State of the future 2005

La bibliothèque NextModerne, State of the future 2005, Saphia Richou interviewé par Denis FaillyJerome C. Glenn, Theodore J. Gordon, American Council for the United Nations University
 

Quelques mots de Saphia Richou, Présidente de Prospective-Foresight Network,  qui représente en France (« french node ») le  Millennium Project

 

Denis Failly – « Saphia Richou, l’édition 2005 de State of the Future vient de paraître, dans le cadre du Millennium Project, pouvez-vous nous en dire plus sur l’organisation, les objectifs et les contributeurs à cette étude ?« 

Saphia Richou medium_saphiarichou.jpg » L’édition 2005 State of the Future est la neuvième édition du rapport annuel de State of the Future. Neuf ans de travaux prospectifs sur 15 questions clés pour l’avenir mondial, c’est avant tout une recherche sur les trajectoires d’évolution de notre planète, recherche menée en continu par plusieurs centaines de chercheurs publics ou privés de haut niveau, disséminés dans plus de cinquante pays et s’appuyant sur plus de trente « nœuds » ou représentants de recherche. Presque une décennie d’intelligence collective.

C’est aussi de très nombreuses études thématiques sur des questions aussi cruciales que l’éthique et les débats qui en découlent comme ceux sur les OGM ou les interventions internationales dans les affaires touchant à la souveraineté des nations ou encore les questions émergentes de sécurité environnementale ou celles sur l’énergie de demain. Né à Washington avec l’ambition de devenir un réseau planétaire, le Millennium Project a été lancé par le Conseil américain pour l’Université des Nations Unies (AC/UNU) en 1996. Ce Projet constitue aujourd’hui le premier réseau mondial de prospective et mobilise plusieurs centaines de chercheurs à travers le monde.

En Europe, les travaux du Millennium Project ont été à la fois nourris et diffusés par les « nœuds » de Berlin, d’Helsinki, de Londres, de Paris, de Prague, de Moscou, de Rome, ainsi que de l’Aire de Bruxelles, pilotée par l’Institut Jules-Destrée. Suscitée par l’actuel directeur du projet, Jerome Glenn, et décidée lors de la réunion du Comité d’Orientation tenue à San Francisco le 18 juillet 2003, l’Initiative des nœuds européens du Projet Millénium (European Millennium Project Initiative, EuMPI) est menée par les nœuds européens et a pour objectif de valoriser les spécificités de la prospective telle qu’elle est pratiquée en Europe, au sein de la dynamique du Millennium Project.

L’intérêt engendré par les travaux du Millennium Project en Europe – notamment lors de la Conférence internationale organisée à Louvain-la-Neuve les 13 et 14 avril 2005 et intitulée L’avenir des Européens dans la société mondiale de la Connaissance (The Futures of Europeans in the Global Knowledge Society) – a convaincu l’Institut Destrée de la nécessité de produire une version française du rapport annuel sur l’Etat du Futur. Qu’il en soit ici remercié car ce rapport nous permet enfin d’être lu et connu des pays francophones.

L’état du futur annuel est un document où chacun puise des informations et des idées qu’il adapte à ses besoins spécifiques. Il dépeint un paysage stratégique global que les décideurs du secteur public comme du secteur privé gagneront à utiliser car il améliorera leurs propres décisions stratégiques ainsi que leur compréhension globale du monde. Les chefs d’entreprise exploiteront les recherches décrites dans la mise en œuvre de leurs propres scénarios. Les professeurs d’université, les prospectivistes et autres consultants adapteront des informations utiles à leur enseignement et à leurs recherches. Le décideur comme le citoyen, en feront également bon usage. »

Denis Failly – « Quels sont les principaux axes prospectifs développés dans cette nouvelle édition ?« 

Saphia Richou  » Dans cette nouvelle édition, on découvre l’actualisation annuelle des quinze enjeux globaux identifiés sous la forme des questions clés :

1. Comment le développement durable peut-il être réalisé pour tous ?
2. Comment chacun peut-il disposer d’une eau propre en suffisance sans susciter de conflit ?
3. Comment équilibrer la croissance démographique et les ressources ?
4. Comment une véritable démocratie peut-elle naître des régimes autoritaires ?
5. Comment faire en sorte que l’élaboration des politiques publiques soit davantage sensibilisée aux perspectives globales à long terme ?
6. Comment la convergence globale des technologies de l’information et de la communication peut-elle fonctionner pour chacun ?
7. Comment des économies de marché éthiques peuvent-elles être incitées à réduire le fossé entre les riches et les pauvres ?
8. Comment peut-on réduire la menace que constituent les nouvelles maladies, les maladies résurgentes et les micro-organismes immunitaires ?
9. Comment peut-on améliorer la capacité de décision face aux changements de la nature du travail et des institutions ?
10. Comment les valeurs partagées et les nouvelles stratégies sécuritaires peuvent-elles réduire les conflits ethniques, le terrorisme et le recours aux armes de destruction massive ?
11. Comment l’évolution du statut des femmes peut-elle contribuer à améliorer la condition humaine ?
12. Comment empêcher les réseaux organisés de la criminalité transnationale de se transformer en des entreprises plus puissantes et sophistiquées au niveau mondial ?
13. Comment les demandes croissantes en énergie peuvent-elles être satisfaites sans risque et efficacement ?
14. Comment les percées scientifiques et technologiques peuvent-elles être accélérées afin d’améliorer la condition humaine ?
15. Comment les préoccupations éthiques peuvent-elles être plus naturellement intégrées aux décisions globales ?

On découvre aussi que les versions courtes et longues des défis globaux ont été mises à jour et que des mesures de succès y ont été ajoutées. Chaque enjeu en chapitre 1 du Cédérom possède cette année un lien hyper texte renvoyant à la table des matières pour une navigation plus facile à travers les presque 700 pages d’études.

Les données utilisées dans l’Etat du Futur index (l’Indicateur de l’Etat du futur) ont changé au cours d
es cinq dernières années, à l’instar du SOFI (NDLR : State of the Future Index) lui-même. Les raisons de ces changements ont été évaluées afin d’avoir un aperçu des principaux facteurs qui rendront les 10 prochaines années meilleures ou plus mauvaises. En effet, selon l’Index de l’Etat du Futur, on constate que les évolutions vont dans le sens d’un futur meilleur mais que cette progression s’avère très lente. L’analyse de ces changements est réalisée à partir d’un panneau global de surveillance dont le nombre de variables a été réduit à 20, en raison de la disponibilité de données fiables au cours des 20 dernières années.

Par ailleurs, les prospectives des questions d’éthique ont été identifiées et classées dans le cadre d’un Delphi mondial, à l’instar des mutations éventuelles au niveau de l’acceptation globale des valeurs.

L’impact environnemental et sanitaire éventuel de l’usage militaire et de tout autre utilisations agressives des nanotechnologies (avec comme priorité de recherche d’empêcher l’apparition de ces problèmes) a fait l’objet d’une évaluation lors d’un Delphi en deux cycles.

Des questions émergentes de sécurité environnementale avec leur lot d’implications sur les accords internationaux et d’implications militaires ont été évaluées.

Des améliorations ont été apportées à l’Indicateur de Développement Durable. La qualité et la pérennité des indicateurs de bien-être ont été introduites pour une utilisation nationale et régionale.

Environ 50 scénarios ont été ajoutés à la bibliographie analytique des scénarios figurant sur le Cédérom, pour un total plus de 600 scénarios ou ensembles de scénarios.

Le Cédérom inclut les détails et les recherches qui étayent la version imprimée. Il contient également l’intégralité du texte des précédents travaux du Millennium Project :

  • scénarios exploratoires, normatifs, et à long terme, avec une introduction à leur élaboration
  • trois scénarios de paix au Moyen Orient ainsi que l’étude triennale les étayant.
  • des scénarios en matière de science et de technologie ainsi que l’étude de deux ans les justifiant
  • une analyse des discours des dirigeants mondiaux prononcés lors du sommet du Millénaire de l’ONU dans 2000
  • des définitions de la sécurité environnementale, des menaces et les traités s’y afférents.
  • La doctrine militaire de l’ONU sur les problèmes environnementaux liées aux questions militaires, les éventuels crimes environnementaux militaires et la cour pénale internationale; la modification des exigences militaires en matière de sécurité environnementale en 2010-25 ainsi que les facteurs requis pour une mise en œuvre fructueuse des recherches prospectives en matière décisionnelle.
  • deux études visant à créer des indicateurs et des cartes sur la situation du développement durable ont été conduites par des participants du Millennium Project ainsi qu’un examen international du concept de création d’un  » Partenariat pour le développement durable « , une étude initiée par le « nœud » de l’Europe centrale.

Un rapport 2005 State of the Future très dense, vous en conviendrez. »


Denis Failly –  « Parmi les perspectives, scénarii, et autres émergences probables ou vraisemblables…y’en a-t-il une en particulier dont vous souhaiteriez nous tracer les contours ? »

Saphia Richou « L’étude sur les questions éthiques du futur est véritablement un sujet particulièrement important pour les vingt ans à venir. Les débats contemporains concernant l’éthique des questions liées aux aliments génétiquement modifiés, les interventions internationales dans les affaires d’une nation souveraine auraient pu être mieux appréhendés si les citoyens, les décideurs, avaient commencé à examiner ces sujets il y a trente ans.
Il semble aujourd’hui évident que la globalisation et les avancées en science et technologie conduiront à des questions éthiques du futur qui toucheront notre espèce dans son ensemble et il faudra de nombreuses années à l’humanité et à ses systèmes de gouvernance pour prendre des décisions éclairées à leur sujet.
C’est pour anticiper ces changements que le Millennium Project a réalisé une évaluation internationale visant à identifier les questions éthiques du futur les plus importantes qui risquent de se poser et à envisager la manière de les résoudre.
A partir d’un questionnaire Delphi en deux parties permettant de recueillir et d’évaluer les questions ainsi que les valeurs, on a pu se poser par exemple les interrogations suivantes : Quelle est la manière éthique d’intervenir dans les affaires d’un pays qui met en danger de manière significative ses ressortissants ou d’autres personnes ? Les religions devraient-elles renoncer à la prétention de certitude et/ou de supériorité afin de réduire les conflits de religion ? Avons-nous le droit de nous cloner ? ou encore Des parents ont-ils le droit de concevoir des « bébés sur mesure » génétiquement modifiés ?

Les résultats de cette enquête sont forts intéressants. On constate par exemple que 5 principes éthiques se retrouvent au fil des ans après relevé des valeurs ayant recueillies la plus large approbation pour 2005, 2015 et 2050 :

  • La survie de l’espèce est une priorité absolue,
  • Les personnes doivent être responsables de leurs actions ou inactions,
  • L’intolérance conduit à la haine et à la désintégration sociale,
  • La science et la technologie devraient servir la société plutôt que de constituer une simple recherche en soi
  • L’accès à l’éducation est un droit fondamental.

Je vous conseille de lire l’intégralité des résultats de cette étude si les questions d’éthique vous intéressent car en plus de poser les bonnes questions, elle propose des principes qui pourraient servir de référence dans la résolution de ces questions.

Denis Failly – « Saphia, quel regard portez-vous en tant que spécialiste sur la Prospective française, peut-on encore parler d’école française de prospective dans la tradition des fondateurs comme Gaston Berger et Bertrand de Jouvenel, et les outils du siècle dernier sont-ils toujours d’actualité ? « 

Saphia Richou « C’est un regard qui s’appuie sur la pratique, plus que sur la théorie et voit clairement que la prospective n’est pas exclusivement le fruit d’une construction intellectuelle mais plutôt d’un réseau d’expériences et d’informations à partir duquel l’attitude prospective permet de préparer l’avenir autrement pour agir face à la rapidité croissante de l’évolution du monde. Cette posture qui analyse les problèmes de manière transdisciplinaire fonde l’indiscipline intellectuelle qu’est la prospective et je revendique haut et fort l’état d’esprit critique et espiègle de ceux qui l’ont fait naître en France dans les années 50. C’est un regard qu
i tend à voire loin, large, analyser en profondeur, prendre des risques et penser à l’homme pour paraphraser la célèbre citation de Gaston Berger dans « L’attitude prospective1« .
L’Ecole française de prospective dont vous parlez et dont vous insinuez l’obsolescence date des années 60. L’époque est toute autre. Cela dit, nous en avons gardé les enseignements fondamentaux que sont la propension à savoir qui l’on est et d’où l’on vient, à bien poser le problème avant de trouver les solutions et, plus que tout, à combattre les idées reçues. Cette attitude me paraît fondamentale en prospective et devrait être enseignée dans toutes les formations en prospective. On retrouve cette attitude dans l’utilisation des méthodes du Lipsor qui ont été actualisées récemment et mises à la disposition du public gratuitement sur le site Internet du Laboratoire d’Investigation en Prospective, Stratégie et Organisation (Lipsor) à l’initiative de Michel Godet, leur créateur.

Néanmoins, la prospective sait qu’elle ne peut se contenter des outils existants et s’atèle aujourd’hui à en inventer de plus pertinents encore. Personnellement, le déficit de prise en compte des sciences humaines, de la psychanalyse et des méthodes de créativité me parait impacter la pertinence des démarches prospectives actuelles.Pour autant, jeter des outils qui ont fait leur preuve avec l’eau du bain serait une erreur car les méthodes que nous employons ont le mérite d’initier des démarches prospectives participatives permettant de se poser les bonnes questions et de créer un véritable langage commun entre les participants En tant qu’enseignante en prospective stratégique au Conservatoire National des Arts et Métiers, je peux vous assurer que les étudiants du Cnam qui sont, par ailleurs, des professionnels de leur secteur d’activité, les utilisent à bon escient et en mettent à profit les résultats en entreprise et dans les territoires. »

Denis Failly « Saphia, merci beaucoup « 

1 : L’encyclopédie française, 1959, repris dans Phénoménologie du temps et prospective, PUF, 1964, Paris, pp.270-275

Le site de State of the Future

Bio : Saphia Richou est Présidente de Prospective Foresight Network – Ingénieur d’études et de recherche, Enseignante en prospective stratégique à la Chaire de Prospective Industrielle du Conservatoire des Arts et Métiers – Auteur d’essais prospectifs


 

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