La bulle, la France divorce de ses élites

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Nathalie Brion, Jean Brousse


Une contribution des deux auteurs autour de l’ouvrage

La récusation des élites est un sport français. La fin de l’ère Mitterrand et un discours paradoxal de gauche accompagnant dès 1982 une politique « réaliste » perçue comme libérale avait semé le doute et favorisé l’éruption de mouvements populaires anti-libéraux. Le constat de l’existence d’une fracture sociale en France et l’éloignement des catégories populaires de l’élite, inscrit dans le résultat du référendum sur Maastricht, ont porté Jacques Chirac en 1995, contre un Edouard Balladur incarnant le parisianisme aisé.

2005 marque la consommation du divorce entre la société et ses représentants. Le rejet est global et touche l’ensemble des classes politique, économique et médiatique. Les intellectuels y laissent leurs plumes. Le « non » au référendum est le premier signe tangible. Il signe pour partie le rejet d’une construction européenne dont on ne comprend plus le projet ni les contours, mais surtout le désaveu de la classe politique dirigeante et de ses complices. Les français manifestent alors leur volonté de ne pas «laisser les clés » de l’Europe à des dirigeants en lesquels ils ne croient plus, dont ils se défient et qui n’entretiendront plus la maison.
Depuis lors, les relations de l’individu à la démocratie se dégradent au point de laisser la place à des manifestations de colère collective, sans but et sans revendication, de la rixe meurtrière en juin 2005 de Perpignan entre communauté maghrébine et communauté gitane, aux émeutes de novembre dans les banlieues.
En quelques années la mélancolie a cédé devant la hargne.
L’Etat, investi d’un rôle plus matriciel que régalien, a déçu les français dans deux domaines où ils attendaient des résultats ; incapable de résorber le chômage, il ne s’est pas montré plus habile à garantir la sécurité et l’intégration des personnes. Cet échec a déclenché une « panne politique » et signé l’acte de décès de l’Etat providence. L’idéal de la mère patrie demeure et l’absence de projet politique, l’inexistence d’une vision de la société française dans les concerts mondial et européen, l’absence de représentation de pans entiers de la société dans les instances démocratiques jettent l’Etat en pâture aux intérêts catégoriels et communautaires qui le condamnent à l’impotence, décourageant progressivement chez les individus l’aspiration à « faire société ». L’extinction progressive de ce désir la soumet à un individualisme excessif ; le lien social devient précaire quand la culture nationale séculaire repose sur un idéal de contrat social et l’universalisme de valeurs qui situent l’homme au cœur de la collectivité et la collectivité comme l’habitacle de l’homme.

La France souffre, plus que d’autres pays, de la carence d’un Etat déconnecté des attentes des citoyens qu’il protège mal et auxquels il ne garantit ni l’assurance identitaire, ni la confiance en soi qu’exige une ouverture sur le monde. On ne croit plus dans le progrès, en une quelconque maîtrise du devenir dont l’homme et la technologie se disputent la domination. On ne croit plus, à la rigueur, qu’à la catastrophe, au Tsunami. Les grand projets idéologiques, relais des ères théocratiques, comme le communisme, même abstraits, offraient un cap aux acteurs et conféraient de l’évidence aux objectifs.
2005, et le tsunami marquent la fin de la foi dans le progrès technologique et l’évanouissement de l’avenir pensable. Le principe de finitude nous attend. La responsabilité de la fin d’un futur radieux tombe sur les êtres responsables : les élites.
La fonction suprême du politique est de donner à la collectivité les moyens ou le sentiment de maîtriser son destin. Et, nous constatons jour après jour l’impuissance de l’Etat et des gouvernants.
En invoquant les diktats des marchés, ceux de la régulation européenne ou mondiale, en abusant du « nous » pas celui la collectivité mais celui de la dilution, les dirigeants ont accrédité l’idée qu’ils ne décidaient de rien. L’impuissance publique ne se dissimule plus, elle s’affiche.
La faillite du « je », c’est la faillite de la décision et de la responsabilité. Elle dessine un monde victime de la société de consommation, du marché, de l’insécurité.
Privée de sens, désaffiliée, rejetant le passé, la société française s’est repliée sur elle-même et s’est constituée en agrégat de peuples désunis
Le langage lui-même ne rassemble plus, alors que c’est sa fonction sociétale première. Des infra-langues discriminantes se développent : les non-initiés n’y ont pas accès. Les skyblogs illustrent cette tendance. Seule plate-forme au monde fermée aux flux des autres elle fédère aujourd’hui plus de 4 millions de jeunes français, usant d’un langage de rupture, incompréhensible aux étrangers à la communauté.
Dans le au retour aux dialectes locaux, chaque territoire, réel ou symbolique, secrète en quelque sorte son mode de représentation et sa pratique langagière. l’Etat et l’entreprise n’ont pas joué les intégrateurs. Ils ont amplifié le mouvement en usant de termes spécialisés, incompréhensibles pour les exclus du cénacle.
La France est devenue une société de castes conflictuelles dans laquelle l’absence de réelle intégration et d’ascension sociale sert de ferment au rejet des élites.
La méritocratie inaugurée par la révolution française et l’Empire a engendré une nouvelle aristocratie. La France a donc promu un idéal devenu mensonger – intégration et ascension sociale – avec pour conséquence un formidable durcissement des rapports sociaux.
La méritocratie est vécue comme un système entropique pérennisant la bourgeoisie de souche. Les castes sont hostiles les unes aux autres. En face, les structures institutionnelles, en affectant d’apporter des réponses, approfondissent la fracture.
La société de castes s’observe entre générations (rejet des seniors, stigmatisation des juniors), entre ethnies et religions, entre homme et femme (l’humanité n’est plus leur commun, ils viendraient au contraire de planètes différentes !), entre catégories socio-professionnelle. La fonction publique qui sacrifiait son revenu contre la garantie de l’emploi et l’idéal du service public est devenue la nantie du système. Vivant mieux que nombre de salariés du privé, la caste des fonctionnaires défend ses propres intérêts et monopolise la représentation syndicale, quand il n’y a pas de véritable représentation du secteur privé. On observe un hiatus considérable entre les revendications des syndicats –visibles et audibles- et les attentes des castes françaises – invisibles et inaudibles.
Enfin, les populations d’origine étrangère n’ont jamais été véri
tablement intégrées, parquées dans des ghettos ; elles ne cherchent plus l’assimilation. L’ont-elles jamais cherchée ?. Les nouvelles générations des cités sans référence solide avec la culture française et se ré-inventent une culture d’origine, une « alter » culture de la cité. Le ciment principal entre jeunes d’origines variées devient le rejet de la France, et de l’accueil qu’elle leur réserve ; oubliées les raisons du père et du grand-père de vouloir s’intégrer.
Du coup, les élites sont elles-mêmes perçues comme une caste pas plus légitime que les autres. Ce process atteint également les médias. Depuis le référendum, le quatrième pouvoir n’est plus perçu comme un espace, même imparfait, de la démocratie, mais comme une caste aussi vénale, egocentrée, inconséquente que les autres. L’unanimisme pro-oui s’est révélé contre-productif.

Nous vivons dans une France divisée entre la société ,les institutions, l’autorité et ses représentants. Cela se traduit par des citoyens hermétiques au discours politique, suspicieux à l’égard de l’entreprise, indifférents aux médias. Le cynisme et l’individualisme d’un individu « Gore-tex » dominent dans une société où le rapport de force fait règle et chacun tire le maximum d’une collectivité à laquelle il ne se sent plus lié.
Ni l’encadrement sociétal, ni les institutions, ni l’encadrement religieux n’apportent plus de réponses à l’individu qui subit plus qu’il ne décide.
Il subit le progrès technologique, il subit la précarité ; il ne sait plus si Dieu existe et si la vie a un sens mais il sait que l’humanité peut avoir un terme dont les humains sont responsables, et surtout les élites.
Du coup, c’est en brandissant son NON que l’individu se construit, sans connaître ni la raison ni le destinataire de cette opposition. Il ne saurait pas non plus à qui ou quoi dire oui.

Bio :

Nathalie Brion est titulaire d’un DEA de sciences politiques et d’une licence de philosophie, elle a été associé et membre du directoire du cabinet d’intelligence économique ESL & Network de 1992 à 2000.
Elle préside depuis juillet 2004 l’Institut Tendances.
Par ailleurs Nathalie Brion a enseigné au DESS d’études stratégiques et marketing de l’IEP Paris, à l’ESCP et à l’École Polytechnique.
Elle est également chroniqueuse de la chaîne Public Sénat, où elle est en charge de l’analyse du discours des hommes politiques.
 
Jean Brousse est Ingénieur de l’Ecole Supérieure d’Electricité. Docteur en économie appliquée, il est également titulaire d’un diplôme de 3ème cycle en sociologie.
Il a notamment travaillé, de 1980 à 1994, à la direction générale de GSI (Générale de Service Informatique), s’occupant de la stratégie et du marketing, de la communication et de la qualité. Il a été également président de CFRO, filiale spécialisée dans le traitement des sondages d’opinion.
Jean Brousse est, depuis 1987, directeur de collection et administrateur des Éditions du Cherche Midi.
Depuis 1980, il a dirigé plusieurs enseignements sur le management des entreprises de service, notamment à l’ESCAE de Lyon et à HEC.
Il a été Associé et administrateur d’ESL & Networks puis, depuis 2001, Président de l’Institut d’Analyses Géo-économiques. Il est aujourd’hui président du Conseil scientifique de l’Institut Tendances.

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