décentralisé. Au-dessus, sans que personne ne l’ait prémédité, s’est créé le Web et, lui aussi, il a dessiné le même type de réseau, mais avec une plus grande densité de liens. Maintenant apparaît un nouveau réseau. Il ne lie plus des pages Web mais des informations. Et ces liens ne sont pas unidirectionnels comme les liens hypertextes traditionnels. Ils vont dans les deux sens (le fameux trackbacks des blogs, et ce n’est qu’un début). Ce réseau ressemble de plus en plus à celui des neurones de notre cerveau. Grâce au tracback, le réseau deviendra capable d’apprendre (les connexions vont se renforcer). Peut-être que la première IA (NDLR : Intelligence artificielle) ne va pas tarder à naître, si elle n’est pas déjà née. Les connecteurs participent à l’émergence de ce nouveau réseau. En termes de complexité, une étape décisive est en train d’être franchie, sans doute celle qui nous permettra de nous auto-organiser avec une grande facilité. Le Web 2.0 serait cet espace propice à l’auto-organisation, ce monde à travers lequel les connecteurs vont interagir. Il reste à lui trouver un véritable nom.

Denis Failly – « Créatifs Culturels » pour les uns (Paul H.Ray), « Coopérateurs ludiques » pour d’autres (Patrick Viveret), une majorité silencieuse (au sens : moins officielle ou non médiatique) de connecteurs n’est-elle pas en train de travailler souterrainement la société parallèlement aux acteurs en place (politique, médiatique, économique…), qui eux ne semblent pas avoir encore compris les changements de paradigmes en cours… à quand le « point de bascule »?

Thierry Crouzet – Tous les entrepreneurs du Web, tous les bloggeurs, vous, moi, nous tous qui interagissons sur le Web ne respectons plus vraiment les anciennes règles du jeu. Nous avons court-circuité les chemins de communication traditionnels. Pour me contacter, il vous a suffit d’ouvrir mon livre, d’y voir l’adresse de mon site, d’y trouver mon mail. Vous n’ave
z eu besoin de personne d’autre, surtout pas de mon éditeur. Peut-être Google vous a même mené directement à moi. Le réseau des connecteurs diminue les intermédiaires, voire les supprime. Nous communiquons d’égal à égal. Cette nouvelle société hautement interconnectée ne peut plus fonctionner comme l’ancienne. Elle obéit à de nouveaux principes, par nécessité logique. Nous autres connecteurs n’agissons pas dans la clandestinité, encore moins souterrainement, la volonté de transparence nous anime. Malheureusement, nous allons rencontrer de farouches ennemis. Le pouvoir installé va-t-il accepter de disparaître ? Les hommes politiques vont-ils quitter leurs sièges ? Les journalistes des grands médias vont-ils continuer de s’émerveiller des blogs ? Je ne le sais pas. Je pense déjà que les meilleurs journalistes d’aujourd’hui sont les bloggeurs. Lemeur dit tout le temps qu’il n’est pas journaliste. Il se trompe : il est en train d’inventer le journalisme de demain. Les hommes politiques courent chez lui parce qu’ils l’ont compris. Mais vont-ils pousser le raisonnement jusqu’à ses conséquences ultimes ? Je crois qu’ils vont finir par freiner des quatre fers. Nous le voyons bien avec leurs tentatives de légiférer le P2P. Ils ne pensent qu’en termes de contrôle. Ils sont incapables de pousser vers la décentralisation qui, peu à peu, les priverait de pouvoir. Ils ne scieront pas facilement la branche sur laquelle ils sont assis. Mais ils ne pourront pas résister éternellement. La complexité de la société des connecteurs finira par les submerger. Quand ? Je crois que personne ne peut le savoir. Mais peut-être plus vite que la plupart des gens ne le pense. Dix ans, quinze ans tout au plus. À moins que la voie répressive adoptée par la Chine ne prenne le dessus. Je ne veux même pas envisager cette possibilité.

Denis Failly -« Dans la description de cette intelligence « connective » en gestation via les connecteurs, vous semblez vous inscrire dans la rhétorique d’Edgar Morin, Jean Louis Le Moigne ou Joël de Rosnay… qui nous invitent à « penser la pensée complexe », à relier les connaissances et les êtres, à intégrer la logique systémique et organique dans l’observation des faits humains. Ces auteurs vous ont-ils inspirés ou tout cela a t-il germé en vous comme une évidence ?

Thierry Crouzet – Je crois que je n’ai jamais lu un livre de sociologie. Je suis un scientifique, mes sources sont scientifiques, voire philosophiques ou artistiques. En plus, j’ai la fâcheuse habitude de ne lire presque que des auteurs anglo-saxons. Des auteurs comme Strogatz, Barabási ou Wolfram ne sont pas traduits en français alors qu’ils pensent la modernité. Tout au long de mon livre, je me suis appuyé sur des découvertes objectives : auto-organisation, état critique, intelligence en essaim, topologie des réseaux… J’ai raisonné comme un scientifique jusqu’au moment où j’extrapole certains résultats. Mais c’est encore une position scientifique car mes extrapolations peuvent être infirmées. Ça me fait plaisir de rejoindre les auteurs que vous citez et que je n’ai pas lus. Ça m’enthousiasme même ! Nous avons pris des chemins opposés et pourtant nous sommes en accord. C’est bien la preuve qu’il se passe quelque chose, qu’un mouvement de fond est en train de naître. Nous escaladons tous la même montagne mais pas par la même face. Nous nous rejoindrons au sommet.

Denis Failly – Thierry je vous remercie

 
 
Bio : Ingénieur de formation, journaliste, ancien rédacteur en chef et fondateur des magazines PC Direct et PC Expert, Thierry Crouzet à publié d’autres ouvrages chez MicrosoftPress puis chez First. Il est également éditeur de bonWeb.com, version électronique de son « Guide des meilleurs sites Web ».
 

Internet, tome 2 : « services et usages de demain »

La bibliothèque NextModerne, Internet services et usages de demain, Jean Michel Cornu interviwé par Denis Failly Jean-Michel Cornu, 2003, FING

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Interview de l’auteur

 

Denis Failly – « Jean Michel Cornu, dans votre ouvrage « Internet, services et usages de demain » vous exposiez les deux visions (côté utilisateurs et côté fournisseurs), pour ce qui est des usages de l’Internet; Deux ans après, quelle(s) appréciation(s) portez – vous , quant à la rencontre des deux visions ? »

La bibliothèque NextModerne, Jean Michel CornuJean Michel Cornu « On retrouve toujours ces deux visions des produits et services et ce n’est pas prêt de changer… tout simplement parce qu’il s’agit de deux facettes complémentaires, un peu comme les deux cotés – pile et face – d’une pièce :
– Le fournisseur va pouvoir à l’aide de technologies, proposer un ensemble de fonctionnalités intégrées dans les produits et services qu’il propose.
– L’utilisateur va faire un ensemble d’usages (chez lui, au travail, en déplacement…) du produit ou service en fonction de ses besoins propres.
Ces deux visions ne se recouvrent pas totalement. Je ne connais personne qui utilise l’ensemble des fonctionnalités disponible par exemple dans un simple traitement de texte. A l’inverse, le même traitement de texte sert à pas mal de choses que le fournisseur n’a pas imaginé (par exemple : faire des tableaux avec des lettres ou… écrire du mal sur le fournisseur).

Ce qui est intéressant est que l’on voit de plus en plus de personnes qui sont capables d’avoir ces deux visions apparemment antagonistes : fonctionnalités et usages. Cela nécessite d’avoir une certaine souplesse d’esprit pour « tourner autour » des produits et services. Les gagnants de demain seront certainement ceux qui sauront proposer des produits et services avec pas simplement une « vision de l’utilisateur et de ses besoins », mais plutôt une « vision utilisateur du produit ou service ». Pour être plus juste, il faudrait parler d’un maximum de « visions utilisateurs ». Je pense même que les meilleurs produits et services sont ceux qui, s’ils proposent quelques idées d’usages au départ, offrent le maximum de possibilités d’en inventer de nouveaux qui n’ont pas été imaginés par les concepteurs. Le meilleur exemple que je connaisse est certainement l’Internet. Comme Vint Cerf me l’a confirmé, ses créateurs n’imaginaient pas qu’il servirait à faire du client serveur (le Web), du téléphone, de la radio, de la télévision ou même du commerce… »

Denis Failly -« Du modèle Web axé sur la rareté (dialectique du capitalisme), au modéle axé sur l’abondance et la gratuité (dialogique du don / contre don) lequel vous semble susceptible de s’ancrer durablement ? »

Jean Michel Cornu « Je vais faire une réponse dialectique 😉 : les deux.
Je ne crois pas que l’un ou l’autre de ces modèles va disparaitre ou alors ce serait une formidable régression.

  • Le modèle de la plannification est particulièrement bien adapté à gérer des choses rares mais prévisibles
  • Le modèle de l’économie est particulièrement bien adapté à gérer des choses imprévisibles et rares
  • Le modèle la coopération pour sa part gère très bien l’imprévisible par l’abondance

Pour paraphraser une histoire drôle : le paradis serait un endroit où les innovateurs utilisent la coopération, les industriels qui dupliquent à partir de ressources rares utilisent la plannification et les vendeurs qui diffusent des biens rares utilisent l’économie – l’enfer… c’est l’inverse !

Le problème est que dans la vie réelle beaucoup de choses peuvent être vues comme rares ou abondantes suivant le point de vue. Une fois que la musique se sépare de sa galette de plastique pour devenir un simple fichier aisément duplicable que peut-on en dire : les bons artistes sont-ils rares ou abondants ?

  • On peut dire qu’ils sont rares et qu’il faut les protéger, et même les « planifier »
  • On peut aussi dire que de très nombreux artistes extraordinaires sont aujourd’hui inconnus et qu’il faut pourvoir les identifier

La difficulté consiste à passer d’un modèle à l’autre un peu comme nous proposions dans la question précédente de « tourner » autour de la pièce de monnaie.

Mais quelle peut être par exemple le modèle économique d’un modèle coopératif ? La réponse n’est pas simple. Elle fait souvent appel à des mécanismes à deux niveaux (le générique est libre et le spécifique est commercialisé classiquement, certaines musiques sont libres pour favoriser la vente de place de concerts…) Il existe de très nombreux exemples qui ne s’adaptent pas à tous les cas de figure mais qui peuvent donner des idées pour trouver celui qui peut convenir. On trouve ce genre de réflexions dans le monde du logiciel libre qui fait vivre pas mal de personnes ou dans celui des contenus culturel comme nous avons pu le voir dans une étude pour Patrimoine Canadien.
Pour résumer, plutôt que de chercher à imposer un modèle ou un autre (chacun n’étant adapté qu’à certaines circonstances), il me semble urgent de comprendre les interfaces entre ces modèles apparemment incompatibles. Quand Hegel parle de dialectique, plutôt que de choisir entre deux solutions opposées, il se sert de l’apparente contradiction pour faire un « saut qualitatif ». C’est probablement ce dont nous avons le plus besoin… »

Denis Failly – « Plus largement comment envisagez-vous l’avenir à court et moyen terme,
pour les Tic tant en termes de modéles, d’usages, d’applications voire de cibles utilisatrices…? »

Jean Michel Cornu « Vaste question ! Ce qui me semble révélateur est qu’un certain nombre de frontières s’estompent : entre le gratuit et le payant, entre le virtuel et le réel ou même entre l’électronique et l’organique. Il devient de plus en plus difficile de faire des catégories séparées pour classer chaque chose (ordinateur, pda, téléphone, bouilloire…).
Du coup l’internet déborde de l’écran de l’ordinateur pour envahir notre vie de tous les jours – pas simplement avec des objets techniques comme des robots ou des lapins en plastique – mais dans tous les domaines : Au Mali, de nombreuses personnes qui n’utilisent jamais l’internet bloguent sur le site de l’ANPE et d’autres encore le consulteront dans les prochaines semaines… par radio locale grâce à un système qui amène les annonces en pdf et en MP3 dans les radios qui n’ont pas accès à l’internet (à l’aide d’un satellite de radio numérique Wordspace).
Progressivement, au fur et à mesure qu’une technologie devient mature, elle devient plus invisible. Cela facilite le développement d’usages et son insertion dans l’environnement de l’utilisateur mais dans le même temps il est toujours dangereux de ne pas tout voir (je ne fais pas attention à la qualité des avions dans lequel je monte, je m’en remet au fabriquant et aux compagnie. Mais la question des listes noires de compagnie aérienne s’est pourtant posé pour savoir quand je pouvais prendre un vol « les yeux fermés »). Finalement, l’évolution des produits et services et les usages que l’on en fait, c’est un peu comme la langue d’Esope : la meilleur et la pire des choses. Il n’y a pas de déterminisme technologique. A nous de choisir ce dont nous ne voulons plus nous soucier, ce dont nous voulons garder le contrôle et ce que nous ne voulons pas.

Denis Failly – « Merci Jean Michel »

Le site de la FING

Le blog de Jean Michel Cornu

Bio : Jean Michel Cornu est expert international sur la société et les technologies de l’information, directeur scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing) 

RSS blogs – Un nouvel outil pour le management : La syndication des flux d’informations et des blogs pour l’entreprise

alt=Jean-Claude Morand, M2 Editions, 2005

Quelques mots de l’auteur, Jean-Claude Morand

 

Denis Failly « Jean Claude Morand, pouvez-vous nous dire ce qui a présidé à l’écriture de ce livre ?
Jean Claude Morand La bibliothèque NextModerne, Jean Claude Morand Durant l’été 2004, j’ai été amené à entreprendre une recherche et à développer un pilote en ce qui concerne la syndication de contenus dans le cadre de mon activité de Directeur de l’innovation en marketing pour une entreprise multinationale. Cette recherche s’inscrivait dans la ligne de la gestion partagée des connaissances non seulement à l’intérieur de l’entreprise mais également avec les partenaires que sont les sous-traitants et les clients, principalement les ingénieurs qui planchent sur la conception de nouveaux produits. La communication des résultats de cette recherche appliquée faisait partie de mes attributions. Cela a été, en premier lieu, quelques sessions de formations autour de XML, des meta tags, de la taxonomie, de l’ontologie et bien entendu des concepts du web sémantique appliqué au marketing. Ces sessions ont été appuyées par la production d’un white paper interne. Je disposais donc d’une grande partie du matériel pour vulgariser le concept de l’utilisation de RSS comme un outil de management. Il m’aura donc fallu un bon mois de travail et quelques nuits pour adapter et compléter ce white paper pour qu’il devienne un ouvrage que j’avais initialement l’intention d’utiliser pour mes cours destinés aux chefs de produit francophones de cette multinationale. Cela dit, mon département n’a pas résisté à une réorganisation qui a conduit à la suppression d’environ 3000 postes en Europe et ce livre est donc maintenant un outil de marketing personnel que j’utilise pour m’aider à trouver une nouvelle situation et des mandats de consulting.

Denis FaillySous quel angle parlez-vous des flux RSS et des blogs dans votre ouvrage ?

Je ne suis pas un technicien de l’informatique, même si j’ai une bonne culture en ce domaine. Je parle naturellement de mes préoccupations de manager avec mon vocabulaire de cadre de marketing sans pouvoir éviter quelques expressions anglo-saxonnes. Je reste sur les bases de la théorie de la communication de Shannon qui sont aussi celles du marketing à savoir de faire passer de manière optimum un message d’un point à un autre. Contrairement à beaucoup d’auteurs qui parlent des blogs comme une solution à tous les mots de l’entreprise, je considère que RSS s’applique non seulement aux communications entre les humains mais également entre les machines et les applications informatiques. Je ne suis pas certain que les blogs dans leur forme actuelle puissent perdurer, je crois que les CMS généreront très rapidement des flux RSS et se substitueront alors aux systèmes de blogs professionnels que nous avons en ce début 2006. En revanche les blogs ludiques de type Skyblog ou Bloglines aux USA restent promis à un bel avenir, mais ce n’est pas mon propos. L’avantage de l’XML étant de pouvoir décrire à l’aide de quelques balises (meta tags) le contenu d’un fichier. Alors même si la version RSS 2.0 qui est la plus utilisée aujourd’hui n’en utilise que quelques unes, je crois beaucoup à la mise en œuvre de RDF au cours des années à venir. C’est un vrai départ pour le web sémantique et une porte ouverte sur de très nombreuses applications.

Denis Failly« Quelles sont les perspectives de ces outils Web 2.0 et comment voyez-vous l’avenir en termes d’applications ou de nouveaux usages ?

Toute innovation ne peut avoir une utilité que si elle satisfait un besoin. Tous les managers d’entreprise sont actuellement submergés par un flot de données en provenance de sources très diverses dont l’email. Le développement des blogs et des flux RSS ne fait, pour l’instant, qu’accroître ce volume. Je prédis donc que des solutions novatrices de présentation de ces données doivent être inventées. Plusieurs pistes existent à ce jour. La première en ce qui concerne les représentations graphiques de l’information. Je mentionne quelques exemples dans mon ouvrage. Toujours dans le domaine de l’interface homme-machine, je crois à l’avènement des agrégateurs de news inclus dans des équipements ou des applications qui pourront ainsi utiliser les standards RSS pour échanger de plus en plus d’information. Enfin, la structure de RSS étant très proche du langage AIML, je ne serais pas surpris que des sociétés comme Netsbrain en France proposent des avatars capables de lire et de filtrer des flux RSS en fonction des besoins des destinataires finaux. En ce qui concerne les applications, l’arrivée des solutions proposées dans l’environnement Office de Microsoft concernera la gestion des listes, des événements, de la gestion de projet. Je cite onze domaines d’application dans mon ouvrage qui concerne aussi bien le CRM que la publication des offres d’emplois au moyen de ce standard.

Denis Failly » Je vous remercie »

Le site de l’auteur : http://www.cyberstrat.net/

Bio: Jean-Claude Morand est l’auteur de plusieurs ouvrages couvrant différents aspects du e-Business. C’est un passionné de nouvelles technologies et plus particulièrement de leurs applications concrètes en entreprise. Il est titulaire d’un doctorat en management de l’université de Grenoble. Après de nombreuses année
s passées chez Digital Equipment Europe, il a évangélisé ses collègues de ST Microelectronics en qualité d’e-Marketing Innovation Manager depuis 1999. Ses axes de recherche couvrent non seulement RSS, mais également les applications du « Web sémantique » et d’autres standards XML. 

Les Blogs

La bibliothèque NextModerne, Les blogs, Benoît Desavoye interviewé par Denis Failly Benoît Desavoye, Christophe Ducamp, Xavier de Mazenod, Xavier Moisant,
M2 Editions, 2005

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Benoît Desavoye, pouvez-vous nous dire ce qui a présidé à l’écriture de ce livre ?

Benoît Desavoye La bibliothèque NextModerne, Benoît Desavoye Ce livre a démarré sous la forme d’un ouvrage collaboratif en ligne en avril 2003. Après avoir écrit quelques textes début 2003, je m’étais dit qu’il serait utile de les proposer aux internautes et de recueillir leur avis. C’est ainsi qu’est né le site lesblogs.com A force de m’intéresser au sujet, j’ai trouvé intéressant de me lancer vraiment dans les blogs en créant une plateforme, Haut Et Fort a ainsi ouvert en septembre 2003. A l’époque u-blog ou joueb étaient presque les seules plateformes disponibles. Je savais dès le début qu’il faudrait élargir l’équipe responsable de la plateforme ou trouver des partenariats pour pérenniser ce service et le succès rapide qu’il a connu m’a conduit finalement à faire le choix de vendre en octobre 2004 à l’équipe de blogspirit que je connaissais depuis 2000 pour avoir créer une société avec Philippe Pinault. Disposant de plus de temps, après la vente d’Haut Et Fort, j’ai souhaité faire une synthèse de mon expérience des blogs sous la forme d’un livre pour lequel j’ai convié quelques amis à participer. Les co-auteurs du livre sont Xavier de Mazenod, Christophe Ducamp et Xavier Moisant. La ligne directrice de l’ouvrage était de ne pas se cantonner à être un « blog pour les nuls », les blogs étant déjà pour les nuls ! Il n’y a rien de péjoratif à cela. Je souhaitais démontrer comment cet outil en apparence très simple était en fait l’arbre cachant la forêt de phénomènes majeurs à l’œuvre sur Internet. Je pense à la réappropriation du web par les internautes qui publient de plus en plus de contenus, qui donnent leur avis,…
Denis Failly – Sous quel angle parlez-vous des blogs dans votre ouvrage ?

Benoît Desavoye – En fait il y a 3 angles, c’est un peu la difficulté peut-être. Quand le livre est sorti la « révolution blog » démarrait il fallait donc évangéliser sous un angle : qu’est ce qu’un blog avec un côté très pratique, concret. A côté, l’angle visant à expliquer l’ampleur du phénomène et pas seulement le fonctionnement de l’outil m’importait beaucoup. Enfin, parce que le sujet m’intéresse, une partie entière du livre sur les trois qu’il comporte concerne l’utilisation des blogs par les entreprises.

Denis Failly – Quelles sont les perspectives de ces outils Web 2.0 et commment voyez vous l’avenir en terme d’applications ou de nouveaux usages ?

Un tableau circule sur le web qui explique les correspondances entre le web 2.0 et le web 1.0. Une ligne de ce tableau me semble particulièrement juste, c’est celle qui situe le blog comme équivalent web 2.0 de l’email classé lui dans le web 1.0. Les internautes occupent véritablement l’Internet avec leur blog. Ils ne s’envoient plus seulement des messages les uns aux autres. Vous n’écrivez plus votre courrier seul dans votre coin (l’email) mais vous engager de véritables conversations avec de nombreux internautes (le blog). Le web 2.0 en terme d’applications ou de nouveaux usages se résume? il me semble? à 2 points du point de vue des utilisateurs :

– les applications vont être beaucoup plus ergonomiques, c’est-à-dire facile à utiliser et puissantes.
Une application en ligne pourra vous rendre des services d’une qualité aussi grande qu’une application logicielle installée sur votre poste.
– En terme d’usage, on rentre véritablement dans l’ère du multimédia.
En effet, les contenus photos, vidéos peuvent désormais être produits quasiment par n’importe qui mais aussi être diffusés par tous grâce notamment aux blogs mais aussi à de nombreuses applications issue du web 2.0 : flickr, ourmedia, google video,…
A ce titre les sites de type média participatifs sont un phénomène très importants appelé à se développer et à bousculer les médias traditionnels. Les utilisateurs deviennent des producteurs ce qui est un changement crucial. Il s’agit d’usages totalement nouveaux. »

Denis Failly – « Merci Benoît »

 
 
 
Bio : Benoît Desavoye est un entrepreneur, fondateur en 2003 de « Haut Et Fort « , une des premières solutions de blogging française. Son site d’information LesBlogs.com a été élu meilleur site de l’année 2003 catégorie informatique par Yahoo France. Auparavant, il a créé une web agency en 1999 et une société de e-commerce. Diplomé de Sciences-Po Paris. 

Les réseaux sociaux – Pivot de l’Internet 2.0

La bibliothèque NextModerne, les réseaux sociaux, Alain Lefebvre interviewé par Denis FaillyAlain Lefebvre, M2 éditions, 2005

Quelques mots de l’auteur, Alain Lefebvre

Denis Failly« Pouvez-vous nous dire ce qui a présidé à l’écriture de ce livre, un besoin d’évangéliser »?

Alain Lefebvre La bibliothèque NextModerne, Alain Lefebvre« Besoin d’évangéliser, forcément. Ma démarche professionnelle a toujours été d’écrire un livre pour appuyer mes idées. Dans le cas des réseaux sociaux, le domaine est si vaste, le potentiel si grand et l’offre (les livres sur la question) était tellement vide qu’il me paraissait évident qu’il fallait commencer par un ouvrage « basique » afin de cadrer le contexte. Cela implique que je pense déjà à des ouvrages plus spécialisés… »

Denis Failly« Quelle est la thèse principale de votre ouvrage ? »

Alain Lefebvre « Ah, il faut choisir ?, C’est difficile, j’aimerais mettre plusieurs éléments importants en avant !
Mais bon, retenons simplement que l’utilisation d’applications Web pour les réseaux sociaux change radicalement le contexte du relationnel :
– autrefois réservés à une élite (du monde des affaires), les réseaux sociaux sur Internet ouvrent ce domaine à tous, étudiants, chômeurs ou autres…
C’est ce caractère disruptif qui va expliquer le grand succès de ces nouveaux services. »

Denis FaillyQuelles sont les perspectives envisageables dans les mois qui viennent et à plus long terme, comment voyez – vous se dessiner l’avenir du Web en général et des réseaux sociaux en particulier ?

Alain Lefebvre « La perspective qui est en train de se dessiner est liée à la gestion de réputation, les réseaux sociaux vont permettre d’apporter de la transparence et de la visibilité.
En cela, ils vont devenir le principal vecteur de votre identité numérique et donc de votre réputation, en gros cela peut se résumer ainsi :
Si vous avez une réputation, alors celle-ci est visible (où ? sur le Web bien sûr !), à plus long terme nous allons vers la notion d’hyper-visibilité et c’est dans cette perspective que j’ai créé le service « Signal social »

Denis Failly « Je vous remercie »

Le réseau 6nergies dont Alain Lefebvre est le créateur : http://www.6nergies.fr

 

Bio : Alain Lefebvre est le co-fondateur de SQLI, il est aujourd’hui chroniqueur et consultant en TIC, et le créateur de
6nergies l’un des réseaux sociaux français. Il est aussi l’auteur de 5 ouvrages sur l’informatique 

La révolte du pronetariat

La bibliothèque NextModerne, La révolte du pronétariat, Joël de Rosnay
Joël de Rosnay, Carlo Revelli, Fayard, 2006

Quelques mots d’un des auteurs, Joël de Rosnay

Denis Failly« Pouvez-vous nous dire ce qui a présidé à l’écriture de ce livre « ?

Joël de RosnayLa bibliothèque NextModerne, Joël de Rosnay – « Au cours des 10 dernières années j’ai été frappé par la montée d’un nouveau pouvoir civil : les citoyens du monde sont en train d’inventer une nouvelle démocratie. Non pas une « e-démocratie » caractérisée par le vote à distance via Internet, mais une vraie démocratie de la communication et de la participation. Cette nouvelle démocratie, qui s’appuie sur ce que j’appelle les « media des masses », émerge spontanément, dynamisée par les dernières technologies de l’information et de la communication, auxquelles sont associés de nouveaux modèles économiques. Il me fallait rendre compte de cette étonnante révolution s’appuyant à la fois sur des technologies avancées et sur des nouvelles pratiques inventées par les utilisateurs eux même, et en particulier par les nouvelles générations. Pour preuve, le SMS, le bavardage sur le Net (le « chat »), le partage de musique en P2P (de particulier à particulier), n’ont pas été proposés par les grandes entreprises de la communication, mais initiées et développées de manière explosive par les jeunes utilisateurs du portable et de l’Internet. »

Denis Failly« Quelle est la thèse principale de votre ouvrage ? »

Joël de Rosnay – « Je voudrais donc témoigner aujourd’hui de cette nouvelle lutte des classes entre ceux que j’appelle les « infocapitalistes » détenteurs des contenus et des réseaux de distribution et les « proNétaires », nouveaux producteurs et acheteurs de biens et services produits par eux-mêmes en ligne sur les réseaux. J’ai créé le terme de « pronétaire » à partir du grec « pro », (devant, avant, mais aussi favorable à) et de l’anglais « net » (réseau), qui a conduit à l’appellation familière en français d’Internet, le « Net »
Je pense que la production massive et collaborative par ce nouveau proNétariat représente une révolution aussi importante que celle du début de l’ère industrielle symbolisée par la machine à vapeur, puis par la mécanisation et l’automatisation intensives. Aujourd’hui, grâce aux nouveaux outils de pouvoir des proNétaires, s’appuyant sur le numérique et l’Internet, cette révolution est encore plus rapide et prend de court les pouvoirs en place. Certes, « l’empire contre attaque », mais avec des moyens répressifs, juridiques, ou de propagande médiatique, inadaptés.
Ces nouvelles pratiques mettent désormais en cause les modèles traditionnels industriels et commerciaux de production et de distribution. Il m’est apparu essentiel d’expliquer en terme clairs, – car le jargon né des internautes est parfois mystérieux (blogs, wikis, Skype et autres…) – pourquoi cette e-révolution s’apparente à une nouvelle « lutte des classes » entre les grands pouvoirs politiques et industriels et ce qu’on peut toujours appeler « le peuple », ou la société civile. Car les règles du jeu du modèle industriel traditionnel, fondé sur la propriété, par quelque uns, du capital financier ou de production, ont changé. L’accumulation du « capital informationnel » grâce aux ordinateurs personnels, aux banques de données et à l’Internet, se fait de manière exponentielle. La création collaborative et la distribution d’informations de personne à personne, confèrent de nouveaux pouvoirs aux utilisateurs, jadis relégués au rang de simples « consommateurs ». Des outils « professionnels » leur permettent de produire des contenus numériques à haute valeur ajoutée dans les domaines de l’image, de la vidéo, du son, du texte, jusque là traditionnellement réservés aux seuls producteurs de masse, propriétaires des « mass media ».

Denis Failly« Quelles sont les perspectives envisageables, les raisons d’être optimiste, les scénarii possibles…? »

Joël de Rosnay– « Ce livre a pour but, non seulement d’analyser cette surprenante évolution, mais aussi de proposer des solutions constructives pour ré-équilibrer les pouvoirs afin de favoriser le développement des connaissances et la protection des libertés humaines. Observateur attentif de l’impact des nouvelles technologies sur la société, je suis convaincu que la nouvelle «nouvelle économie » née de la montée du proNétariat, pose et posera des problèmes culturels, politiques, sociologiques et même éthiques, radicalement nouveaux. Les proNétaires, par l’utilisation des blogs, vlogs, wikis, journaux citoyens, IM, téléphone mondial gratuit tel que Skype…, comme outils stratégiques de production et de distribution, créent un univers commercial parallèle à celui des entreprises classiques. D’où les défis et les enjeux auxquels sont aujourd’hui confrontés entreprises et gouvernements et auxquels ils ne savent pas répondre. Les « media des masses », seuls véritables media démocratiques, vont radicalement modifier la relation entre le politique et le citoyen et, par voie de conséquences, avoir des impacts considérables dans les champs culturels, sociaux, économiques et politiques. La télévision, la radio, le livre, les journaux, les magazines, le téléphone, la publicité, ne seront plus les mêmes. Encore faudra-t-il que ce nouvel univers du « gratuit », démontre qu’il est capable de générer des bénéfices indirects, assurant la croissance économique, le partage des richesses et la solidarité. »

Denis Failly – « Je vous remercie »


Le site du livre : www.pronetariat.com


Le site de l’auteur, « Carrefour du futur » (Cv , Bio, et conférences de Joël de Rosnay)

Bio : Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, est Président exécutif de Biotics International et Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industriecde la Villette dont il a été  le Directeur de la Prospective et de l’Evaluation jusqu’en juillet 2002 . Entre 1975 et 1984, il a été Directeur des Applications de la Recherche à l‘Institut Pasteur.
Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l’informatique, il a été successivement Attaché Sci
entifique auprès de l’Ambassade de France aux Etats-Unis et Directeur Scientifique à la Société Européenne pour le Développement des Entreprises (société de « Venture capital »).