L’Age de la Connaissance – Principes et Réflexions sur la révolution noétique au 21ème siècle

La bibliothèque NextModerne,L'Age de la Connaissance - Principes et Réflexions sur la révolution noétique au 21ème siècle, Marc Halevy interviewé par Denis Failly
de Marc Halévy, M2 Editions, 2005

Quelques mots de l’auteur

Denis Failly – « Marc Halevy , Vernadky et Teilhard de Chardin évoquèrent en leur temps la notion de noosphère, quelles en sont les principales caractéristiques en ce 21ème siècle naissant ?

Marc Halevy La bibliothèque NextModerne, Marc Halevy « Comme la biosphère est cette « couche » de vie qui entoure la lithosphère terrestre (le globe de matière inorganique), la noosphère est cette couche émergente de pensée et de connaissance qui entoure et englobe la biosphère. La naissance de cette noosphère est fort ancienne et date de l’émergence des langages au sein des espèces vivantes et donc, particulièrement, de l’espèce humaine. Sans langage, pas de pensée. Cette couche est donc aussi ancienne que l’homme mais, durant 30.000 ans, elle est restée très mince et très localisée : une fine dentelle avec d’immenses trous. Ce n’est qu’avec la révolution informatique et l’explosion de la toile que, brutalement, cette couche neuve a pu proliférer jusqu’à recouvrir la planète entière et s’épaissir de milliards de connaissance neuve. A titre d’exemple, la somme des connaissances accumulées par l’humanité entre 1950 et 2000 est supérieure à celle accumulée par l’homo sapiens depuis ses origines jusqu’en 1950. Ce qui est neuf, radicalement, c’est que les idées deviennent indépendantes des cerveaux qui les ont conçues : elles vivent leur vie propre, circulant, proliférant, s’enrichissant de cerveau en cerveau, d’ordinateur en ordinateur, de site en site. Cette autonomie des idées par rapport à leur substrat humain est vraiment symptomatique de l’émergence de la noosphère au-delà de l’humanité. Comme les arbres végétaux de la biosphère s’enracinent dans l’humus de la lithosphère mais se distinguent radicalement de lui, de même, les arbres noétiques s’enracinent dans les cerveaux humains de la biosphère, mais s’affranchissent de ceux-ci pour vivre leur vie propre. Nous ne sommes plus que le terreau de nos propres idées, de nos propres connaissances ! »

Denis Failly – « Cet âge de la connaissance dans lequel nous immergeons va consacrer notamment et de plus en plus l’alliance entre la Biosphère et l’Informatique (ce que Joël de Rosnay nomme la « biotique »), quels peuvent être selon vous les gardes fous aux possibles dérapages en terme de traçabilité, contrôle, etc ? »

Marc Halevy Il ne faut surtout pas confondre l’outil et l’œuvre. L’un des outils noétiques est effectivement l’informatique et toutes les TIC, mais ils sont loin d’être les seuls puisque la pensée s’amplifie aussi au travers de différents processus comme le simple effet « boule de neige » (une réponse induit plusieurs nouvelles questions qui demandent de nouvelles réponses, etc …) ou comme l’effet de transdisciplinarité qui, par fertilisation croisée entre domaines et territoires naguère étanchément étrangers, ouvre des espaces vierges où peuvent s’engouffrer l’imagination et l’intelligence humaines. L’explosion de la pensée et de la connaissance a été rendue possible par la révolution informatique, mais elle ne s’y ramène pas du tout. Des garde-fous ? Faut-il avoir peur de la pensée et de la connaissance ? La question est aussi vieille que la philosophie. En elles-mêmes, comme les langues d’Ésope, la pensée et la connaissance peuvent être les meilleures et les pires des choses. Rabelais disait déjà : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Le problème majeur du XXIème siècle n’est pas technologique ou économique ou politique, mais spirituel. Tant que l’homme se comportera massivement comme un sale enfant gâté, prisonnier de ses caprices hédonistes, englué dans un mercantilisme et un sensationnalisme débiles, tout est possible, surtout le pire. L’informatique ou la connaissance ne sont, comme les autres technologies ou les autres « progrès », que des amplificateurs de tendances ; en eux-mêmes, elles sont neutres. C’est ce que l’on en fait qui induit une évaluation éthique, pas les outils eux-mêmes. Ainsi, si garde-fous il doit y avoir, ce sont des barrières autour des hommes qu’il faut construire et non autour de la connaissance ou des technologies. C’est l’homme qui doit apprendre à devenir adulte. C’est lui qu’il faut éduquer, lui apprendre la patience, la frugalité, le respect de la vie et de la Terre, le sens de l’avenir à plus long terme, la découverte de la joie authentique et intérieure au-delà des plaisirs artificiels et extérieurs. Bref, en parallèle avec l’émergence de la noosphère, la sphère de l’esprit, il faut que l’homme apprenne l’esprit et entre sur le chemin de la spiritualité vécue au-delà de toutes les religions. »

Denis Failly – « Comment voyez-vous évoluer à court et moyen terme la « Webosphère » qui nourrit et se nourrit en retour de la Noosphère ? »

Marc Halevy – « Parce qu’il est très infantile et destructeur, l’homme pollue massivement tout ce qu’il touche. Il en est déjà de même pour ce que vous appeler la « webosphère » qui n’est qu’un petit sous-ensemble de la noosphère. On y dit que l’Internet inaugure une intelligence collective décuplée, une créativité humaine globale accélérée, une démocratisation positive de la connaissance, etc … Le problème est mal posé. Aujourd’hui, en fait d’intelligence collective, suite à cinq siècles de lobotomisation moderniste et à l’impasse irréductible des systèmes éducatifs publics et laïcs, il y a plutôt crétinisation collective : l’usage premier d’Internet est les jeux vidéo, « panem et circenses » (NDLR du pain et des jeux) reste l’axe de la réalité humaine, politique et sociale et les sites de sexe (Freud aura donc finalement raison) ; l’usage premier des courriels est le colportage de « blagues » ineptes et de spams (seuls 3% des courriels reçus ont, en moyenne, une utilité réelle pour celui qui les reçoit … (mais il faut parcourir les 97% restants pour les y trouver) ; l’usage premier du GSM et des SMS est la « communication » vide entre ados. L’immense majorité des sites, blogs, forums, courriels et autres sont d’une navrante imbécillité qui ne contribue en rien à l’avancement de l’humanité vers son accomplissement intellectuel et spirituel. Aujourd’hui, parce qu’Internet est accessible et « polluable » par tous, la loi de la majorité qui est la loi de la médiocrité, joue : Internet est devenu, majoritairement, une poubelle informationnelle à usage populaire. Le débat au fond n’est ni technologique, ni prospectif mais philosophique. Croire ou ne pas croire en la vertu de la majorité, du collectif, du grand nombre. Érasme affirmait : « on ne naît pas homme, on le devient » ; il n’avoua pas que très rares sont ceux qui le deviennent. Trois regards forgent trois Internets :
– le Non-Inte
rnet que l’on blâme et conspue au nom de la « morale » ou de la haine du libertaire,
– l’Internet des mondes virtuels, des jeux et des gadgets technologiques,
– et l’Internet des univers immatériels de la Connaissance et de la Pensée.
La médiocrité ambiante écrase et étouffe celui-ci sous la lourde chappe des deux autres. C’est dommage. Mais il faut se garder, en réaction, de vouloir réglementer et régenter et censurer le seul espace de réelle liberté qui reste au royaume de la pensée unique et du tout-sécuritaire. »

Denis Failly – « Merci Marc »

Bio : Ancien élève d’Ilya Prigogine, Marc Halévy est polytechnicien, ingénieur nucléaire et docteur en sciences appliquées. Président du Groupe Maran (Accompagnement stratégique et managérial) et de l’Institut Noétique Europe (prospective et économie de la connaissance), il enseigne la « théorie des systèmes complexes » à l’Institut des Hautes Études de Belgique (ULB) et dans d’autres institutions. Marc Halévy est également l’auteur de Le grand virage des managers – L’entreprise réinventée (Editions Namuroises, 2003)

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