Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Rémi Sussan vous retracez les petites histoires qui façonnent l’alter histoire en quelque sorte, les acteurs et moments de cette contre – culture furent propice à l’expérimentation, l’innovation, la création, l’audace dans moult domaines (sciences, informatique, psychologie, communication…) qui impactent encore aujourd’hui, pouvez – vous nous donnez quelques pièces clés pour comprendre ce puzzle ? « 

Rémi Sussan medium_sussanremi.jpg « Dans mon livre, j’essaie de décrire un courant culturel mal connu, « underground » qui s’est manifesté tout le long de la deuxième moitié du XXe siècle. L’idée de base propre à ce mouvement est que la technologie, notre environnement matériel, est capable d’agir profondément sur nos perceptions, notre compréhension du monde et même sur notre nature profonde, si tant est qu’elle existe.
L’autre idée que je cherche à développer c’est qu’avec la multiplication des technologies et l’accélération de leurs découvertes, il devient impossible pour la société d’intégrer ces changements psychologiques vécus par chacun ; d’où l’apparition de phénomènes sociaux bizarres, incompréhensibles par les institutions en place : les « contre-cultures » dont LA contre-culture des années 60 est l’archétype.
Tout monde connaît aujourd’hui les connexions historiques entre le mouvement des années 60 et la cyberculture de la fin du siècle : il s’agit cependant de se demander les raisons de cette filiation. Outre le rôle fondamental joué par des gens comme Steward Brand ou Timothy Leary, c’est bien l’idée d’une réorganisation de l’homme par la technologie qui est au cœur de cette histoire. Que ce soit le LSD, le rock n’roll, l’ordinateur, le réseau ou, demain, les implants cérébraux ou les manipulations génétiques, c’est ce projet de re-création qui anime ceux qui participent de ce courant culturel. »

Denis Failly – « Cette contre culture trouve notamment ses origines dans les expériences psychédéliques et hallucinogènes de quelques fameux représentants dans leur domaine de recherche et de connaissance (Leary, Burrough, Mac Kenna…) le substrat serait-il dans la substance, les expériences interdites, inédites, on retrouve le thème du chaos, de la destruction créatrice (?) »

Rémi Sussan « John Lilly, un chercheur des années 60 qui fit le lien entre les spécialistes de la cybernétique et les premiers expérimentateurs psychédéliques, avait écrit un livre au titre significatif : « programmation et métaprogrammation du bio -ordinateur humain », dans lequel il affirmait que le LSD était une substance « reprogrammante ».
L’analogie avec l’ordinateur se trouve bien aux racines de l’histoire du psychédélisme, et pas seulement à la fin.
Dans son « caisson d’isolation » John Lilly tentait déjà de « reprogrammer ses croyances ». La notion de « chaos » est toujours présente en contrepoint de celle de programme. Si, à l’instar de des hommes de la caverne de Platon, nous sommes limités dans notre intelligence et notre action par des « modèles » issus du langage et de notre culture matérielle, toute tentative de faire tomber ces modèles implique un retour, au moins provisoire, à un état de « chaos », dans lequel les différents postulats que nous considérons comme sûrs au sujet du monde sont suspendus. C’est pourquoi, le terme de « contre-culture » m’apparaît personnellement très intéressant : il ne s’agit pas d’être contre une culture donnée mais de relativiser toutes les cultures, de proposer une possibilité de sortie de la culture, vue comme un programme, un modèle particulier avec ses beautés mais aussi ses limites. Toute culture est fondamentalement une réalité virtuelle : une construction mentale basée sur un certain nombre de postulats. Il n’existe pas de « vérité vraie » car c’est le rôle du cerveau que de construire des modèles, des simulations ; mais du coup, le désordre de la pensée, l’aléatoire, le délire, la « destruction de toute pensée rationnelle » comme dirait Burroughs, devient la condition de la création, la racine du développement de nouveaux ordres, de nouveaux modèles. La déesse Eris, maîtresse du chaos, de la discorde de la confusion, devient du coup la patronne tutélaire de la moderne contre-culture.
Ce qui peut paraître paradoxal, mais ne l’est pas du tout, c’est l’émergence d’un culte du désordre parmi ceux qui, justement, se consacrent avec un tel zèle à l’organisation d’informations, les tenants de la haute technologie. Mais pour élaborer de nouveaux ordres, on est obligé de considérer avec respect ce qui se trouve derrière les modèles eux-mêmes, ce qui conditionne leur existence et les transcende tous : le chaos lui-même. »


Denis Failly – « Le Web 2.0 aujourd’hui dans la remise en cause de modèles existants ne puise t-il pas lointainement ses origines dans ces mouvements contre-culturels qui débutèrent dès les années 50 ? »

Rémi Sussan« En fait le Web 2.0, pour ce que j’en comprend ;-), me semble plutôt un retour en arrière, mais dans le bon sens ! Si l’on reprend justement l’histoire de la contre-culture, on s’aperçoit que le but de ses expérimentateurs était justement de pouvoir recréer leur réalité (et donc eux même, puisque l’interface définit la personnalité), d’abord pour eux-mêmes, puis ensuite avec leur « tribu ». On commença par imaginer des communautés rurales, puis des cités spatiales comme le firent le Jefferson Starship ou Timothy Leary. C’est ce dernier qui remplacera ensuite l’idée des cités spatiales par celle des réalités virtuelles ou des îles au sein du réseau.
L’âge d’or de la cyberculture, environ 1992, n’est pas celui du Web.
C’est celui des forums, des services en ligne comme le Well. Le réseau est alors un gigante
sque regroupement de communautés virtuelles.
Le Web, dans sa première mouture, inverse le mouvement. Malgré la formidable avancée démocratique que représente la possibilité offerte à chacun de publier son contenu, le Web reste un moyen de communication unidirectionnel : il y a des sites qui publient des informations, auxquels se connectent des postes clients qui les consultent. Dans « Coercion », l’un des pionniers de la « cyberculture », Douglas Rushkoff, se montre d’ailleurs très méfiant vis à vis du Web.
Avec toutes ses techniques collaboratives, le Web 2.0 est donc un retour au Réseau des premiers jours. Les gens discutent via des blogs, collaborent à la création de liens sur delicious, partagent photos et vidéos sur flicker ou you tube… Il devient même possible de boucler communautés virtuelles et vie réelle avec des systèmes comme meetup ou frappr. »

Denis Failly – « Vous abordez dans votre livre deux notions qui peuvent susciter espoir et angoisse à la fois : transhumanisme et extropie, pouvez vous nous éclairer sur ces notions ? »

Rémi Sussan« Le transhumanisme c’est tout simplement l’idée que la technologie donne à l’homme les moyens de s’affranchir de la plupart des limitations qui lui ont été imposées par l’évolution, la mort étant la première d’entre elles. A terme, on pourrait voir naître, au-delà du posthumain, les premières créatures postbiologiques : soit des intelligences artificielles succédant à leurs géniteurs humains, soit les hommes eux-mêmes, fusionnés avec la machine jusqu’à être méconnaissables.
Les « extropiens » sont une branche des transhumanistes, historiquement la première sans doute à se revendiquer comme telle. Il n’existe pas de grandes différences entre extropie et transhumanisme, sinon peut-être que les extropiens se recrutaient essentiellement, du moins au début, dans les milieux ultra-libéraux et anarcho-capitalistes. Aujourd’hui, l’Extropy Institute n’existe plus, et l’aspect libertarien s’est fortement adouci avec le temps.
En tout cas, il ne faut pas imaginer que les transhumanistes font l’apologie d’un monde basé sur l’idéologie de l’amélioration de la race, quelque part entre Gattacca ou Le Meilleur des mondes. Au contraire, ils sont passionnés par les désirs d’auto transformation et les multiples possibilités de l’adaptation humaine : certains sont proches des mouvements « queer » ou transsexuels, ou pour les droits des handicapés, par exemple. En tout cas, le choix individuel d’évolution personnelle est pour eux central par rapport à un rêve de société idéale. Il y a toujours un souffle libertaire dans le transhumanisme, que ce soit le « libertarianisme » anarcho-capitaliste ou au contraire un libertarisme beaucoup plus à gauche, soucieux des minorités. Jamais, en tout cas, l’idéologie d’une société bien huilée. Les idées transhumanistes sont anciennes, mais elles circulaient jusqu’ici de manière souterraine, d’où leur appartenance à certaines formes de « contre-culture ». C’est l’apport principal des transhumanistes que d’avoir « formaté » ces idées pour les rendre présentes sur le débat public, parfois aux dépens d’une certaine souplesse d’esprit et de créativité.
Il faut comprendre que le transhumanisme est un mouvement spécifique, avec son histoire, ses codes, son évolution propre ; dans ce cadre, se développent des idées qui peuvent enthousiasmer, faire sourire, irriter, apeurer…
Mais il ne faut pas confondre tel ou tel groupement avec des lames de fond qui affectent la société dans son entier. Les idées défendues par le mouvement transhumaniste sont bien plus répandues, et comme je le disais plus anciennes, que le mouvement lui-même.
Aujourd’hui, l’idée de vaincre la mort, par exemple, est la conséquence directe de ce qu’on sait sur la place de l’homme dans l’univers : on ne croit plus gère aux mythes religieux sur une survie de l’âme. Et on se doute bien que le vieillissement et la mort pourraient bien n’être que des problèmes d’ingénierie, même s’ils sont extraordinairement compliqués. Pareil pour le voyage spatial : aujourd’hui, des milliers de gosses nourris au lait de la science fiction regardent les étoiles, et se disent « un jour j’irai là-bas ». Pas la peine d’avoir lu la littérature transhumaniste pour cela. Quant à la modification de soi, non seulement sa possibilité est rendue implicite par notre environnement technologique, mais en plus il s’agit d’un désir profond ancré dans l’homme, ce qui fait du transhumanisme une part de la nature humaine !
Donc, quand quelqu’un comme Stephen Hawking affirme que l’homme devra se modifier pour survivre à la concurrence des machines ou que la survie de l’homme est dans l’espace, il ne rejoint pas pour autant le mouvement transhumaniste : sans doute n’en a-t-il même jamais entendu parler ! Il tire simplement les conséquences de notre place dans le cosmos, telle que nous la comprenons. Beaucoup de critiques du transhumanisme manquent leur cible en attaquant le « mouvement » (dépourvu sur bien des points de maturité et qui constitue donc une cible facile) en traitant le problème comme s’il s’agissait d’un débat idéologique classique, susceptible d’être réduit aux catégories actuelles de la pensée politique : par exemple « le transhumanisme est une conséquence de la pensée libérale » ou « c’est la réactivation moderne d’une idée religieuse », « c’est une mentalité californienne », etc., mais ils manquent les questions réelles, celles qui concernent la « lame de fond » : à quoi ressemblera l’humanité dans 50, 100, 1000 ans ? On aura, à cette époque, oublié le libéralisme, et probablement la Californie. Mais quid des vraies interrogations ? Peut-on réellement croire que l’homme ne se transformera jamais, alors même que la technologie nous en offre la possibilité ? Croire qu’il suffira de quelques interdictions et d’une morale, religieuse ou laïque pour remettre le diable dans la boîte est de loin, la plus utopiste des réponses. Maintenant, il existe de nombreux futurs très négatifs, et il est nécessaire de leur faire face, pour trouver des solutions. Cela impliquera, de toutes façons, d’énormes changements. Mais s’imaginer que les choses bougeront à peine au cours des prochaines décennies revient vraiment à se mettre la tête dans le sable, à mon avis »

Denis Failly – « Transhumanisme et extropie ne sont-ils pas quelque part une réactualisation de cette structure anthropologique de l’imaginaire (utopie pour certain) qu’est le mythe prométhéen de la quête infinie du progrès et du bonheur certain que sont censées nous apporter les sciences (nano, neuro, bio…) les technologies …? »

Rémi Sussan – « Bon nombre d’adeptes du mouvement transhumanistes vous répondront qu’ils se situent dans la tradition des Lumières, et qu’ils considèrent le progrès comme quelque chose de très sérieux, et blâmeront la pensée « post moderne » pour avoir introduit un doute sur la valeur de la rationalité et de la pensée occidentale. D’un autre côté, un observateur extérieur ne peut s’empêcher de remarquer les éléments mythiques de la pensée transhumaniste ; quelqu’un comme Erik Davis a magnifiquement écrit dessus par exemple.
En ce qui me
concerne, je ne nie certainement pas la structure religieuse ou mythique de ce genre d’idée, mais je tends à inverser la question : et si les mythes de l’ancien temps, ceux d’Icare, ceux de Gilgamesh, ceux de la Jérusalem céleste n’étaient au contraire que des brouillons, des approximations, des manières primitives d’exprimer des tendances, des désirs susceptibles de se réaliser par la suite via la technologie ? Icare est un mythe, mais ce caractère mythique n’empêche pas, aujourd’hui, aux avions d’exister bel et bien. »

Denis Failly – « merci Rémi »

Sa page perso

Bio : Rémi Sussan est journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Il s’intéresse notamment aux retombées sociologiques de l’usage des techniques, ainsi qu’aux mouvements parallèles et alternatifs qui en découlent. Rémi Sussa écrit pour de nombreux journaux et magazines, dont Internet ActuTechnikart, PC Magazine, Computer Arts, Science et vie High Tech, etc.Il est auteur aussi pour Internet Actu

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