La méthode, La connaissance de la connaissance, tome 3

Edgar Morin, Seuil, 1992
Edgar Morin nous dit : « Il y a inadéquation de plus en plus ample, profonde et grave entre nos savoirs disjoints, morcelés, compartimentés entre disciplines, et d’autre part des réalités ou problèmes de plus en plus polydisciplinaires, transversaux, multidimensionnels, transnationaux, globaux, planétaires. « 
« La carence profonde de l’activité scientifique, c’est non pas l’absence de pensée, c’est l’absence d’une pensée sur elle-même »
La méthode Morinienne loin du caractère prescripteur voire Impératif de la méthode Cartésienne (applicable seulement au Sciences) se veut elle indicatrice, en doute constant sur elle même et s’appliquant au fait même de connaitre et au delà même du domaine des sciences: il s’agit d’une démarge anthropologique pour explorer la Connaissance de la Connaissance

L’homme symbiotique

Joël de Rosnay, Seuil, 2000
Les organismes vivants, les sociétés humaines et l’écosystème planétaire, bref le bio, le socio, le noos/cogno suivent des processus systèmiques d’organisations similaires, c’est ce que nous explique le Directeur scientifique de la Cité des sciences et de l’Industrie, Joël de Rosnay, connu aussi comme ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en biologie et informatique et comme homme de vision et de prospective.

La modélisation des systèmes complexes

Jean-Louis Le Moigne, Dunod, 1999
Peut -on modéliser le complexe et à partir de quelles connaissances ?
La modélisation : concevoir des modèles. Les logiques de la modélisation systémique. La modélisation projective de l’action complexe. L’organisation, propriété des systèmes complexes. La symbolisation des opérations complexes. Le processus de décision des systèmes complexes. Histoire des méthodes de modélisation.

Le Constructivisme , Modéliser pour comprendre (T3)

Jean-Louis Le Moigne, Editions L’Harmattan, 2004
C’est par un ingénieux système de symbole et de modéles que nous rendons intelligible la connaissance et notre relation au monde, Jean Louis Le Moigne nous invite à de nouvelles méditations épistémologiques qui impulsent un nouvel esprit scientifique dont la rigueur imaginative fait loi.
A lire aussi Tome 2, Epistémologie de l’interdisciplinarité

 

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Jean Louis Le Moigne  » quelle serait la définition du Constructivisme qui vous paraît la plus éclairante ?

Jean Louis Le Moigne
« Puis je contourner le piége de la définition des doctrines en ‘isme’ ? Ce sera en vous proposant une définition des épistémologies constructivistes : Les repères sont alors plus stables. J Piaget définit l’épistémologie par l’étude de la constitution des connaissances valables …ce qui semble généralement recevable … et qui nous invite à nous interroger sur ce que doit être une connaissance valable, enseignable donc ! Disons : Légitime ici et maintenant, dans nos cultures. Comme depuis un moment le critère rassurant cartésiano-positiviste de détermination (ou de démarcation) de la vérité scientifique objective et unique, totalement indépendante de tous les observateurs, ne tient pas mieux la route que le critère de conformité à la vérité divine révélée par les textes dits sacrés, il fallait bien, par probité, s’interroger loyalement : Comment aujourd’hui pouvons nous légitimer les connaissances que nous produisons et enseignons ? Depuis un siècle, nous pouvons lire P. Valéry : Les vérités sont choses à faire et non à découvrir, ce sont des constructions et non des trésors. Ou lire G Bachelard : ‘Rien n’est donné, tout est construit’, ou bien d’autres. Tous nous font relire le Discours sur la méthode des études de notre temps que G Vico adressait en 1708 à ses étudiants pour leur proposer une alternative bien construite aux quatre préceptes du Discours de la méthode cartésien : Si je le résume en une des formules fortes de Vico, ce sera ma réponse à votre demande de définition des constructivismes : Le vrai est le faire même. Ce que pouvez faire, n’est –il pas légitime de le tenir pour vrai ? Si vous ne pouvez le faire, réfléchissez d’abord ! C’est ainsi que Léonard de Vinci inventa l’hélicoptère : pour faire monter un corps plus lourd que l’air, ce que l’on disait ne pouvoir faire. »

Denis Failly – « Avec Edgar Morin peut-on vous définir comme un « penseur de la complexité », un évangélisateur du complexe ? »

« A nouveau il me faut contourner le piége de la question : Tout être humain qui pense, pense la complexité, dans, avec, et par la complexité : Quoi de plus perçu complexe que le cerveau par lequel nous pensons ? Quoi de plus perçu complexe que l’univers dans lequel nous vivons et mourrons ? Quoi de plus perçu complexe que notre relation avec les autres humains ?

Certes bien des Grands Clercs tentent périodiquement de robotiser l’exercice de la pensée humaine en proclamant que l’on peut toujours réduire le complexe au simplifié : Les lois de la pensée (titre de l’ouvrage de G Boole) seront tenues pour réductibles à une banale algèbre booléenne! Toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes … s’entendront par « … de longues chaînes de raisons toutes simples et faciles », assurait Descartes.
Mais, non moins périodiquement, l’humanité réagit devant ces invitations au simplisme. Pascal déjà répondait à Descartes:‘ »L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever … Travaillons donc à bien penser »
« Travailler à bien penser«  n’est ce pas s’attacher à penser dans, avec, par la complexité que nous reconnaissions à notre relation au monde de la vie. Ce qui, bien sûr, nous incite à ne pas commencer par tout simplifier, tout découper, tout mutiler. »


Denis Failly -« Pensez vous qu’expliquer la Complexité bien que passionnant et fondamental demeure une quête parfois désespérante au vu de l’hermétisme de certaines instances humaines, organisationnelles, décisionnelles ?

Jean Louis Le Moigne « Mais on n’explique pas la complexité ! Pas plus qu’on explique la vie ou l’amour. On s’attache à donner des sens plausibles à nos actes, à ne pas nier les innombrables solidarités dont nous dépendons et qui dépendent de nous. Toute notre dignité consiste donc en la pensée, nous rappelait Pascal. Pour ce faire, depuis toujours, la sagesse humaine s’est forgée et continue à se forger des artefacts que nous appelons des symboles, et à l’aide de ces symboles, des concepts. Qui nous aident à ‘travailler à bien penser’.
La tentation est grande parfois de former des concepts assez hermétiques pour que nul ne puisse contester leur légitimité puisqu’on ne peut les comprendre. P. Valéry nous conseillait alors de procéder au nettoyage préalable de la situation verbale. Par exemple, de nombreux traités assurent qu’ils vont nous dire ou nous apprendre comment Gérer la Complexité : Alors que la complexité est précisément ce qui ne se gère pas ; Elle nous invite plutôt ‘à comprendre qu’il y a aussi de l’incompréhensible’. Ce qui va nous mettre en situation de Gérer avec la complexité (To Deal with… dira t on en anglais, et non pas to manage’).
Avez-vous observé qu’il n’y a rien d’hermétique dans les propos d’Edgar Morin, (ou de J Piaget, ou de H Simon, ou de G Bachelard…). Certes il crée ou il restaure des concepts en formant des néologismes, mais ils sont tous, et toujours je crois, inte
lligibles dans leur contexte dés qu’il les fait travailler. Il n’y a rien d’hermétique par exemple dans le concept d’éco-auto-ré-organisaction qui s’avère si puissant pour travailler à bien penser…la gestion des organisations sociales ! »


Denis Failly « Avez vous une espérance particulière à formuler pour les générations à venir et êtes-vous optimiste quant à la prise de conscience par le citoyen, les élites…que le monde est complexe et que le complexe se pense et suppose quasiment une « épistémologie de la décision », une revisite des représentations, une refonte des comportements…? »

Jean Louis Le Moigne « Vous vous souvenez de ce vers de Pindare (5 siècle avant Jésus Christ) qu’A. Camus met en exergue du Mythe de Sisyphe ? : N’aspire pas, Ô mon âme à la vie éternelle, mais explore le champ des possibles’. N’est ce pas là une riche et ancestrale sagesse que nous pouvons proposer aux générations qui nous suivent ? Nous serons sans doute plus convaincant si nous nous efforçons nous même de la faire notre ? C’est peut-être ce que vous entendez lorsque vous évoquez la prise de conscience par les citoyens de leur capacité de délibération pragmatique ? S’exercer à activer cette étrange faculté de l’esprit humai qui est de relier que G Vico (après Cicéron) appelait l’ingenium, s’étonnant que la langue française n’ai pas encore trouve un mot pour la désigner

Il ne s’agit pas tant de refonder que de restaurer ou mieux dit E Morin d’enraciner : les Topiques et la Rhétorique d’Aristote, les Carnet de Léonard de Vinci, les Essais de Montaigne, la Scienza Nuova de G Vico ou les Cahiers de P Valéry, nous transmettent cette sève d’une sagesse humaine que deux siècles de positivisme avait souvent fait oublier à nos élites intellectuelles et culturelles. En particulier, ils nous apprennent que puisque nous ne ‘raisonnons que sur des modèles’, il importe de faire attention à la façon dont nous concevons – construisons les modèles sur lesquels nous raisonnons : Au lieu de commencer par simplifier, commençons par former et transformer des représentations toujours contextualisées, riches en couleur, C’est pour cela que Léonard, en bon ingénieur, avait développé si étonnamment les ressources du Disegno. Mais hélas, qui aujourd’hui pense à nous les enseigner ?

Puis-je aussi remplacer votre expression ‘épistémologie de la décision’ par une formule plus opérationnelle et je crois un peu moins hermétique : ‘La critique épistémologique interne de l’étude des processus de décisions dans les organisations humaines’ »

Denis Failly « Enfin dans un domaine plus particulier, support même de cette interview, que vous inspire aujourd’hui, au delà de la fracture numérique, les phénomènes de reliances et d’expressions par Internet, hors des agoras traditionnelles d’expressions , je pense ici aux blogs, forums, tchats, social networking, communautés virtuelles, etc ? »

Jean Louis Le Moigne « Elle m’inspire d’abord, bien sûr beaucoup d’enthousiasme ; c’est très excitant, très oxygénant : Nous voilà en situation de pouvoir vraiment explorer de nouveaux espaces, sans doute infinis, du ‘champ des possibles’. Enthousiasme qui avive le sens de notre responsabilité : Plus s’accroît le champ des possibles, plus s’accroît la responsabilité de la communauté humaine sur notre petite planète, notre terre – patrie.

N’est –il pas très significatif que le dernier Tome de La Méthode d’Edgar Morin (ce nouveau Traité de la réforme de l’entendement après ceux de Spinoza, de Locke ou de Leibniz) s’appelle l’Ethique? Dans ce champ des possibles, quels critères nous permettront de choisir une action ? Avons-nous pratiquement d’autre réponse collectivement acceptable que celle de Pascal : Toute notre dignité consiste donc en la pensée. … Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.


Exercice souvent difficile et qui ne porte pas en lui-même une garantie définitive de succès, j’en conviens. Mais avons-nous un critère alternatif satisfaisant ? S’en remettre aux experts scientifiques qui disant le présumé scientifiquement vrai diraient par la même le moralement bon ? Ou aux lois d’airain du marché du genre ‘Sera moralement bon ce qui nous rapporte économiquement le plus, et aprés nous le déluge ?

En pratique le principe pragmatique d’action intelligente (qui inclut celui de non irréversibilité) nous propose quand même une sage réponse : Veillons par nos choix immédiats à ne pas réduire la liberté de choix de ceux qui nous succèdent, et si nous devons la réduire dans tel domaine, contraignons nous à l’augmenter d’autant dans tel autre.

Alors, pour ce qui est des impressionnants développements contemporains des formes d’Intelligences connectives (J’aime ce néologisme formé par les québécois), proposons un diagnostic préalable : Les stratégies d’action appellent la méditation éthique et la méditation éthique appelle la critique épistémologique des connaissances mises en œuvre. Sommes nous assez attentifs les uns et les autres à l’exercice, chemin faisant, de nos capacités de critiques épistémologiques s’enracinant dans nos expériences de production et de transmission de ces nouvelles connaissances?

Je rencontre tant de collègues qui me répondent : L’épistémologie c’est de la philo, très peu pour moi ! Et l’éthique, il y a des comités pour cela ; le temps qu’ils aient produits leurs rapports on
sera passé à autre chose…
que je devrais m’inquiéter ! Par chance j’en rencontre quelques autres qui me donnent des raisons d’espérer… en notre capacité collective d’Intelligence de la Complexité »

Denis Failly – « Je vous remercie »

La bio de Jean Louis Le Moigne

L’association pour la pensée Complexe






Comment les systèmes pondent, Une introduction à la mémétique

La bibliothèque NextModerne, Comment les systèmes pondent, Pascal Jouxtel interviewé par Denis Failly Pascal Jouxtel, Editions Le Pommier, Collection « Mélété » dirigée par Jean-Michel Besnier

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly « Pascal Jouxtel, même si Richard Dawkins en parlait déjà dés 1976 dans « le Gène égoïste », pouvez – vous pour nos lecteurs qui seraient éventuellement béotiens, nous rappeler les deux ou trois fondamentaux sur les Mèmes et la Mémétique ?

Pascal Jouxtel La bibliothèque NextModerne, Pascal Jouxtel « Dawkins a donné vie au concept, de mème mais la mémétique est née dans les années 88. il s’agit d’un parti pris de recherche qui consiste à étudier la reproduction des codes culturels en leur appliquant les lois de l’évolution darwinienne (variation, sélection, transmission).
Si vous deviez en retenir uniquement quelques messages-clés, ce serait :
– La mémétique est une intégration de la sphère culturelle (informationnelle, économique, psychologique et sociale) dans le règne du vivant, qui est du coup étendu au-delà du biologique.
– Les véhicules de l’évolution culturelle (rites, organisations, comportements, idées, langages, objets) se nourrissent et se reproduisent en utilisant le terrain humain comme habitat et notamment en exploitant les
facultés de notre cerveau, y compris sa capacité à opérer des choix. Nous ne sommes pas les créateurs de nos idées mais leur lieu d’habitation.
– L’évolution culturelle, dans le cadre Darwinien, est supportée par un code dit code mémétique, dont la représentation n’est pas encore accessible, mais dont les méméticiens s’emploient à cerner la « grammaire ».

Pascal Jouxtel « Voilà, ça c’est notre travail. »

Denis Failly « Pourquoi en dehors de quelques cénacles de spécialistes, la Mémétique est, semble t-il, si peu débattue ? Votre livre est unique actuellement en France, et semble combler un manque patent, comment expliquez vous cela ?

Pascal Jouxtel Elle est peu débattue, et pourtant elle est étrangement populaire, féconde et suspecte à la fois. En apparence, elle est trop simple, voire simpliste aux yeux de ceux qui s’abîment dans la description instanciée des phénomènes.

Cependant, voyez comme elle rassemble des gens venus d’horizons aussi divers que l’art, la politique, les sciences cognitives, le bouddhisme, l’informatique, le marketing, la philosophie, l’enseignement, le conseil… Soyez patient ! Les français ont besoin de savoir qu’ils sont les inventeurs de la Mémétique pour l’aimer. C’est ce que je leur explique dans « Comment les systèmes pondent« . Jacques Monod avait eu la même intuition que Dawkins quelques années avant. René Thom et Joël de Rosnay auraient pu être des méméticiens. Michel Serres s’en rapproche. Teilhard de Chardin se serait bien assis autour de la table.
Vous savez, il faut être particulièrement indulgent avec les chercheurs, car leur vie est constamment sous contrainte, qu’elle soit de temps ou d’autorité sur le fond; ils n’ont pas forcément la liberté de penser qu’on leur prête.

Thomas Kuhn a joliment exprimé que les étudiants doivent d’abord faire allégeance aux paradigmes pour pouvoir s’intégrer à des communautés scientifiques.
Beaucoup de théories qui prétendent exclure la mémétique aujourd’hui défendent en réalité un territoire restreint où elles exercent la loi ; elles s’organisent autour de porte-voix qui les protègent en échange d’une révérence à laquelle il est bien difficile de résister !
La mémétique avance par paliers. Pour l’instant, on peut sans doute plus facilement obtenir des crédits de recherche pour effectuer un travail de mémétique si l’on ne dit pas que cela en est et qu’on le passe sous « anthropologie », « sciences cognitives » ou « modélisation sociale ».
Pour ma part, je suis consultant de métier et méméticien par passion.

Denis Failly « Alors la mémétique ? L’ignorant ou le sceptique s’interrogera : effet de mode ? néologisme de plus ? habillage sémantique de la viralité dans la noosphère ? ou vrai corps de connaissances constituées en discipline, dotée d’une démarche épistémologique, de méthodes et d’outils d’observation et d’analyse…? »

Pascal Jouxtel « Effet de mode ? Peut-être, mais pour un méméticien, tout est un effet de mode à plus ou moins long terme. La pollution et les attentats suicides sont des effets de mode qui j’espère ne dureront pas.
Néologisme de plus ? Parfaitement. C’est mal ? Le mot génétique date de 1911 selon le Robert. Le mot fractale date des années 1970. Ceux qui prétendent par exemple que le mot idée, ou d’autres mots aussi usés que celui-là, pourraient remplacer avantageusement le mot Mème, expriment simplement leur rejet, car cette confusion rendrait la théorie mémétique quasiment inopérable. Le mot idée semble faire l’affaire pour la partie mentale du cycle de vie des mémes, mais ne rend pas compte de leur aspect pratique, comme par exemple ceux qui traduisent des mouvements, des symboles, des dimensions ou des matières; de telles distinctions ne sont pas des idées au sens où je l’entends. Par ailleurs, je trouve le concept d’idée, porteur d’un « à priori » sur la séparation entre la pensée et la matière, qui ne tient plus vraiment à la lumière des sciences cognitives. Je lui préfère celui de « forme connaissable », qui est aussi plus proche de la théorie de l’esprit chez les bouddhistes Tibétains.

Cela étant, si l’on traite les idées comme des schémas culturels auto-réplicants, alors on fait tout simplement de la mémétique, où est le problème ? Je vous rappelle que le sous-titre de la revue anglophone « Journal of memetics » est tout simplement « Evolutionary models of information transmission ». Nous devons étudier, par exemple, les contraintes qui pèsent sur la reproduction des codes, tout ce qui peut entraver leur perception, leur mémorisation ou leur expression. Nous devons étudier aussi comment se déroule l’ontogenèse d’une solution instanciée à partir d’un souvenir que l’on partage dans une interaction sociale. Il y a du boulot !
Quand à la viralité de la noosphère, même si elle a opportunément servi d’exemple pour attirer l’attention du grand-public sur la possibilité d’une vie non-biologique, de nature plutôt informationnelle, elle me semble une vue très limitative, autant que pourrait l’être une vue qui limiterait le règne du vivant biologique aux bactéries et aux virus. Disons que c’est un cas particulier de mémétique intéressant et facile à décortiquer.

Denis Failly – « Pouvez vous nous dire quelques mots sur la Société Francophone de Mémétique (rôle, objectifs, moyens..) ?

La SFM (NDLR: Société Francophone de Mémétique) a trois objectifs que vous trouverez détaillés ici :
Objectif N°1 : Diffuser et approfondir la connaissance de la mémétique dans le monde francophone.
Les indicateurs de succès de notre action seront : le trafic enregistré sur le site, le nombre d’abonnés à la liste, la richesse des références et des liens fournis, le référencement dans les autres sites et dans les moteurs de recherche. « L’archi-indicateur » (NDLR « archi » = le chef en grec) serait l’ajout des mot « mèmes » et « mémétique » au dictionnaire de la langue française.

Objectif N°2 : Faire reconnaître la posture de méméticien par les disciplines connexes.
Les indicateurs de succès seront le nombre et la qualité des participants aux manifestations que nous pouvons organiser et le nombre de rencontres interdisciplinaires engagées. L’archi-indicateur serait la présence d’un méméticien dans les grands débats de société à la télévision ou à la radio.

Objectif N°3 : Produire et relayer des contributions originales.
Les principaux indicateurs de succès seraient : le nombre d’étudiants en mémétique et la qualité des contributions originales produites. L’archi-indicateur serait la création d’une chaire ou d’un département de mémétique à la Sorbonne ou au CNRS, et surtout la création d’un rayon mémétique dans les grandes librairies.

Pour ce qui est des moyens, pour le moment, ils se résument aux cotisations des quelques dizaines d’adhérents, à raison de 25€ annuels par tête, vous voyez c’est maigre, mais ce n’est que le début. Si vous connaissez des sponsors pour notre séminaire 2006, ils sont les bienvenus. On dit qu’à une époque, la marque Tampax était à la recherche d’événement culturels à sponsoriser, mais n’en trouvait pas… Pourquoi pas ? »

Denis Failly « Merci Pascal »

Le blog consacré au livre

Le site de la Société Francophone de Mémétique

 

Bio : Pascal Jouxtel est ingénieur en aéronautique de formation, il a aussi étudié et même le théâtre pendant 4 ans. il s’est orienté ensuite vers le marketing et la sociologie des organisations. Actuellement, il est consultant dans un grand cabinet français dont une des spécialités est le levier comportemental de la performance durable des entreprises.
Il s’est depuis longtemps intéressé à la mémétique. Il est co-fondateur de la Société Française de Mémétique qui l’a élu président.

La Complexité, Vertiges et promesses: 18 histoires de sciences d’aujourd’hui

La Complexité, Vertiges et promesses, Reda Benkirane

Reda Benkirane, Le Pommier, 2002

L’ouvrage est désormais disponible au format Poche 

18 « histoires de sciences » sous formes d’entretiens (l’auteur qui est sociologue interroge sous l’angle de la Complexité, et au delà de la technique, les rapports entre la société, la culture et les sciences.
Entretiens avec Edgar Morin, Ilya Prigogine, Neil Gershenfeld, Daniel Mange, Jean-Louis Deneubourg, Luc Steels, Christopher Langton, Francisco Varela, Brian Goodwin, Stuart Kauffman, Bernard Derrida, Yves Pomeau, Ivar Ekeland, Gregory Chaitin, John Barrow, Laurent Nottale, Andrei Linde, Michel Serres.

Interview de l’auteur;  Reda Benkirane


Denis Failly – « Reda Benkirane, pourquoi ce livre et ce besoin de faire « se raconter » des personnalités issues d’univers aussi variés (scientifiques, sociologues…?) »

Reda Benkirane La bibliothèque NextModerne, Reda Benkirane « Sans grandiloquence aucune, je crois que la raison d’être de ce livre est simplement de tenter de comprendre le monde de demain, et de fonctionner sur le mode de la curiosité plutôt que sur celui de la peur de ce qui va advenir, de tout ce qui pourrait advenir. Je suis à cet égard frappé de voir combien les sociétés technologiquement les plus avancées, politiquement les plus puissantes, militairement les plus imposantes sont tenaillées par la peur.  Le thème de la complexité me paraît résumer les défis qui se posent à nous. Ce livre est le résultat d’une enquête ethnologique sur les sciences contemporaines où je cherche à lier langue avec la tribu des scientifiques et à leur appliquer la méthode des entretiens semi-directifs.  Le résultat est un objet qui déploie un collectif de cognitaires, tous attachés à l’étude de la complexité, de l’émergence, de l’auto-organisation, de la turbulence à travers divers phénomènes de la nature.

Il me semble que l’approche de la complexité peut être utile aux sociologues et anthropologues pour mieux saisir ces Touts sophistiqués (sophisticated wholes) ou ces ‘Nous’ subtilement enchevêtrés (les nôtres et les autres) qui abondent dans toutes sortes d’environnements.

Il est proposé des histoires de sciences comme autant de récits, de narrations possibles sur les sciences non linéaires qui triomphent aujourd’hui et montrent clairement ce que « changement de paradigme » peut vouloir dire. L’hyperspécialisation (quand on sait « de plus en plus de choses sur de moins en moins de choses ») touche  à sa fin. La monoculture de l’esprit n’est plus à même de saisir l’immensité des questions qui se posent à nos sociétés ni même indiquer le chemin à emprunter pour commencer à effleurer la surface des problèmes qui en résultent et qui demandent une multiplicité d’éclairages disciplinaires pour tenter non pas de les résoudre, mais de chercher  tout d’abord à les exprimer. La science comme paysage de métaphores, catalogue des motifs de la nature…

A travers ces récits de sciences, on croit deviner à quoi pourrait un jour ressembler une sagesse de l’écart à l’équilibre. »

Denis Failly – « Possible fertilisation croisée des savoirs, transversalité des pratiques et raisonnements métaphoriques inter –  disciplinaires, n’est ce pas cela les points communs qui pourraient réunir toutes les personnalités interrogées dans votre ouvrage, en voyez vous d’autres ? »

Reda Benkirane – « Le principal point commun de ces scientifiques est la classe de problèmes à laquelle ils s’attaquent, c’est-à-dire un ensemble de questions sur lesquelles le réductionnisme n’a rien à dire: le fonctionnement du cerveau, celui du système immunitaire, le réseau génétique, la physique de la turbulence, les mathématiques du chaos, ou encore du hasard, les phénomènes d’émergence et d’auto-organisation si abondants dans la nature, voilà quelques pans entiers des sciences contemporaines que l’on peut tenter d’approcher grâce à la grammaire de la complexité, sa syntaxe caractéristique dont il s’agit tout de même d’avoir une idée si l’on veut pouvoir espérer comprendre ce qui est en train de se passer autour de nous. »

Denis Failly  « Pensez vous que la Complexité s’explique et vous sentez – vous une mission d’évangélisateur de ce point de vue à l’instar d’un Edgar Morin ou d’un Joël de Rosnay par exemple »

Reda Benkirane – « 
Il ne me semble pas que le terme d’évangélisateur soit adéquat pour décrire le travail d’Edgar Morin ou celui de Joël de Rosnay. Par ailleurs, il ne s’agit pas de faire l’éloge de la complexité comme nouveau paradigme. Il faut également inclure une critique des sciences de la complexité.

Quant à moi, je suis un sociologue, plutôt éclectique, qui travaille comme une sorte de passeur de cultures. Contrebandier un peu, clandestin beaucoup puisque j’ignore les frontières disciplinaires, je travaille dans un espace informel, car je suis convaincu que si société de connaissance il y a, elle se fait de plus en plus en dehors de l’université et de l’enceinte académique.

Je travaille sur les liens, au croisement des sciences douces et dures, du nord et du sud, de l’orient et de l’occident.  Il nous faut aujourd’hui un savoir sociologique, anthropologique, philosophique sur les liens, les relations. Ce sont les relations qui définissent les êtres, les objets, et non le contraire. Tout ce qui peut nous aider à penser « l’entre », « l’inter », le « trans », le « pluri »ou encore « l’uni->vers » m’intéresse. »


Denis Failly
– « Etes-vous optimiste quand à la prise de conscience par les décideurs (politiques, institutions, managers etc) que le monde est complexe, que le complexe se pense et suppose quasiment une « épistémologie de la décision » une revisite des représentations, une refonte des comportements…? »

Reda Benkirane – Je suis, sur le court terme, pessimiste quant à la capacité d’adaptation des politiques et en revanche plus optimiste quant à celle des représentants de la société civile mais aussi celle des acteurs du secteur privé. Sur le long terme, ce sera la loi de l’évolution qui imposera la gestion de la complexité, car face à la contingence intervenant dans un monde de plus en plus interdépendant, il s’agit de s’adapter ou de disparaître. S’adapter signifie qu’il faut abandonner la science du contrôle et de la manipulation pour verser dans une science participative de ce qu’elle observe. Il n’y a pas encore beaucoup de politiques qui ont compris qu’il faut paradoxalement opérer un « lâcher prise » avant de tenter d’influer sur le cours des événements.

Denis Failly –  « Que vous inspire aujourd’hui, au delà de la fracture numérique, les phénomènes de reliances et d’expressions par Internet, hors des agoras traditionnelles d’expressions , je pense ici aux blogs, tchats, social networking, communautés virtuelles, etc ? »

Reda Benkirane – « Tout ce qui sort de la matrice de la Toile reflète la Complexité, ses facettes multiples, son aspect parfois vertigineux et déroutant. C’est une métaphore puissante et en même temps une réalité concrète de ce qu’est la Complexité lorsqu’elle culmine en l’homme et dans le social. Or la Toile signale une mutation anthropologique majeure. De manière générale, la membrane de communication ubiquitaire qui s’étend, et recouvre la planète est le réceptacle de notre mémoire, de notre imagination, de notre créativité, de nos activités. L’interdépendance mise en avant par les mécanismes de la Complexité est tous les jours illustrée par la communication sur la Toile qui s’est affranchie – grâce à l’invention (ou la découverte ?) de l’espace-temps informatique – de certaines frontières liées à la physicalité du monde… Il est difficile de savoir où tout cela va nous mener – Sur-sapiens peut-être ? Nous sommes au tout début de la découverte d’un continent de la communication humaine, les sciences non linéaires peuvent nous aider  à décrire les phénomènes radicalement nouveaux qui y prennent forme. Pour un anthropologue, cela devrait être passionnant à observer. »

Denis Failly –  « Merci Reda Benkirane »


Le site animé par Reda Benkirane : Archipress

Bio : Réda Benkirane est sociologue et spécialiste de l’information, il est consultant auprès des Nations Unis (CNUCED) à Genève. Ses ouvrages traitent de la Complexité, l’interdisciplinarité et l’interculturel.