Michel Hervé : « De la pyramide aux réseaux »

Entretien avec Richard Collin, Directeur Associé Nextmodernity

medium_michelherve.2.jpgAu 20e siècle, l’homme est devenu de plus en plus créateur de son univers (volume des connaissances multiplié par quatre au cours des vingt-cinq dernières années) engendrant, par contrecoup, l’émergence d’une société qui veut maîtriser son destin et ne pas prendre de risque.
Dans le même temps, nous continuons à avancer sur les chemins de la liberté et, forts de notre capacité à lever les contraintes d’environnement, nous n’acceptons plus celles venant des autres.

Dans ce contexte, le travail change de nature, il devient plus complexe et ne s’accommode plus d’une hiérarchie pesante. Alors que l’individu prend de plus en plus conscience de lui-même, de son pouvoir de création, de son autonomie, de sa responsabilité sur son environnement, grâce à un champ informatif inégalé, il découvre que la qualité de son travail individuel est directement issue du travail collaboratif qu’il construit avec les autres. A l’individualisme succède l’apprentissage du collectif : le respect, la confiance, la tolérance, le don, la vérité, les règles.

Le livre montre une voie, parmi d’autres, pour atteindre cette forme moderne d’adaptation à l’efficacité collective :
– une construction individuelle qui structure son espace (le cadre de son autonomie et de sa responsabilité) et son temps (l’objectif qui marque le futur et l’histoire qui donne à repenser le chemin pour y arriver)
– une construction collective faite de processus, de règles, de formalisation à la recherche permanente du consensus, de l’harmonie.
Mais aussi, un besoin de productivité qui est l’apanage des technologies de l’information et de la communication, sans lesquelles il n’y aurait aucune raison de sortir du modèle traditionnel de l’organisation pyramidale.
Pour y arriver, comme à la fin du 19e siècle où les maîtres, hussards de la République, ont sorti le pays de l’illettrisme, il faut, aujourd’hui, une nouvelle classe de managers qui assument un rôle de catalyseur, de maïeutique, de passeur et de synthétiseur, là où, hier, ils faisaient figure de phares, de décideurs et de meneurs.

Je me suis aperçu que mon expérience de démocratie participative en entreprise et en collectivité, où le collectif se construit à partir d’individus libres et autonomes, empruntait au même paradigme que celui qui règne actuellement dans les sciences des nanotechnologies pour construire de nouveaux matériaux.
Cette singularité sera-t-elle aussi féconde dans le champ économique et social, cela c’est ma conviction, et c’est afin de la partager que nous avons écrit ce livre.
Michel HERVE
PDG du Groupe Hervé, a présidé de 1991 à 2004 l’Agence Nationale pour la Création d’Entreprises. Ancien député et deputé européen, il a été le maire de Parthenay. Ce livre « De la pyramide aux réseaux » est publié dans la collection »Acteurs de la société » des Editions Autrement; Alain d’Iribarne, Directeur de Recherche au CNRS et Elisabeth Bourguignat, secrétaire de l’association Accomplir ont contribué à sa rédaction.

2020 LES SCENARIOS DU FUTUR

medium_2020_couv.JPG2020 Les Scénarios du futur

Préface de François de Closets

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

Vous citez, en introduction de votre livre ces mots de Woody Allen :  » Arretez l’histoire, je veux descendre !!  « … 

2020, c’est presque demain ; les scénarios du futur sont-ils menaçants ou simplement les choses vont-elles trop vite pour nous, simples humains ?

Les scénarios du futur ne sont pas menaçants. Ils décrivent des « futurs possibles ». Les risques de dérapage et de « sortie de route » existent, bien sûr, mais je préfère rester constructif plutôt que de déplorer les nombreux dangers qui nous guettent. On peut être conscient des risques sans pour autant sombrer dans la peur collective. Cette attitude permet d’accroître la vigilance de chacun. En effet, nous vivons dans des sociétés « de mise en scène de la peur ». Une mise en scène qui sert des intérêts politiques, médiatiques, juridiques ou industriels. Il est difficile de ne pas se laisser manipuler et de garder toute sa clairvoyance alors que le risque est quotidien : la peur du manque, de la rareté (entretenue par certains), du terrorisme, des catastrophes écologiques ou biologiques. Mais aussi perception profonde des inégalités, des égoïsmes des plus riches, des fossés économiques et numériques qui appellent constamment notre attention devant le malheur des défavorisés. Certes, tout va trop vite. C’est pourquoi il nous faut une capacité d’intégration des informations et des événements pour prendre du recul. La culture est un « ciment » qui réunit les éléments épars d’un monde disjoint. Il nous faut donc résister à cette accélération par la culture. Préférer un surcroît de sagesse à un trop-plein d’informations ! Une telle perspective sous-entend que notre attitude face à la science et à la technique ne soit plus seulement de nature « optimiste » ou « pessimiste », mais à la fois pragmatique, constructive et responsable

Internet, ce n’est pas simplement une Technologies de l’Information et de la Communication ; c’est surtout ce que vous appelez une « Technologie de la Relation ». Pouvez-expliquer cela  ?

Davantage qu’un « média des médias », Internet est en réalité un «écosystème informationnel». Un écosystème est un système complexe constitué de nœuds de réseaux reliés les uns aux autres par des liens. Le téléphone, le satellite, le câble, la fibre optique, etc., sont autant de liens constituant un système global ou écosystème informationnel. Voilà donc un système qui s’impose en tant qu’environnement. Au même titre que l’oxygène de l’air, l’alimentation qui nous permet de vivre ou l’énergie distribuée à domicile par une prise électrique. Dans cet écosystème, une multitude d’informations circulent, des myriades d’opérations et de transactions sont effectuées en temps réel. Internet n’est donc pas, comme on l’a souvent dit, une nouvelle technologie de l’information et de la communication (NTIC), terme inventé et proposé par les ingénieurs des réseaux. C’est une technologie de la relation (TR) plus qu’une NTIC. Effectivement, ce qui fait la force d’Internet depuis son apparition, c’est son potentiel d’inter-relations humaines et, en particulier, par la messagerie électronique qui, encore aujourd’hui, représente l’une des applications les plus utilisées du Net. Les grandes applications d’Internet se sont développées grâce aux utilisateurs eux-mêmes. Les producteurs de logiciels ou les grandes entreprises ont certainement joué un rôle de facilitateurs en proposant des logiciels performants, mais ce sont bien les utilisateurs qui ont adapté les outils Internet à leurs besoins. C’est ainsi qu’on a vu émerger, du bas vers le haut (bottom up), les grandes applications d’Internet : la messagerie électronique, la messagerie instantanée, le bavardage en ligne ou « chat », le peer to peer ou P2P, les blogs, et les journaux citoyens.

Comment donner plus de sens à la Communication et faire la différence par exemple entre désirs et besoins ?

Il existe une grande différence entre « l’information » et la « communication ». La première peut se faire en temps réel et à l’échelle mondiale. La seconde nécessite une intégration, une médiation humaine, une relation sociale, de la durée. Les TIC et Internet démultiplient les moyens d’informations instantanés, mais favorisent-ils la communication humaine, donnent ils du sens au lien social ? C’est toute la question. La perte de sens peut conduire à un certain désenchantement vis à vis de la technologie envahissante, comme on le constate aujourd’hui. Un décalage, amplifié par la rapidité du marché à s’emparer des nouvelles techniques et des nouveaux outils. Etant donné la fluidité créée par la société du numérique et par les possibilités qu’ouvre le monde virtuel, le marché propose des objets et des produits servant à satisfaire plus souvent des « désirs » que des nécessités. Ces offres correspondent-elles à des besoins fondamentaux de la société ou seulement à des désirs passagers nourris par les fantasmes suscités par la publicité ? Nous sommes soumis, par les messages publicitaires, l’excès d’email, le spam, les sollicitations diverses, à une sorte de pléthore informationnelle que j’appelle aussi une « infopollution », et contre laquelle nous devrons lutter grâce à une « diététique de l’information ». Cette diététique consiste à savoir retrouver, classer, hiérarchiser, échanger des informations afin de les rendre pertinentes dans notre vie personnelle ou professionnelle. Mais pour pouvoir classer, trier, hiérarchiser ces informations, il faut un système de valeurs permettant de rendre efficaces de telles opérations. Cette échelle de valeurs me semble manquer aux nouvelles générations, très habiles pour trouver et échanger des informations, mais moins à même de les hiérarchiser. C’est notre rôle de parents, d’enseignants, de communicateurs, de les aider à retrouver de telles valeurs pour que puissent se révéler les différences entre fantasmes, désirs et besoin réels, intellectuels et matériels.

Quels conseils donnez-vous pour garder le cap, nous qui allons devenir à brève échéance des sortes de mutants ou personnages bioniques, où le vivant se mèle indistinctement au robotique ?

Aujourd’hui, la gestion, le contrôle en temps réel des sociétés humaines et le copilotage de l’évolution exigent une nouvelle culture de la complexité. Certes, la biologie et l’écologie apportent en partie les bases d’une telle culture : niveaux d’organisation, rétroactions, régulations, adaptation, réseaux et cycles. Mais la nécessité d’une culture systémique, d’une meilleure utilisation des « sciences de la complexité » se fera sentir de plus en plus fortement. Il est vrai que le vivant se mêle indistinctement au robotique. L’hybridation entre le naturel et l’artificiel, la « machinisation » du biologique et la « biologisation » des machines, sont des tendances profondes qui alimentent et renforcent la nécessité d’une culture de la complexité. La convergence et, progressivement, la fusion entre biologie, mécanique et informatique représentent plus qu’une simple évolution scientifique ou technique. Elles posent les bases de cette nouvelle culture de la complexité. Dans le domaine scientifique et technique cette fusion se traduit déjà par l’émergence de nouveaux secteurs tels que
la biotique, l’électronique moléculaire, les nanotechnologies, l’écologie industrielle, l’éco-ingénierie, la vie artificielle, les réseaux neuronaux. Dans les organisations, la culture systémique et la pensée complexe s’introduisent également. En 30 ans, la systémique a acquis ses lettres de noblesse en matière de gestion des entreprises, d’urbanisme, de construction des grands réseaux, d’écologie ou de médecine. La reconfiguration des entreprises, la réticulation des organisations, l’aplatissement des niveaux hiérarchiques, l’émergence de l’entreprise « polycellulaire », « intelligente », « virtuelle », sont des signes du changement de paradigme que nous vivons. La nouvelle culture de la complexité relie le naturel et l’artificiel dans une vision élargie de la nature et de la civilisation. Chaque personne, chaque peuple est porteur d’une culture globale et non d’une partie de culture, d’une sous-culture aliénable par d’autres. Une culture hypertextuelle renvoie aux autres noeuds et liens du réseau neuronal planétaire qui se tisse sous nos yeux. Réseau qui évolue à une vitesse accélérée par rapport au temps immuable de référence, mais qui, par sa complexification, densifie le temps. La nouvelle culture de « l’homme symbiotique » est un des catalyseurs de l’avenir.

Joël de Rosnay
Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette
Président Exécutif de Biotics

Auteur des livres :
« Une vie en plus, la longévité pourquoi faire ? », Seuil, 2005
« La révolte du pronétariat, des mass media aux media des masses », Fayard, janvier 2006
« 2020 : Les scénarios du futur, comprendre le monde qui vient », Des Idées & des Hommes, 2007

www.derosnay.com
www.unevieenplus.com
www.pronetaire.com
www.scenarios2020.com

Le futur de la Fabrique du futur

medium_tables_rondes_200x600.jpgUne fois n’est pas coutume, nous parlons aujourd’hui d’un livre à venir. « Fabriquer le Futur » en est à son deuxième tome, et son lancement a coïncidé avec celui de l’association « La Fabrique du Futur », qui sera sans aucun doute le berceau du tome 3, dont nous avons dès maintenant voulu parler avec Eric Seulliet, co-auteur et coordinateur des premiers tomes et président de l’association.

Le propos central de ce livre est d’expliquer et de décrire la dernière révolution à l’œuvre dans le domaine de l’innovation et du marketing : la co-création de produits et services par les consommateurs eux-mêmes. Interview par Marc de Fouchécour, nextmodernity.

– Comment concilier le partenariat lead-users / entreprise et la liberté de ton (voire l’infidélité) nécessaire des lead-users avec la marque ?

Eric Seulliet : Toute la difficulté est là ! Je ne suis pas sûr qu’il faille instaurer un partenariat au sens classique (juridique) du terme ce qui ne ferait que rebuter les lead users. On est dans quelque chose de plus subtil, du type échange gagnant/gagnant. En effet, les consommateurs sont méfiants par rapport aux marques. Ils sont donc naturellement réticents à être mis à contribution par les services marketing des entreprises car ils redoutent avant tout d’être récupérés. Dans le même temps, ils ont évidemment envie d’être séduits et écoutés. Il faut donc d’abord les observer, puis tisser des relations de confiance avec eux. Plutôt que de chercher à aboutir à la fidélisation de leurs consommateurs, les marques devraient se demander si ce n’est pas d’abord à elles d’être fidèles à leurs clients !

– La « marque » est à la fois vecteur et attracteur de l’adhésion des clients, mais à qui « appartient » la marque, à la fin de ce type de processus ?

Eric Seulliet : Si on poussait la logique, la marque devrait appartenir à la communauté des utilisateurs (they are the market !… comme dirait mon ami François Laurent). C’est aussi ce que défend le courant du Pinko marketing… http://pinkomarketing.pbwiki.com/

– Quand le « consommateur » est une entreprise, comment décliner le concept d’innovation ascendante ?

Eric Seulliet : Là on ne parle plus d’innovation ascendante, mais du concept voisin d’ « open innovation ». Cette innovation ouverte consiste pour les entreprises à aller chercher partout des pistes nouvelles d’innovation : en interne, pratiquer l’innovation participative avec l’ensemble des collaborateurs. Il s’agit de les inviter à être des contributeurs, à proposer leurs idées et solutions …en leur donnant bien évidemment les moyens de le faire. Mais, au delà, ces pratiques d’innovation ouverte doivent associer tous les acteurs de l’écosystème de l’entreprise : collaborateurs internes bien sûr, mais aussi fournisseurs, actionnaires, distributeurs, partenaires, centres de recherches externes, etc. C’est un peu l’esprit qui est censé présider à celui des pôles de compétitivité…

– Comment aborder l’innovation ascendante dans la production d’usages nouveaux (qui impliquent davantage le marketing et la relation client que la R&D)

Eric Seulliet : Effectivement, si les entreprises étaient davantage attentives à l’expression de réels besoins, elles s’apercevraient souvent que les aspirations des consommateurs concernent généralement de nouveaux usages, une nouvelle ergonomie dans les interfaces, etc. Cela devrait donc impliquer bien évidemment le marketing (Concept de laboratoire d’usages, recours aux sciences humaines). Ce qui se pratique surtout aujourd’hui, c’est de demander aux consommateurs de tester des usages prédéterminés, avec par exemple le recours à des tests, à des études d’ergonomie. La vraie innovation ascendante doit faire émerger des usages auxquels on n’avait pas forcément pensé… C’est l’exemple des SMS : personne n’avait prévu l’explosion de l’usage qui en a été fait par le grand public dans la mesure où ils avaient été conçus comme moyen de communication technique entre opérateurs.

– A propos des « entreprises citoyennes » : l’innovation ascendante peut aussi être vue comme un nouveau moyen de « presser le citron » consommateur, ou de le caresser dans le sens du poil : qu’en pensez-vous ?

Eric Seulliet : L’innovation ascendante (IA) ne devrait pas impliquer que l’entreprise abdique tout rôle dans une démarche démagogique et suiviste. L’IA ne doit déjà pas impliquer la masse des consommateurs mais seulement la frange des plus avant-gardistes d’entre eux. Ceux-ci au demeurant ne donneront pas l’intégralité de la solution mais induiront des pistes d’innovation. A l‘entreprise de jouer son rôle, de transformer ces pistes en concepts viables, à les faire valider par les consommateurs. L’IA implique des interactions et des itérations entre l’entreprise et les consommateurs. Une spirale vertueuse en quelque sorte !

– Comment se positionne la « Fabrique du Futur » par rapport à ces enjeux de société ?

Eric Seulliet : La FDF a été créée essentiellement pour s’inscrire dans ces enjeux. C’est la raison pour laquelle nous la qualifions de dispositif citoyen ! Tous nos projets tournent autour de l’IA : laboratoire d’usages, mise sur pied de « panels » de consommateurs avant-gardistes, recours à des outils technologiques comme la 3D pour détecter des germes du futur, etc. !

Nous avons d’ailleurs le plaisir de vous annoncer qu’à l’occasion de la présentation publique de la Fabrique du Futur, nous organisons nos premières « Tables rondes du Futur » sur le thème : « De nouvelles voies pour l’innovation : de l’imaginaire à la co-création« , le 25 mai 2007 de 8h30 à 14h00 (déjeuner-buffet inclus), à la Bourse de Commerce de Paris ; vous trouverez ci-joint le programme de cet événement. L’information est aussi sur notre site, avec formulaire d’inscription en ligne : www.lafabriquedufutur.org/news000102c1.html

Nous serons heureux de vous y retrouver.

INNOVATION, MANAGEMENT DES PROCESSUS ET CRÉATION DE VALEUR

medium_Innovation.jpgINNOVATION, MANAGEMENT DES PROCESSUS ET CRÉATION DE VALEUR
Sous la direction de Smaïl Aït-El-Hadj et Olivier Brette
Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

D’après vous, comment naissent les idées ? Peut-on parler d’un processus rationnel ?

La créativité est, par nature, une activité complexe et incertaine. Elle l’est d’autant plus qu’elle met en jeu un nombre important d’éléments et de principes en interdépendances, à tel point qu’il devient impossible de prédire le cheminement et a fortiori l’issue du processus de créativité. Cette double contrainte de complexité et d’incertitude exclut généralement la possibilité d’optimiser la génération d’idées, en termes de résultats.
Cependant, affirmer cela n’implique nullement une représentation de la créativité comme un processus entièrement spontané, fortuit, voire irrationnel. La génération d’idées est une activité rationnelle, sinon susceptible de rationalisation, au sens où il est possible de mettre en œuvre des dispositifs organisationnels et techniques permettant de stimuler et d’orienter l’émergence de nouvelles idées. Cela passe généralement par la réunion de différentes compétences internes à l’entreprise, voire issues d’autres organisations (autres entreprises, clients, centres de recherche publics, etc.), sur un thème ou un projet transverse.

La Recherche & Développement, dans les grandes institutions et entreprises notamment,  est-elle éloignée de la réalité du marché ?

En général oui.
Dans le cas de la recherche fondamentale cet éloignement n’est pas dommageable puisqu’il s’agit alors de produire des connaissances ouvertes, proches de la science, susceptibles d’alimenter le mouvement technologique ultérieur et qui doivent beaucoup à la dynamique et à la créativité d’une communauté scientifique.
Dans le cas de la recherche appliquée et du développement de produit, leur éloignement relatif du marché est compensé par les relais internes à l’entreprise, directions commerciale, marketing, voire industrielle qui font remonter les informations notamment de l’après vente. C’est la richesse et la qualité de cette relation entre notamment les services de recherche appliquée et de développement et les services opérationnels de l’entreprise qui vont faire la puissance d’une R&D en terme de son apport à la valeur de l’entreprise.
Des méthodes concrètes sont mises en place depuis plusieurs années pour favoriser cet échange permanent de la R&D avec les opérateurs de l’entreprise représentant le marché ou la vie industrielle d’une manière générale : il s’agit de la forme d’organisation qu’on a appelé « l’ingénierie concourante ». Celle-ci consiste à faire travailler ensemble en permanence et en groupe les opérateurs de la R&D avec les autres acteurs de l’entreprise, parties prenantes d’un projet de développement, notamment marketing, commercial, direction industrielle. Cette forme d’organisation est aujourd’hui amplifiée dans son efficacité par les nouvelles technologies notamment de réseau et de génération d’image qui concrétisent l’objet à développer et font de cette ingénierie concourante ce que l’on appelle aujourd’hui « l’ingénierie collaborative ».

Cette nouvelle ingénierie collaborative permet-elle également de faciliter le passage d’une idée à sa mise en œuvre et de dépasser le cloisonnement entre « Recherche » et « Développement » que l’on observe parfois ?

Cet impératif [de décloisonnement] a pesé depuis longtemps sur les entreprises particulièrement dans la nécessité de conserver une continuité et une cohérence de la prise en compte du besoin client, quel que soit le client externe ou interne.
C’est, en fait, la préoccupation de bien cerner le besoin du client et d’en suivre la prise en compte cohérente au niveau des solutions produites qui permet de dépasser ce cloisonnement. Cela a été initialisé par la mise au point de méthodes particulières telles que les méthodes de spécification, d’analyse fonctionnelle ou de la valeur. Ensuite devant l’ampleur de certains projets et de la complexité qui en découle s’est formée une démarche intégrée de développement que l’on appelle « l’ingénierie système ».
Celle-ci va assurer à la fois la cohérence de la chaîne de prise en compte des besoins que l’on va appeler alors les « exigences », et la cohérence de la chaîne des réponses et solutions que l’on va examiner dans ses architectures et que l’on pourra, enfin, valider par rapport aux besoins initiaux exprimés.
Ainsi ce type de démarche assure non seulement une cohérence entre les différents services de l’entreprise partie prenante d’un projet de R&D, mais aussi une cohérence temporelle dans ce que l’on appelle aujourd’hui la « traçabilité » du processus de développement.

Depuis 2004, les pôles de compétitivité concrétisent l’action publique et l’implication de l’Etat dans le domaine de la Recherche ; D’après vous, quelles stimulations les pôles de compétitivité apportent-ils aux partenaires impliqués ?

Le dispositif des pôles de compétitivité, que le Gouvernement français a mis en œuvre à l’automne 2004, a pour objectif principal de promouvoir le développement de partenariats entre des firmes, des établissements d’enseignement supérieur et des unités de recherche, implantées sur un même périmètre géographique (généralement régional) autour de projets innovants. Cette initiative est porteuse, au moins dans ses intentions, d’une nouvelle conception de la politique d’innovation et de recherche.
Les moyens mobilisés par les pouvoirs publics dans le cadre de ce dispositif sont de deux ordres : d’une part, un abondement financier significatif aux projets d’innovation présentés par les pôles ayant été labellisés (au moins 1,5 milliards d’euros sur 3 ans) et d’autre part, une incitation et un appui régionaux à la mise en réseau et aux interactions au sein des pôles.
On peut attendre de ce dispositif un certain nombre d’effets positifs à moyen et long termes, même s’il est encore trop tôt pour en mesurer l’importance. En premier lieu, on peut penser qu’il permettra d’améliorer la valorisation industrielle de la recherche publique, tout en échappant aux inefficiences du modèle strictement marchand fondé sur une relation bilatérale entre une entreprise et un laboratoire de recherche public. En deuxième lieu, la démarche des pôles de compétitivité fournit une incitation au développement de relations collaboratives entre entreprises, fussent-elles par ailleurs concurrentes, dans le cadre de projets d’innovation plus ambitieux que ceux menés isolément. Enfin, le cadre multilatéral que promeut le dispositif des pôles de compétitivité est susceptible d’améliorer l’implication des Petites et Moyennes Entreprises dans la dynamique de la production et des transferts de connaissances qui sous-tend le processus d’innovation.

Les auteurs :

Smaïl AIT-El-Hadj est professeur associé, Directeur de l’Unité Innovation-Conception-Développement (ICOD) du Centre de Recherche Magellan de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de l’Université Jean Moulin Lyon III.

Olivier Brette est enseignant, responsable de
recherche au sein de l’Unité ICOD du Centre de recherche Magellan de l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de l’Université Jean Moulin Lyon III.

 

Smaïl AIT-EL-HADJ, Adel ALOUI, Jean-Claude BOEHM, Vincent BOLY, OLIVER BRETTE, Yves CHAPPOZ, Héla CHEBBI, Pierre DEVALAN, François ECOTO, Joëlle FOREST, Jean-Louis JOYEUX, Pierre KRAWTCHENKO, Laure MOREL-GUIMARAES, André-Yves PORTNOFF, Jérôme RIVE, François ROMON, Benoît ROUSSEL, Pierre SOUCHON, Nadine STOELTZLEN

Innovation et Coopération interentreprises

medium_photo_livre_BS.2.jpgInnovation et coopération interentreprises

Comment gérer les partenariats d’exploration ?

Blanche Segrestin

Centre de Gestion Scientifique, École des Mines de Paris

Interview Catherine Fournier-Montgieux, CFM Conseil pour Nextmodernity

De nos jours, l’innovation peut-elle se concevoir sans partenariat  interentreprises ?

Dans une économie tirée par l’innovation intensive et répétée, les entreprises sont de plus en plus sommées d’explorer de nouveaux espaces d’action, de partir en reconnaissance de nouvelles opportunités (Le Masson et al., 2006). Très souvent, ces espaces d’innovation se situent à la croisée de différents secteurs et mobilisent des expertises variées. Du coup, on assiste à un foisonnement des coopérations entre entreprises au niveau des activités de R&D et d’innovation, alors que ces activités stratégique étaient jusqu’à récemment conservées dans le giron de l’entreprise (Hagedoorn, 2002). L’interfirme est désormais perçu comme le lieu de l’innovation par excellence (Powell et al., 1996). Cependant, il faut souligner l’extraordinaire difficulté que les entreprises rencontrent dans ces collaborations. Bien qu’ils constituent un axe majeur de la stratégie des entreprises, les partenariats d’innovation se révèlent extrêmement précaires, avec des taux d’échecs importants et des ruptures prématurées (Barringer and Harrison, 2000)

Qu’est ce qui distingue un contrat de recherche d’une alliance stratégique ou d’un simple accord ?
L’explosion quantitative des accords s’accompagne dans les faits d’une multiplication des formes prises par les collaborations. La diversification des contrats de coopération est tout à fait remarquable depuis quelques années, avec des accords de licence, des contrats de sous-traitance, des projets de recherche conjoints, des entreprises communes comme les Joint Ventures… Les joint ventures  peuvent ainsi renvoyer à des « equity Joint venture » (entreprise commune dont les capitaux sont partagés) ou à de simples accords contractuels.

Plus généralement, de nombreuses statistiques montrent que les parties optent de plus en plus fréquemment pour de simples arrangements contractuels, dont font partie les alliances, plutôt que pour des structures formelles de société. La notion d’alliance recouvre ainsi des réalités très différentes, dans la mesure où les parties choisissent de définir leur accord elles-mêmes, avec des dispositifs dont le statut n’est pas toujours clair juridiquement. Certains juristes insistent sur le fait que dans le silence ou dans l’imprécision des accords, les parties d’une alliance stratégique s’exposent à l’application des règles prévalant (dans le droit anglo-saxon) pour les partnerships, ou pour les corporations. Du coup, les acteurs (et surtout les plus faibles !) sont rendus plus vulnérables lorsqu’ils s’engagent dans de telles coopérations. 

 

Selon vous, quelles sont les difficultés majeures auxquelles se heurtent les partenariats d’exploration ?

Nos recherches nous ont conduits à étudier de nombreux cas empiriques de partenariats innovants. Nous avons par exemple accompagné le développement de la première plate-forme commune entre Renault et Nissan :, l’Alliance conclue entre Renault et Nissan en mars 1999 visait non seulement à bénéficier de synergies industrielles, mais aussi à renforcer les capacités d’innovation de chaque marque. Cependant, en 2000, l’incertitude était grande sur la pérennité de l’Alliance, les objectifs communs réalisables et les moyens à mettre en oeuvre. Au cours de ces recherches, nous avons mis en évidence une catégorie particulière de partenariats qui devient centrale dans une économie de l’innovation : il s’agit des partenariats d’exploration qui visent à partir en reconnaissance de nouveaux champs d’innovation.

Cette activité d’exploration se distingue nettement des activités traditionnelles de l’entreprise et des transactions usuelles entre entreprises : elle a pour vocation d’identifier et de construire à la fois les objets de recherche et de développement, et les groupes ou les collectifs qui y travailleront. En ce sens, elle pose un défi radical aux modèles classiques de gestion dans la mesure où les opérations à mener, les apprentissages à conduire et les critères d’efficacité restent à concevoir. En fonction des résultats de l’exploration, chaque partenaire peut alors choisir de poursuivre ses travaux (avec ou sans les mêmes acteurs), de réorienter son exploration ou d’abandonner des pistes trop risquées ou insuffisamment prometteuses. Ces partenariats se caractérisent donc par une double précarité très difficile à gérer : précarité des objets d’une part et des actions à mener, et précarité des intérêts et des relations d’autre part, avec des règles qui sont en pratique relativement peu déterminées. Piloter l’exploration collective suppose alors non seulement de coordonner les acteurs et leurs apprentissages, mais aussi de gérer leur cohésion, c’est-à-dire de réunir les conditions qui permettent d’engager l’action malgré l’incertitude. L’ouvrage analyse les dynamiques de coopération et explique, grâce à un modèle de l’exploration collective, les difficultés rencontrées par les entreprises. Il indique ainsi de nouveaux outils de gestion pour piloter les coopérations innovantes.

Vous évoquez d’ailleurs  une augmentation des conflits, une déstabilisation du droit, une recherche de flexibilité se traduisant par un libéralisme accru, pourtant, d’après vous, ce ne sont pas les partenari
ats dans leur finalité qui sont en cause mais plutôt leur mode de gouvernance. Quelle seraient les caractéristiques d’un pilotage ou d’une gouvernance plus adaptée?

Face aux caractéristiques des partenariats d’exploration, on constate que les acteurs sont souvent démunis pour organiser des structures de gouvernance adaptées. D’où les crises très fréquentes que rencontrent ces partenariats. Le droit apparaît souvent trop technicisé et inadapté aux problèmes de la vie économique. Le recours au droit alors considéré comme l’ultime alternative, et l’on préfère souvent des procédures informelles ou des contrats ad’hoc. Cependant, dans le même temps, le droit constitue une donnée désormais incontournable de la vie des affaires. D’ailleurs, de nombreuses innovations juridiques témoignent des efforts des juristes pour adapter le droit à la rationalité économique, notamment en étudiant les dysfonctionnements occasionnés par le droit, qui devient trop technique, trop rigide ou trop coûteux à mettre en place. Si le droit a assurément gagné en flexibilité ces dernières années, a-t-il pour autant contribué à expliciter la situation des partenariats d’exploration et leurs enjeux spécifiques ? Dans les situations d’exploration collective, la préférence pour les contrats ad’hoc et la réduction des dimensions impératives et normatives du droit peut contribuer à rendre le droit imprévisible. En outre, si la liberté contractuelle laisse les acteurs libres de s’organiser comme ils l’entendent, le droit leur fournit-il les catégories nécessaires à l’action collective ? On peut craindre en fait qu’en laissant aux acteurs le soin de définir eux-mêmes leur cadre de cohésion, ceux-ci aient du mal à faire face aux situations d’exploration. Si quelques acteurs, plus téméraires ou moins vulnérables, parviennent à générer des cadres de cohésion minimaux, les autres ne seront-ils pas victimes de l’indétermination ? Notre analyse de cas concrets montre que la nature de la coopération en situation innovante requiert des règles spécifiques dont il ne faut pas sous-estimer l’originalité. Au-delà des outils de gestion qu’il développe, l’ouvrage explore donc l’hypothèse d’un nouveau type de contrat – le « contrat spécial d’exploration » -; il ouvre ainsi de nouvelles perspectives entre  spécialistes du droit et gestionnaires en restaurant la nature des activités innovantes au sein même des contrats et de la gouvernance interentreprises. Nous avons proposé les principes d’un cadre spécial d’exploration qui doivent permettre aux partenaires d’engager l’action sans s’engager et leur assurer une certaine récursivité des choix. Il s’agit en particulier de proposer des procédures qui permettent de réviser les engagements mutuels en fonction des transformations des projets et des intérêts mutuels.

 

 

BARRINGER, B. R. & HARRISON, J. S. (2000) Walking a Tightrope: creating Value through Interorganizational Relationships. Journal of Management, vol. 26, pp. 367-403. HAGEDOORN, J. (2002) Inter-Firm R&D Partnerships, an overview of major trends and patterns since 1960. Research Policy, vol. 31, pp. 477-493. LE MASSON, P., WEIL, B. & HATCHUEL, A. (2006) Les processus d’innovation. Conception innovante et croissance des entreprises, Paris, Hermès. POWELL, W. W., KOPUT, K. W. & SMITH-DOERR, L. (1996) Interorganizational collaboration and the locus of innovation. Adminsitrative Science Quaterly, vol. 41, pp. 116-145.

Blanche Segrestin Blanche Segrestin, docteur en sciences de gestion, est chargée de recherches au Centre de gestion scientifique (CGS) de l’Ecole des mines de Paris.

Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction

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Paranofictions

Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction
Ariel Kyrou

Interview en forme de conversation entre deux amis qui explore depuis toujours les nouveaux territoires de la connaissance et des technologies, Ariel Kyrou qui vient de publier , Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats (2007) et Richard Collin, Directeur associé de Nextmodernirty.

Richard Collin : Paranofictions se veut un « traité de savoir-vivre pour une époque de science-fiction », un traité pour un temps où, selon vous, les frontières entre le réel et le virtuel, la réalité et la fiction tendent à se fondre… Pourquoi donc avoir écrit ce livre ?
Ariel Kyrou : Trop souvent, nous analysons le monde selon des catégories classiques sans chercher à les réactualiser. Or, telles quelles, ces catégories fonctionnent de moins en moins bien. L’idée d’une réalité objective, clairement séparée des fictions qui naissent de notre imaginaire, me semble tout particulièrement dépassée. Plus encore qu’un roman, qu’un film ou qu’une œuvre d’art, les jeux vidéo et surtout les mondes virtuels au sein desquels nous passons de plus en plus de temps ne sont pas de purs fantasmes. Ce sont des peurs et des rêves qui se concrétisent au cœur même de notre réel. Au sens littéral, ils prennent forme, même si cette forme est de nature numérique. L’immatériel de nos pensées devient visible au travers de nos écrans. Avec un ordinateur ou pour être plus futuriste des capteurs en tous genres, l’humain agit directement sur ces matérialisations de nos fantasmes. Il vit non seulement avec, mais au dedans même de ces nouveaux territoires nés de nos cerveaux, à la façon des internautes qui peuplent Second Life de leurs avatars. Plus largement, à l’ère des médias, ladite réalité n’a jamais été autant qu’aujourd’hui pénétrée, imbibée, perfusée de fictions. L’exemple est bien connu, mais je reste sidéré par l’idée que l’État le plus peuplé des USA, la Californie, est gouverné par Terminator, ou si vous préférez par le héros du film Total Recall… et que Schwarzenegger a été élu, justement, par une procédure qu’on appelle le « recall », c’est-à-dire la destitution du précédent gouverneur… Sur un autre registre, la technoscience a désormais le pouvoir de créer des chimères, des hybrides hommes machines par exemple, qui n’auraient pu exister il y a des siècles que sous la forme de mythes. Pour toutes ces raisons et bien d’autres, il me semble urgent de repenser notre vision de la réalité. Sauf à perdre l’esprit, il nous faut réinventer des repères à la place de nos anciennes références collectives, désormais caduques. Nous devons façonner les bouées intellectuelles qui vont nous permettre de nous y retrouver dans ce nouvel océan de données, de personnages fictionnels et d’objets fantasmatiques.


Mais pourquoi ce terme, « Traité de savoir vivre », pour un livre qui navigue entre l’essai philosophique et le récit personnel, voire parfois le pamphlet ?

D’abord, l’expression est un clin d’œil à l’ancien Situationniste Raoul Vaneigem et à son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de 1967. D’où, sans doute, la manière dont parfois je m’enflamme, sans masquer mes sentiments. Ensuite, je crois à la valeur d’une philosophie en actes, s’incarnant dans des choix de vie. Vous l’aurez peut-être remarqué : je n’ai pas mis de trait d’union entre « savoir » et « vivre ». Enfin, vous avez raison : je réfléchis à partir de mes propres références, de mon histoire, de mes désespoirs et coups de gueule. Acteur des médias depuis plus de vingt ans, et du Net depuis plus de dix ans comme vous le savez, j’espère que bien des internautes, et pas seulement les gens connectés, se retrouveront peu ou prou dans mes interrogations, mes analyses mais aussi mes colères et mes espoirs.


Vous illustrez votre vision par des histoires et anecdotes très révélatrices de la puissance des médias, de la publicité, mais aussi des univers qui naissent des nouvelles technologies. Sous ce regard, Paranofictions est une fresque parfois effrayante de la paranoïa et plus encore des « crevasses schizophréniques » où nous risquons sans  cesse de tomber. N’y a-t-il pas chez vous la recherche presque désespérée d’une vérité adaptée à cette nouvelle donne ?

Bernard Stiegler, dans l’un de ses livres, explique que la montée en puissance de la technoscience suppose désormais de savoir « distinguer les bonnes et les mauvaises fictions, et d’apprendre à penser une vérité qui ne serait pas l’opposé de la fiction, mais composée de fictions. » Ce propos lumineux, non seulement je l’adopte, mais j’en élargis le champ à toute notre vie urbaine… et connectée ! Sans tomber dans la leçon de morale, je suis persuadé qu’il existe de bonnes fictions, qui laissent la liberté, favorisent l’ouverture et l’interprétation, et de mauvaises fictions, univoques même quand elles se prétendent interactives, qui ne laissent aucun choix, emprisonnent, appauvrissent l’esprit. Nous avons besoin de mots, de sons ou d’images d’hier, d’aujourd’hui et de demain contre la misère spirituelle des fictions imposées, notamment par la télévision. C’est tout l’enjeu d’œuvres d’artistes du numérique comme Kolkoz ou Ultralab, et c’est aussi pourquoi j’aime à relire les livres et nouvelles visionnaires de grands de la science-fiction comme J.G. Ballard ou Philip K. Dick. Il y a des œuvres qui, par leur lucidité parfois jubilatoire, libèrent de la Machine à décerveler et à atrophier nos affects. Qu’elles s’incarnent dans des livres, des blogs ou des expositions d’art contemporain, ce sont des fictions consistantes, souvent nourries de vies bien réelles,. Sous ce regard, et c’est là où je rejoins la notion de vérité à laquelle vous faites allusion, toutes les fictions ne se valent pas. Si la croyance en une unique Vérité avec un grand V aboutit à différentes formes de totalitarisme politique, religieux ou même culturel, le relativisme absolu est le degré zéro de la pensée. Je suis né sous le signe de ce relativisme-là, et j’essaye de m’en échapper pour trouver une vérité qui ne puisse être réduite au dogme de quelque ayatollah.


Sur le versant philosophique, vous citez non seulement Stiegler, mais aussi Virilio ou Baudrillard, qui sont comme le pendant « réel » des auteurs de science-fiction dont les romans ou nouvelles vous servent à éclairer notre présent… Pourquoi cette double présence ?

Quelqu’un comme Jean Baudrillard, dont le décès le 6 mars dernier m’a beaucoup touché, a toujours assumé l’influence de Dick ou de Ballard, notamment dans son œuvre prémonitoire de 1981 : Simulacres et simulation. Il y a quelque chose de l’ordre de la littérature d’anticipation dans ses textes comme dans ceux de Paul Virilio. Car ils extrapolent à partir de ce qu’ils voient et entendent… Ils exagèrent tout comme George Orwell, Aldous Huxley, William Gibson, Philip K. Dick ou J.G. Ballard
ont toujours utilisé le ressort de l’exagération pour dessiner à partir de leur réalité telle ou telle vision d’un futur plus proche qu’on ne l’imagine. Tandis que ces penseurs auscultent un réel devenu selon leurs lubies une sorte de science-fiction, les auteurs de science-fiction se coltinent le réel pour mieux anticiper le futur qu’ils mettent en scène. Et au final, tous nous parlent de notre présent et de notre avenir immédiat.


Mais alors, qu’apportez-vous de plus que Virilio ou Baudrillard ?

Tous deux m’ont beaucoup apporté, mais je crois que leur message ne passe plus auprès des générations qui ont grandi avec Internet et les jeux vidéos. Aussi pertinentes et impertinentes qu’aient été leurs analyses, ils ont critiqué ce monde numérique depuis une position extérieure, comme s’il n’était constitué que d’un bloc. Comme s’il n’avait pas ses bugs ou ses pirates, capables de creuser des trous dans le mur de la « réalité intégrale ». Je crois à la nécessité d’un travail critique sur notre aujourd’hui, mais je pense qu’il nous manque pour ce faire des penseurs connaissant de l’intérieur ces univers numériques. Autrement dit : jamais Virilio ou Baudrillard ne toucheront mon fils aîné, qui passe trop de temps entre MSN et surtout World of Warcraft. Ou en tout cas, ils n’arriveront jamais à lui directement. Ce que j’ai essayé de réaliser, c’est donc une critique en empathie avec les univers de mon grand garçon, qui sont en partie également les miens. Mon espoir, c’est que de telles démarches se multiplient dans les arts, prenant acte de ces nouveaux mondes issus du numérique pour mieux en expliquer les limites, et donner envie de les détourner, d’y creuser des failles !


Certes, mais l’ambiance générale de votre ouvrage reste tout de même assez pessimiste, y compris lorsque vous affirmez de fort belle façon que, « dans les mondes virtuels, la guérilla pour le réel ne fait que commencer ». L’irréalité humaine, les machines vivantes, les apocalypses mentales, les simulacres ou les réalités inventées que vous décrivez ont de quoi inquiéter, non ?

Ce pessimisme que vous ressentez vient peut-être de l’usage que je fais des anticipations les plus paranoïaques de mes auteurs de science-fiction fétiches. Leurs fictions me permettent en effet de décrypter l’horreur d’idées comme la guerre préventive de Bush ou les dangers d’une fuite totale dans des mondes de pure virtualité. Mais il ne s’agit par pour autant de pessimisme, et bien moins encore, évidemment, d’optimisme. Pour moi qui suis né dans un environnement marqué par Dada et le surréalisme, l’idée d’une vérité qui serait composée de fictions n’a rien d’effrayant. Cela remet en cause notre appréhension classique de la réalité, certes, mais pourquoi serions-nous incapable de transformer notre appréhension de la réalité ? Pourquoi ne serait-il pas possible de réinventer une vérité sans absolutisme ? La lucidité peut être jubilatoire, à condition bien sûr qu’elle se marie à l’action créatrice. C’est tout le sens de l’expression que vous citez quant à la guérilla pour le réel dans les mondes virtuels, véritable appel au détournement et à la création de liens nouveaux entre réalité et fiction.


En conclusion, après avoir éclairé d’un coté « la nouvelle religion de l’information et des flux numériques » et de l’autre « le réveil du crétinisme religieux sous ses formes les plus absolutistes », vous donnez quelques pistes pour avancer dans ce monde « où l’on navigue au risque de la folie afin de se vacciner, de s’immuniser contre le grand nihil planétaire ». Quelles sont ces voies d’espoir ?

Elles vivent d’abord dans la façon dont des artistes et performeurs réussissent aujourd’hui à retourner la réalité vérolée que nous imposent les pouvoirs ou la « bien pensance ». Je pense par exemple aux impostures des Yes Men, ou encore à des œuvres d’artistes vidéo peu connus comme Mounir Fatmi, qui, dans un film comme Dieu me pardonne, rejette les deux pestes de l’imaginaire que vous décrivez, à savoir la machine à décerveler occidentale et son pendant religieux tel qu’il se réveille du côté de l’Orient… Car, au-delà du rejet, se dessine là les contours d’une spiritualité, d’une intelligence nouvelle, enfin débarrassées des oukases du marché dévorant comme des institutions fatiguées. Autre chemin, que j’ai développé dans mon ouvrage sur l’histoire des musiques électroniques, Techno Rebelle : l’apparition d’une nouvelle éthique du détournement et du travail collectif, avec les démarches du logiciel libre et des licences de propriété intellectuelle comme Creative Commons ou Copyleft. J’y reviendrai dans un prochain livre. Ce ne sont pour l’instant que des démarches isolées, mais j’espère qu’elles vont maintenant se consolider les unes les autres. Elles ouvrent un autre champ de possibilités, qu’il nous appartient de saisir, à nous qui sauront nous débarrasser de notre peau de « consommateur » pour devenir ou redevenir de vrais amateurs au sens d’aimer. Toute l’œuvre de Philip K. Dick tourne autour de ça : pour résister à notre devenir machine, il n’y a que l’amour, l’empathie… y compris vis-à-vis de nos machines les plus inutiles, qui sont tout de même bien plus extraordinaires que nos trop rentables mécaniques, non ?

 


Ariel Kyrou, Paranofictions, Traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, Climats (2007). Ariel Kyrou est selon les moments professeur d’histoire critique des cultures actuelles, arts et nouvelles technologies, conseiller à la rédaction du mensuel Chronic’art ou directeur associé de l’entreprise qu’il a montée en 1987 avec Henry-Hubert Godfroy et qui lui a permis de créer dès 1995 quelques-uns des premiers sites Web culturels en France (notamment le Virgin Megaweb) : Moderne Multimédias. Outre Paranofictions, il a écrit notamment Techno Rebelle, Un siècle de musiques électroniques  (Denoël, 2002).

Une brève histoire de l’avenir – Jacques Attali

Jacques Attali nous reçoit  ce lundi, pour un entretien autour de son dernier ouvrage : « une brève histoire de l’avenir » (éditions Fayard)

Merci encore à Luc Legay qui a filmé l’interview (retrouvez son blog ici)

Bio : Essayiste, Economiste , ancien conseiller spécial de François Mitterand, Jacques Attali a occupé de multiples responsabilités (voir ici)
il  préside aujourdhui PlanetFinance association internationale qu’il a crée en 1998 et qui est spécialisée dans le microcrédit.
Enfin Jacques Attali est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrage dont le dernier est donc une « brève histoire de l’avenir »

Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Rémi Sussan vous retracez les petites histoires qui façonnent l’alter histoire en quelque sorte, les acteurs et moments de cette contre – culture furent propice à l’expérimentation, l’innovation, la création, l’audace dans moult domaines (sciences, informatique, psychologie, communication…) qui impactent encore aujourd’hui, pouvez – vous nous donnez quelques pièces clés pour comprendre ce puzzle ? « 

Rémi Sussan medium_sussanremi.jpg « Dans mon livre, j’essaie de décrire un courant culturel mal connu, « underground » qui s’est manifesté tout le long de la deuxième moitié du XXe siècle. L’idée de base propre à ce mouvement est que la technologie, notre environnement matériel, est capable d’agir profondément sur nos perceptions, notre compréhension du monde et même sur notre nature profonde, si tant est qu’elle existe.
L’autre idée que je cherche à développer c’est qu’avec la multiplication des technologies et l’accélération de leurs découvertes, il devient impossible pour la société d’intégrer ces changements psychologiques vécus par chacun ; d’où l’apparition de phénomènes sociaux bizarres, incompréhensibles par les institutions en place : les « contre-cultures » dont LA contre-culture des années 60 est l’archétype.
Tout monde connaît aujourd’hui les connexions historiques entre le mouvement des années 60 et la cyberculture de la fin du siècle : il s’agit cependant de se demander les raisons de cette filiation. Outre le rôle fondamental joué par des gens comme Steward Brand ou Timothy Leary, c’est bien l’idée d’une réorganisation de l’homme par la technologie qui est au cœur de cette histoire. Que ce soit le LSD, le rock n’roll, l’ordinateur, le réseau ou, demain, les implants cérébraux ou les manipulations génétiques, c’est ce projet de re-création qui anime ceux qui participent de ce courant culturel. »

Denis Failly – « Cette contre culture trouve notamment ses origines dans les expériences psychédéliques et hallucinogènes de quelques fameux représentants dans leur domaine de recherche et de connaissance (Leary, Burrough, Mac Kenna…) le substrat serait-il dans la substance, les expériences interdites, inédites, on retrouve le thème du chaos, de la destruction créatrice (?) »

Rémi Sussan « John Lilly, un chercheur des années 60 qui fit le lien entre les spécialistes de la cybernétique et les premiers expérimentateurs psychédéliques, avait écrit un livre au titre significatif : « programmation et métaprogrammation du bio -ordinateur humain », dans lequel il affirmait que le LSD était une substance « reprogrammante ».
L’analogie avec l’ordinateur se trouve bien aux racines de l’histoire du psychédélisme, et pas seulement à la fin.
Dans son « caisson d’isolation » John Lilly tentait déjà de « reprogrammer ses croyances ». La notion de « chaos » est toujours présente en contrepoint de celle de programme. Si, à l’instar de des hommes de la caverne de Platon, nous sommes limités dans notre intelligence et notre action par des « modèles » issus du langage et de notre culture matérielle, toute tentative de faire tomber ces modèles implique un retour, au moins provisoire, à un état de « chaos », dans lequel les différents postulats que nous considérons comme sûrs au sujet du monde sont suspendus. C’est pourquoi, le terme de « contre-culture » m’apparaît personnellement très intéressant : il ne s’agit pas d’être contre une culture donnée mais de relativiser toutes les cultures, de proposer une possibilité de sortie de la culture, vue comme un programme, un modèle particulier avec ses beautés mais aussi ses limites. Toute culture est fondamentalement une réalité virtuelle : une construction mentale basée sur un certain nombre de postulats. Il n’existe pas de « vérité vraie » car c’est le rôle du cerveau que de construire des modèles, des simulations ; mais du coup, le désordre de la pensée, l’aléatoire, le délire, la « destruction de toute pensée rationnelle » comme dirait Burroughs, devient la condition de la création, la racine du développement de nouveaux ordres, de nouveaux modèles. La déesse Eris, maîtresse du chaos, de la discorde de la confusion, devient du coup la patronne tutélaire de la moderne contre-culture.
Ce qui peut paraître paradoxal, mais ne l’est pas du tout, c’est l’émergence d’un culte du désordre parmi ceux qui, justement, se consacrent avec un tel zèle à l’organisation d’informations, les tenants de la haute technologie. Mais pour élaborer de nouveaux ordres, on est obligé de considérer avec respect ce qui se trouve derrière les modèles eux-mêmes, ce qui conditionne leur existence et les transcende tous : le chaos lui-même. »


Denis Failly – « Le Web 2.0 aujourd’hui dans la remise en cause de modèles existants ne puise t-il pas lointainement ses origines dans ces mouvements contre-culturels qui débutèrent dès les années 50 ? »

Rémi Sussan« En fait le Web 2.0, pour ce que j’en comprend ;-), me semble plutôt un retour en arrière, mais dans le bon sens ! Si l’on reprend justement l’histoire de la contre-culture, on s’aperçoit que le but de ses expérimentateurs était justement de pouvoir recréer leur réalité (et donc eux même, puisque l’interface définit la personnalité), d’abord pour eux-mêmes, puis ensuite avec leur « tribu ». On commença par imaginer des communautés rurales, puis des cités spatiales comme le firent le Jefferson Starship ou Timothy Leary. C’est ce dernier qui remplacera ensuite l’idée des cités spatiales par celle des réalités virtuelles ou des îles au sein du réseau.
L’âge d’or de la cyberculture, environ 1992, n’est pas celui du Web.
C’est celui des forums, des services en ligne comme le Well. Le réseau est alors un gigante
sque regroupement de communautés virtuelles.
Le Web, dans sa première mouture, inverse le mouvement. Malgré la formidable avancée démocratique que représente la possibilité offerte à chacun de publier son contenu, le Web reste un moyen de communication unidirectionnel : il y a des sites qui publient des informations, auxquels se connectent des postes clients qui les consultent. Dans « Coercion », l’un des pionniers de la « cyberculture », Douglas Rushkoff, se montre d’ailleurs très méfiant vis à vis du Web.
Avec toutes ses techniques collaboratives, le Web 2.0 est donc un retour au Réseau des premiers jours. Les gens discutent via des blogs, collaborent à la création de liens sur delicious, partagent photos et vidéos sur flicker ou you tube… Il devient même possible de boucler communautés virtuelles et vie réelle avec des systèmes comme meetup ou frappr. »

Denis Failly – « Vous abordez dans votre livre deux notions qui peuvent susciter espoir et angoisse à la fois : transhumanisme et extropie, pouvez vous nous éclairer sur ces notions ? »

Rémi Sussan« Le transhumanisme c’est tout simplement l’idée que la technologie donne à l’homme les moyens de s’affranchir de la plupart des limitations qui lui ont été imposées par l’évolution, la mort étant la première d’entre elles. A terme, on pourrait voir naître, au-delà du posthumain, les premières créatures postbiologiques : soit des intelligences artificielles succédant à leurs géniteurs humains, soit les hommes eux-mêmes, fusionnés avec la machine jusqu’à être méconnaissables.
Les « extropiens » sont une branche des transhumanistes, historiquement la première sans doute à se revendiquer comme telle. Il n’existe pas de grandes différences entre extropie et transhumanisme, sinon peut-être que les extropiens se recrutaient essentiellement, du moins au début, dans les milieux ultra-libéraux et anarcho-capitalistes. Aujourd’hui, l’Extropy Institute n’existe plus, et l’aspect libertarien s’est fortement adouci avec le temps.
En tout cas, il ne faut pas imaginer que les transhumanistes font l’apologie d’un monde basé sur l’idéologie de l’amélioration de la race, quelque part entre Gattacca ou Le Meilleur des mondes. Au contraire, ils sont passionnés par les désirs d’auto transformation et les multiples possibilités de l’adaptation humaine : certains sont proches des mouvements « queer » ou transsexuels, ou pour les droits des handicapés, par exemple. En tout cas, le choix individuel d’évolution personnelle est pour eux central par rapport à un rêve de société idéale. Il y a toujours un souffle libertaire dans le transhumanisme, que ce soit le « libertarianisme » anarcho-capitaliste ou au contraire un libertarisme beaucoup plus à gauche, soucieux des minorités. Jamais, en tout cas, l’idéologie d’une société bien huilée. Les idées transhumanistes sont anciennes, mais elles circulaient jusqu’ici de manière souterraine, d’où leur appartenance à certaines formes de « contre-culture ». C’est l’apport principal des transhumanistes que d’avoir « formaté » ces idées pour les rendre présentes sur le débat public, parfois aux dépens d’une certaine souplesse d’esprit et de créativité.
Il faut comprendre que le transhumanisme est un mouvement spécifique, avec son histoire, ses codes, son évolution propre ; dans ce cadre, se développent des idées qui peuvent enthousiasmer, faire sourire, irriter, apeurer…
Mais il ne faut pas confondre tel ou tel groupement avec des lames de fond qui affectent la société dans son entier. Les idées défendues par le mouvement transhumaniste sont bien plus répandues, et comme je le disais plus anciennes, que le mouvement lui-même.
Aujourd’hui, l’idée de vaincre la mort, par exemple, est la conséquence directe de ce qu’on sait sur la place de l’homme dans l’univers : on ne croit plus gère aux mythes religieux sur une survie de l’âme. Et on se doute bien que le vieillissement et la mort pourraient bien n’être que des problèmes d’ingénierie, même s’ils sont extraordinairement compliqués. Pareil pour le voyage spatial : aujourd’hui, des milliers de gosses nourris au lait de la science fiction regardent les étoiles, et se disent « un jour j’irai là-bas ». Pas la peine d’avoir lu la littérature transhumaniste pour cela. Quant à la modification de soi, non seulement sa possibilité est rendue implicite par notre environnement technologique, mais en plus il s’agit d’un désir profond ancré dans l’homme, ce qui fait du transhumanisme une part de la nature humaine !
Donc, quand quelqu’un comme Stephen Hawking affirme que l’homme devra se modifier pour survivre à la concurrence des machines ou que la survie de l’homme est dans l’espace, il ne rejoint pas pour autant le mouvement transhumaniste : sans doute n’en a-t-il même jamais entendu parler ! Il tire simplement les conséquences de notre place dans le cosmos, telle que nous la comprenons. Beaucoup de critiques du transhumanisme manquent leur cible en attaquant le « mouvement » (dépourvu sur bien des points de maturité et qui constitue donc une cible facile) en traitant le problème comme s’il s’agissait d’un débat idéologique classique, susceptible d’être réduit aux catégories actuelles de la pensée politique : par exemple « le transhumanisme est une conséquence de la pensée libérale » ou « c’est la réactivation moderne d’une idée religieuse », « c’est une mentalité californienne », etc., mais ils manquent les questions réelles, celles qui concernent la « lame de fond » : à quoi ressemblera l’humanité dans 50, 100, 1000 ans ? On aura, à cette époque, oublié le libéralisme, et probablement la Californie. Mais quid des vraies interrogations ? Peut-on réellement croire que l’homme ne se transformera jamais, alors même que la technologie nous en offre la possibilité ? Croire qu’il suffira de quelques interdictions et d’une morale, religieuse ou laïque pour remettre le diable dans la boîte est de loin, la plus utopiste des réponses. Maintenant, il existe de nombreux futurs très négatifs, et il est nécessaire de leur faire face, pour trouver des solutions. Cela impliquera, de toutes façons, d’énormes changements. Mais s’imaginer que les choses bougeront à peine au cours des prochaines décennies revient vraiment à se mettre la tête dans le sable, à mon avis »

Denis Failly – « Transhumanisme et extropie ne sont-ils pas quelque part une réactualisation de cette structure anthropologique de l’imaginaire (utopie pour certain) qu’est le mythe prométhéen de la quête infinie du progrès et du bonheur certain que sont censées nous apporter les sciences (nano, neuro, bio…) les technologies …? »

Rémi Sussan – « Bon nombre d’adeptes du mouvement transhumanistes vous répondront qu’ils se situent dans la tradition des Lumières, et qu’ils considèrent le progrès comme quelque chose de très sérieux, et blâmeront la pensée « post moderne » pour avoir introduit un doute sur la valeur de la rationalité et de la pensée occidentale. D’un autre côté, un observateur extérieur ne peut s’empêcher de remarquer les éléments mythiques de la pensée transhumaniste ; quelqu’un comme Erik Davis a magnifiquement écrit dessus par exemple.
En ce qui me
concerne, je ne nie certainement pas la structure religieuse ou mythique de ce genre d’idée, mais je tends à inverser la question : et si les mythes de l’ancien temps, ceux d’Icare, ceux de Gilgamesh, ceux de la Jérusalem céleste n’étaient au contraire que des brouillons, des approximations, des manières primitives d’exprimer des tendances, des désirs susceptibles de se réaliser par la suite via la technologie ? Icare est un mythe, mais ce caractère mythique n’empêche pas, aujourd’hui, aux avions d’exister bel et bien. »

Denis Failly – « merci Rémi »

Sa page perso

Bio : Rémi Sussan est journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Il s’intéresse notamment aux retombées sociologiques de l’usage des techniques, ainsi qu’aux mouvements parallèles et alternatifs qui en découlent. Rémi Sussa écrit pour de nombreux journaux et magazines, dont Internet ActuTechnikart, PC Magazine, Computer Arts, Science et vie High Tech, etc.Il est auteur aussi pour Internet Actu

Vidéocasts d’auteurs 2/2

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Eunika Mercer Laurent
Knowledge Economics,
3 tomes
, Tartu University Press – 2005

Jean Michek Penalva
Intelligence collective – Rencontres 2006
Mines paris, Les Presses – 2006

Bernard Buisson, co écrit avec Jean Yves Prax, Philippe Silberzahn
Objectif Innovation…
Dunod – 2006

Stephen Boucher, Martine Royo
Think tanks, les cerveaux de la guerre des idées
Editions du Félin – 2006

Darknet : La guerre d’Hollywood contre la génération digitale

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JD Lassika, M2 Editions, Mai 2006
Préface de Howard Rheingold.

Titre original : « Darknet, Hollywood’s War against the Digital Generation. »

 

Denis Failly – JD Lasica could you portray us this mysterious underground universe that you name Darknet (stakes, rules, main actors, strategies…) ?

JD Lasica medium_jdlassika.2.jpg-« Darknet » works on several levels. It refers to the universe of blogs and small, independent websites outside the bright glare of mainstream media sites. These may be small and obscure sites on their own, but collectively they’re becoming as significant and weighty as traditional media.
It also refers to the hundreds of underground sites, in the dark recesses of the Internet, where users can communicate and exchange files in relative security, outside the orbit of the legal system.
Usenet, Internet Relay Chat and university « top sites » are examples of this.
Most importantly, « Darknet » refers to what may happen to the Internet itself should current trends continue. The forces of control, exercised by the entertainment and media companies and backed by their allies in the United States government and unthinking governments abroad, refuse to embrace their digital futures.
This is in no way an endorsement of unfettered file sharing, which is wrong, plain and simple. But the public is largely unaware of the restrictions being placed on on our digital devices — from portable music player to home networks to digital televisions — which prevent law-abiding citizens from using legally purchased media in ways they’ve come to expect. »

Denis Failly – What is your vision of Peer to Peer tomorrow, and is there any limits ?

JD Lasica – « Yes, certainly there are limits. Few reasonable people believe that because a file has been digitized, it’s therefore free for all the world to copy.
An interesting phenomenon has emerged in the past year: the birth of legal peer-to-peer services. Several companies, such as Outhink.com and Pando.com, allow users to exchange large video files with other via p2p. But these services emphasize that users are to exchange files that they’ve created, such as home movies.
I think that’s the future: more and more we’ll see p2p used in legal ways, allowing us to exchange large digital files that we own or created. This will become even more pronounced as we move into the era of high-definition video. »

Denis Failly – Do you believe the Personal media era that you describe in your book, is a epiphenomenon or is it a deep and viable trend in the long run ?

JD Lasica – There’s no question that the personal media revolution is a long-term, lasting phenomenon. All the signs suggest that this era is here to stay. Millions of people are turning to grassroots media sites like YouTube.com and Ourmedia.org for their entertainment, news and information.
The question is, where do we go from here? I think people will quickly tire of the short silly videos you see on some of these sites. We’ll be looking for something deeper and meaningful, something outside the formulas and cliches seen in traditional television.
One prediction: grassroots media will get better, more polished and professional-looking, as the tools of creativity get easier to use and as small groups of people get together to collaborate on higher-quality works.
Second prediction: Many people will start making money for grassroots videos they’ve created.
Final prediction: In the next year we’ll see several deals between traditional media companies and small startups to bring grassroots media works into television channels, cell phones and other distribution networks. »

Denis Failly – Which solutions are possible according to you to (re)conciliate the interests of Majors and the « darknet users » ?

JD Lasica -The solution is apparent for all to see: Entertainment companies need to embrace their digital destinies and start experimenting with new business models for music, video and games. If not, the darknet users will force their hand. My concern is not with the bottom line of the media companies but with the artists and creative individuals who need to receive a fair payment for their creations.
Currently, the music system is out of balance, with the vast majority of artists receiving little or no income for their efforts. If we blew up the current music distribution system and started from scratch, there’s no way we’d come up with anything resembling the current system.
I don’t believe Hollywood faces the same threat to its well-being that the music labels are facing. Swapping and watching Hollywood movies is still a practice you find on college campuses and among geeks, but it hasn’t penetrated the middle class, and probably won’t. But the film industry needs to be aware that people want to watch movies on their terms, without the absurd kinds of restrictions encumbering digital devices.

Denis Failly – As observers of Internet, I suppose you begin to have a idea about the possible scenarios in term of news uses, news economic models for next years ?

JD Lasica – « I recently returned from a trip to Seoul, South Korea, where I attended the International Citizen Reporters’ Forum. It was amazing to see so many people passionate about citizen journalism from all over the world — places like Brazil, Chile, Cameroon and Nepal.
I think smart news organizations are waking up to the fact that the public no longer wants to be spoonfed the news as passive consumers.
Many of us want to engage in a conversation about the news, and to participate in a meaningful way. That means blogs, citizen media videos and podcasts are all part of today’s media equation.
Newspapers and television news networks will find a way to survive — as they must. Professionals still bring a lot to the table that amateurs cannot emulate. But traditional news outlets also must evolve to the new participatory realities or perish. »

Denis Failly – « Thank you JD »


Le blog de JD Lasika
Le blog français autour du livre

 

Bio : JD Lasica, journaliste et blogueur américain reconnu, a écrit de nombreux articles pour des journaux comme le Washington Post, Salon, le Industry Standard… Il est le fondateur du site ourmedia.org qui est au centre du phénomène du journalisme citoyen au niveau mondial. Auparavant, éditeur du principal quotidien de Sacramento, le Sacramento Bee, pendant 11 ans et responsable de l’équipe éditoriale dans trois startups.