Le bonheur paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation

                  La bibliothèque NextModerne, interview Gilles Lipovetsky par Denis Failly           Gilles Lipovetsky, Editions Gallimard, 2006

Une nouvelle modernité est née au cours de la seconde moitié du XXème siècle : la civilisation du désir, portée par les nouvelles orientations du capitalisme de consommation. Mais ces deux dernières décennies, un nouveau séisme est apparu qui a mis fin à la société de consommation, une nouvelle phase du capitalisme de consommation s’est mise en place : la société d’hyperconsommation.

Quelques mots de l’auteur, Gilles Lipovetsky

Denis Failly – Gilles Lypovetsky, Pourriez nous brièvement nous définir l’hypermodernité

Gilles Lypovetsky –medium_lipovetsky.jpg « La modernité s’est construite au 18ème siècle en mettant en place trois grands systèmes les droits de l’homme et la démocratie, le marché, et enfin la dynamique de la techno-science, le problème c’est que pendant deux siècles et demi ces 3 systèmes ont été fortement attaqués par des systèmes qui les rejetaient, par exemple le totalitarisme qui rejetait à la fois le marché et la démocratie. Aujourd’hui se fait sentir moins le besoin d’un contre modèle qu’une nouvelle régulation qui met au centre l’individu. »

Denis Failly – « En quoi le bonheur est – il paradoxal ?

Gilles Lypovetsky – L’hédonisme, la consommation promet des bonheurs, de l’évasion, c’est une société qui stimule une marche au bonheur dans ses référentiels, mais la réalité c’est que l’on voit la multiplicité des anxiètés, la morosité, l’inquiétude, le ras le bol, l’insatisfaction quotidienne. Donc voilà, l’idée de bonheur paradoxal est : que plus la société marche au bonheur plus montent les plaintes, les récriminations, les insatisfactions.

Denis Failly – Quelles sont les grandes tendances de la société que vous appelez «hyper consommative» dans votre ouvrage ?

Gilles Lypovetsky– L’équipement, non plus centré sur les biens mais sur les personnes, par exemple le téléphone avant c’était semi collectif, ou bien on avait une télé par ménage…
– les cultures de classes s’érodent, le fait d’appartenir à un groupe social ne détermine plus strictement les modes de consommation parce que les cultures de classes se sont effondrées, à cause de l’information, à cause de la pub, de la diffusion des valeurs hédonistes, à partir de là, le consommateur devient un hyper consommateur, c’est à dire volatile, infidèle, qui échappe au quadrillage de classe d’autrefois.
– Une consommation émotionnelle, une satisfaction pour soi ou ses proches, soit par ce que dans la consommation on cherche par exemple à fuir un malaise, c’est une sorte de thérapeutique, soit par ce que les gens ont envie de vivre des expériences nouvelles, dans le sport, le tourisme… pour connaître des sensations nouvelles, donc la consommation devient beaucoup plus émotionnelles ou expérientielles. – On a des consommations de plus en plus clivées entre le haut de gamme et le low cost, ce sont les deux segments de marchés qui se développent le plus, le moyen de gamme décline, les extrêmes se renforcent.

Denis Failly – Comment aujourd’hui les jeunes construisent leur identité à travers la consommation ?

Gilles Lypovetsky– Comme les jeunes sont aujourd’hui éduqués dans l’idée d’être eux mêmes, d’être plus autonomes, du coup ils cherchent au travers de la consommation ce qui leur permet d’afficher leur personnalité même si c’est en copiant le modèle de leur camarade, donc au travers du conformisme, du culte des marques, ils construisent leur identité.

Denis Failly Que vous inspirent Internet comme nouvelles manières de faire lien ?

Gilles Lypovetsky– Oui avec Internet beaucoup de choses sont liées à la consommation on entre dans l’hyperconsommation puisqu’il n’y a pas plus de limites, il n’y a plus de barrières spatio – temporelles. Il y a une information beaucoup plus ample avec un consommateur plus reflexif qui est capable de comparer de juger les offres…Internet favorise le low cost, départ dernière minute…tarifs préférentiels.
Le succès des blogs, c’est une certaine défiance envers les médias traditionnels au profit de l’expression des individus qui montrent qu’il y a une limite à la consommation et que les gens ont envie aussi de devenir acteur, de s’exprimer, de passer à côté des circuits ou des réseaux tradiitionnels.
C’est sympa comme phénomène mais il peut y avoir des dérives du n’importe quoi, il n’y a plus de filtrage, c’est un peu comme les cafés philos c’est parfois un peu de la bouillie pour le dire simplement.

Denis Failly – Par rapport à certains sociologues qui postulent l’existence de tribus, de communautés…est ce que l’hyperconsommateur est un hyper – individualiste et en quoi les deux s’opposent ?

Gilles Lypovetsky – C’est une question en fait conceptuelle, empiriquement les tribus existent mais c’est purement descriptif maintenant il faut les penser et c’est là ou la notion de tribu ne va pas, car la tribu c’est clos c’est fermée, hors, ce qui caractèrise le moment, c’est que les gens changent et à part les adolescents les gens sont dans une tribu, dans une autre… et ils peuvent mélanger, ils ne sont pas fait d’une pièce, les punks ou les goths c’est un tout petit monde mais ça représente pas le monde des adultes. Pour définir un adulte qu’elle est sa tribu exact, il peut aller faire du camping, faire de la musique classique etc, alors à quelle tribu appartient-il ? si il n’y plus d’homogéneïté c’est difficile. Ce sont des tribus tellement perméables tellement fugitives que la notion de tribu ne me paraît pas correcte, la tribu, on peut l’observer à des signes, mais on ne peut pas la penser parce que ce qui pense le tribalisme d’aujourd’hui c’est l’hyper-individualisme justement, les individus ne sont plus incrustés, incorporés dans quoi que ce soit puisque ce qui les caractérise c’est leur labilité, leur capacité à ne pas être intégrés, mais de choisir leur groupe d’appartenance.

Denis Failly – Gilles Lypovetsky, Vous sortez un nouvel ouvrage en septembre, pouvez-vous nous en dire plus ?

Gilles Lypovetsky – Oui, ca va s’appeler la « société de déception », j’essaie de voir comment l’expèrience de la déception fait partie de la condition humaine, les hommes sont déçus car ils ont des désirs et les désirs correspondent rarement à ce que l’on a, mais la modernité lui donne un poids, une surface beaucoup plus importante qu’autrefois. On le voit dés le 19ème siècle avec Durkheim, Tocqueville notamment. La notion d’égalité fait monter les aspiration
s, avant nous étions enfermés dans notre monde aujourd’hui c’est ouvert. Le livre monte que ce phénomène n’a fait que s’exacerber, avec le recul du religieux qui n’encadre plus les comportements, avec l’école qui ne répond plus aux promesses d’ascenseur sociale, avec la fin de la croyance dans le progrès, les gens sont méfiants envers la technique, ils ont peur des OGM, ils ont peur du réchauffement de la planète.. La technique déçoit, l’école déçoit, la politique déçoit on est dans une période de désillusion…

Denis Failly – Gilles Lypovetsky, je vous remercie


NB :  cette interview de Gilles Lipovetsky a été réalisée par téléphone

 
Bio : Gilles Lipovetsky est Professeur agrégé de philosophie à l’université de Grenoble, Membre du Conseil d’analyse de la société (sous l’autorité du Premier Ministre), Membre du Conseil national des programmes (Ministère de l’Education Nationale), Consultant à l’Association Progrès du Management. il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages :
L’Empire de l’éphémère, Le Crépuscule du devoir, La Troisième femme, édition Gallimard, L’Ere du vide, La société de déception, Métamorphoses de la culture libérale, Le luxe éternel, Les temps hypermodernes,

 

Une réflexion au sujet de « Le bonheur paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation »

  1. j’ai apprécié l’interview comme introduction du présent ouvrage et en complement de la ‘société du vide’

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.